Trotsky et la démocratie soviétique.
Au-delà de la démocratie libérale et du totalitarisme
1.Par Claudia Cinatti et Emilio Albamonte.
L'actualité de la révolution et la dialectique entre liberté et libération.
L'horizon de la théorie politique contemporaine est dominé par la fausse antinomie entre " démocratie " et " totalitarisme ". Cette simplification prétend passer sous silence et ignorer plus d'un siècle et demi d'histoire de la classe ouvrière, réduisant toute l'expérience révolutionnaire passée au stalinisme sous ses formes les plus diverses.
Les théories de la " démocratie " en vogue à la suite de la chute des régimes staliniens reprennent à leur compte le fondement libéral de l'autonomisation absolue du politique par rapport à toute détermination sociale. Elles contribuent ainsi à réintroduire un antagonisme insoluble entre démocratie politique et émancipation économique.
Dans son ouvrage Sur la Révolution, Hannah Arendt centre sa réflexion autour des différences existantes entre les révolutions américaine et française du XVIII° siècle. Arendt reformule théoriquement cette dichotomie en supposant qu'il existe une distance entre la " liberté " (politique) et la " libération " (c'est-à-dire émancipation sociale) et que le second concept ne mène pas automatiquement au premier : "C'est un truisme peut-être d'affirmer que la libération et la liberté ne sont pas une seule et même chose ; que la libération puisse être la condition de la liberté mais qu'elle ne conduit pas automatiquement pour autant à celle-là ; que la notion de liberté incluse dans la libération ne peut être que négative, partant que même la volonté de libération ne s'identifie pas avec le désir de liberté2."
Cette brèche entre les deux concepts viendrait de l'introduction de la " question sociale " dans la révolution, c'est-à-dire de la transformation de la pauvreté en une " force politique agissante " et de la nécessité de résoudre les pénuries et les privations de la sphère économique par des instruments politiques. Pour Arendt, bien que cette irruption de la " question sociale " -des " nécessités péremptoires du peuple "- ait été le sceau distinctif de la Révolution française de 1789 et surtout de la Terreur, c'est en réalité Marx qui a définitivement transformé " le social en politique3 ". Ainsi, souligne Arendt, " l'objectif de la révolution a cessé d'être la libération des hommes de ses semblables, (et encore moins les fondations de la liberté) mais s'est converti en libération du processus vital de la société des chaînes de pénurie afin qu'elle puisse croître comme courant de l'abondance. L'objectif de la révolution était l'abondance et non la liberté4 ".
Ce qui se retrouve précisément hors du champ d'horizon libéral de Arendt, c'est que " l'abondance " est la conditions sine qua non de la liberté et que la contradiction ne se trouve pas entre l'émancipation sociale des exploités et leur autodétermination politique, mais bien entre les rapports de production capitalistes qui condamnent l'existence humaine au règne de la nécessité. Par conséquent, l'exploitation salariée est la négation par excellence de la libération et de la liberté.
C'est-là un des aspects les plus conservateurs de la théorie politique de Arendt au sein de laquelle l'idée de démocratie politique comme forme d'auto-gouvernement et de pouvoir constituant -allant de la polis grecque aux conseils ouvriers révolutionnaires russes, italiens ou hongrois de 1917, 1919 et 1956- va de concert avec une acceptation concrète du capitalisme et de la démocratie états-unienne en prenant comme référence la Révolution qui en est à l'origine. Mais alors que dans l'étroit cadre libéral de la pensée de Arendt la révolution continuait à occuper, d'une certaine façon, une place centrale dans sa réflexion car il s'agissait d'une réalité agissante puique "guerres et révolutions ont déterminé la physionomie du xx° siécle, tout comme si les événements s'étaient hâtés de donner raison à la prédiction de Lénine5", l'idée même de révolution a tout simplement disparu des nouvelles théories politiques. Comme le dit Zigmunt Bauman, tout en soulignant le cynisme qui caractérise les idéologues de notre époque, ce retour au libéralisme, au-delà de ses ornements théoriques, " se réduit au simple credo : il n'y a pas d'alternative6 ".
Cette séparation radicale de la sphère politique de la sphère sociale, cette élévation au niveau théorique de la rupture phénoménale de la dialectique entre " liberté " et " libération " qu'a impliquée la dégénération stalinienne de l'URSS et qui s'est approfondie au cours des révolutions de l'Après-guerre a entraîné la disparition de la révolution sociale de l'imaginaire politique post-moderne, puisque du point de vue post-moderne, la révolution en viendrait à sacrifier la liberté au nom d'une douteuse et incertaine libération.
L'éventail des théories " anti-totalitaires " regroupe en fait les auteurs et idéologues les plus divers : on songera aux post-marxistes comme Ernesto Laclau, partisans de la " démocratie plurielle " qui comme nous le verrons ne font rien de plus que recréer vulgairement le réformisme de la II° Internationale combiné avec une bonne dose de libéralisme et de psychanalyse ; on pensera aux idéologues du " contre-pouvoir " comme John Holloway, qui sont arrivés à la conclusion que si l'Etat ouvrier russe s'était bureaucratisé mieux valait ne plus jamais se proposer de prendre le pouvoir politique7, mais également aux " communistes immanents " comme Antonio Negri, enthousiasmés par les conditions actuelles et qui nient la nécessité de toute organisation politique, de transition et d'Etat Ouvrier dans la mesure où ils considèrent que le politique a définitivement été réabsorbé par le social8. L'opération idéologique se complète chez nos idéologues par un retour (en passant par les grecs, Spinoza, Locke, Kant, Bernstein...) à une espèce de pré-marxisme adapté aux conditions post-modernes. Il s'agit d'une exaltation des tendances unilatérales sans aucune dialectique possible, ce qui amène nos auteurs à mystifier des situations épisodiques en les transformant en des réalités effectives.
L'oubli de Trotsky par ces nouveaux idéologues9, bien que nombreux sont ceux et celles qui parmi eux ont reçu une formation trotskyste, leur sert bien entendu à construire une caricature de marxisme étroit, fermé et déterministe afin de " démontrer " que le marxisme contient en puissance le totalitarisme, traçant vulgairement un trait d'égalité entre marxisme et stalinisme. Ils évitent ainsi d'affronter les contradictions qui surgissent de l'organisation sociale capitaliste, se contentant d'élaborations abstraites ou en récupérant des vieilles formules dépassées par l'Histoire il y a bien longtemps.
Face à tant de misère théorique et stratégique, la pensée de Trotsky constitue un héritage précieux afin de remettre en scène la perspective de la révolution prolétarienne. Ce legs est également précieux afin de réfuter la position de ceux qui affirment a priori -qui pour des raisons ontologique, qui en fonction de la dynamique humaine inévitable qui se développe au sein de toute organisation politique- que la prise du pouvoir et tenter de construire une nouvelle société basée sur des organes de pouvoir ouvrier mènent nécessairement à des régimes totalitaires.
C'est précisément Trotsky qui a le plus réfléchi à ces différentes problématiques. En synthétisant l'expérience de la Révolution d'Octobre et la lutte contre sa dégénérescence, en anticipant même le concept de totalitarisme afin de définir le régime stalinien -qualifié de " frère jumeau du nazisme "- Trotsky a donc approfondi la réflexion autour de ces concepts avant même que nos libéraux ou leurs ancêtres aient pu articuler une explication cohérente de ces phénomènes et problématiques. Trotsky est surtout celui qui a combattu à mort le stalinisme. Face à la monstrueuse expérience du " socialisme dans un seul pays " et de la dictature bureaucratique, il a su défendre la perspective de la révolution internationale et de la démocratie soviétique comme la forme la plus démocratique de l'organisation politique du prolétariat en tant que classe dominante. C'est pour toutes ces raisons que nous pensons que dans son legs théorique et politique il existe des instruments clefs afin de nous orienter aujourd'hui et sortir du faux débat entre " liberté sans égalité " ou " égalité sans liberté " et recréer un marxisme révolutionnaire qui soit un guide dans l'action pour la conquête du pouvoir politique et la démocratie ouvrière au XXI° siècle, afin que l'humanité dépasse une fois pour toute sa propre préhistoire et conquiert une société communiste.
LA " DEMOCRATIE PLURIELLE " OU LE RETOUR A BERNSTEIN.
Les théoriciens postmodernes de la démocratie -plurielle, radicale ou agoniste10- ont remplacé la grande aspiration à l'émancipation de l'exploitation salariale par un vulgaire retour aux vieux concepts de la théorie libérale comme par exemple les 'valeurs universelles' de citoyenneté ou d'égalité.
Si du point de vue politique, une des conséquences est l'insistance portée sur les pratiques réformistes, déguisées en 'radicales', du point de vue théorique il y a une incroyable similitude entre leurs aspects fondamentaux et la discussion qui se développait au sein de la IIème Internationale à la fin du XIXème siècle et plus connue sous le nom de 'Bernstein Debatte11'.
En revoyant les idées de Bernstein, nous verrons comment de nombreux théoriciens -sans qu'ils le reconnaissent- recréent les 'illusions' d'un capitalisme sans crise, de l'extension possible de la démocratie, etc. Un des principaux idéologues de la 'démocratie plurielle' à qui nous allons faire référence est E. Laclau12 qui reconnaît avoir une dette théorique avec le réformisme de la IIème Internationale.
L'exercice comparatif entre les idées originales du réformisme de Bernstein et celles du postmarxiste E. Laclau n'est pas vain. Il révèle que bien au-delà de la prétendue sophistication théorique apportée par le poststructuralisme, la psychanalyse et la linguistique, il s'agit en réalité de justifier la négation de la perspective de révolution et de la substituer par la démocratisation progressive de la vie sociale.
Réformisme et dynamique du capital
Pour Bernstein, les changements survenus vers la fin du XIXème siècle invalidaient les fondements du marxisme dans tous les domaines : l'économie, la dynamique sociale des classes, la politique et la philosophie. Ceci l'amenait donc à considérer la stratégie révolutionnaire obsolète et à essayer de donner la meilleure justification théorique et programmatique à la pratique qui se développait au sein de la social-démocratie allemande surtout en son l'aile syndicale et au sein d'une fraction parlementaire. Ainsi, il écrivait : 'L'influence de la social-démocratie serait beaucoup plus grande si elle osait s'émanciper de l'ancienne phraséologie et si elle décidait d'apparaître comme ce qu'elle est en réalité aujourd'hui : un parti socialiste, démocratique, partisan de la réforme13'.
En quoi consistait alors l'actualisation que faisait Bernstein pour maintenir la 'vitalité' du marxisme ? C'était sa négation.
Du point de vue de l'économie, Bernstein mettait le doigt au cœur de la théorie marxiste : la théorie de la valeur et l'explication donnée par Marx aux crises capitalistes. Pour Bernstein, les concepts de 'travail abstrait' et de 'valeur' n'étaient que des constructions mentales, des généralisations théoriques qui pouvaient éventuellement servir d'outils pour l'analyse mais qui n'existaient pas dans le monde réel14. Il considérait que Marx avait mis l'accent sur les tendances qui amenaient les crises -surtout la tendance à la chute du taux moyen de profit et la surproduction- et qu'il avait sous estimait les contre tendances comme par exemples l'intervention de l'Etat, la croissante flexibilité des systèmes de crédit, l'expansion du marché mondial et surtout l'apparition des grands trusts. Bernstein leur attribuait une valeur absolue au point qu'il était fort peu probable que 'de nouvelles crises commerciales générales similaires aux précédentes ne se produisent à long terme'. Ainsi, la conclusion qu'il en tirait était que le capitalisme avait réussi à amortir ses tendances inégales et à développer un 'cycle' de progrès incessant et que, par conséquent, 'la guerre des classes', la révolution violente et la prise du pouvoir politique par le prolétariat n'avaient plus de sens. Même si la réalité a démenti mille et une fois la théorie de Bernstein -comme pour ne citer qu'un seul exemple 'catastrophe', le crack de 1929-, la perspective d'un capitalisme sans crise voir même sans cycle économique est revenue durant les années 90' avec son cortège d'idéologues enthousiasmés par la 'globalisation'. C'est pour ces idéologues et les adulateurs de la 'nouvelle économie' qui ont développé des théories sur la fin du travail et l'hégémonie du travail immatériel15, la tendance du capitalisme qui s'est réalisée dans l'intégration mondiale.
L'utopie réactionnaire de Bernstein à Laclau : Citoyenneté, démocratie et Etat
Evidemment, c'est sur le terrain des définitions politiques que les coïncidences entre Bernstein et ceux qui développent comme unique alternative 'l'émancipation citoyenne', l'humanisation des tendances les plus brutales du capitalisme et l'amplification de la 'gestion populaire' dans le domaine public qui enlève quelques ressources et activités au domaine privé -sans jamais remettre en cause la propriété privée16- sont les plus flagrantes.
Voyons donc synthétiquement, comment, dans ses aspects fondamentaux, Bernstein anticipait la 'déconstruction' postmarxiste des fondements du socialisme pour justifier la réforme du capitalisme et comment déjà, le marxisme classique avait réfuté ses énoncées.
a) La démocratie comme 'gouvernement sans domination de classe'
Cohérent avec sa vision harmonique de la réalité, Bernstein acceptait comme point de départ l'ordre bourgeois démocratique et son Etat comme une 'forme supérieure de civilisation17' où les antagonismes de classe continueraient d'exister dans la société civile mais sous une forme de plus en plus atténuée.
Contre la définition classique de l'Etat de Marx et d'Engels, Bernstein considérait que les changements de législation, la démocratisation et le poids social et politique grandissant du prolétariat avaient comme conséquence l'annulation de l'aspect de domination de classe de l'Etat bourgeois en faveur d'un rôle d'organisateur social de 'tout le peuple'. Ainsi, il écrivait : 'plus les organisations politiques des nations avancées se démocratisent, plus la nécessité et l'opportunité de grandes catastrophes politiques diminuent'. Il faut comprendre ici que 'catastrophe politique' se réfère à l'irruption violente contre l'ordre établi du prolétariat et les classes subalternes et à la probabilité de révolution dans les pays centraux.
Bernstein se pose la question : 'Quel est le principe de la démocratie ?' et y répond de la manière suivante : 'Nous nous approchons plus de la définition si nous l'exprimons par la négative et que nous définissons la démocratie comme l'absence d'un gouvernement de classe, comme l'indication de la condition sociale où aucune classe n'a de privilège politique qui s'oppose à la communauté dans son ensemble. (...) Cette définition négative a en plus l'avantage de laisser moins de marge à la phrase 'gouvernement du peuple' quant à l'idée d'oppression d'un individu par la majorité qui est absolument répugnante pour l'esprit moderne (...) Plus la conscience générale sera adoptée et plus elle gouvernera, plus la démocratie aura un sens équivalent à un degré supérieur de liberté possible pour tous. La démocratie est en principe l'abolition du gouvernement de classe bien qu'il ne soit pas en soi la suppression réelle des classes'.
Ainsi, lié à ce contenu neutre du point de vue des antagonismes sociaux, l'émancipation ne consistait alors plus en l'émancipation par rapport au travail salarié, comme base de la conquête de la liberté, mais elle se réalisait par l'amplification de la citoyenneté perdant ainsi tout contenu de classe.
Mais la démocratie formelle n'est pas antagonique ; c'est le cadre juridique le plus stable pour le despotisme capitaliste c'est-à-dire la coercition économique de la vente de la force de travail qui régit la vie de la majorité de l'humanité qui n'a rien d'autre comme moyen de subsistance.
Et c'est ainsi, même si pour différentes raisons18, que Laclau, comme Bernstein, considère que le régime politique libéral est autonome par rapport aux relations de production sur lequel il se base19. Ainsi, la démocratie et l'Etat constituent un terrain neutre pour les luttes pour l'hégémonie, et par conséquence, la politique de la gauche 'ne passe pas par une attaque directe aux appareils d'Etat mais implique la consolidation et la réforme démocratique de l'Etat libéral20'.
Nous n'avons pas besoin d'argumenter longuement pour débattre contre ce fantasme. Historiquement, la démocratie bourgeoise est un luxe des nations avancées. Peu avant la IIème Guerre Mondiale, Trotsky définissait le régime démocratique comme 'la forme la plus aristocratique de domination. Elle n'est possible que pour une nation riche. Tout démocrate britannique a neuf ou dix esclaves qui travaillent dans les colonies21'.
Mais avec la fin de la IIème Guerre Mondiale, cette réalité a changé. Profitant de l'horreur du nazisme, des camps de concentration et l'holocauste ainsi que du régime répressif et totalitaire stalinien, les Etats-Unis ont imposé durant la Guerre Froide, la 'démocratie occidentale' comme synonyme de 'monde libre' et ce malgré les nombreux crimes perpétrés comme les bombardements de Dresde, le largage de la bombe atomique sur Hiroshima, les massacres impérialistes dans colonies au Vietnam, en Algérie ou encore le soutien des pires dictatures de Suharto à Videla ou Pinochet ou du régime raciste sud-africain.
Durant les deux dernières décennies du siècle passé, la démocratie bourgeoise -plus ou moins dégradée, plus ou moins bonapartiste- s'est étendue à la majorité des semi colonies et même des ex Etats staliniens. Mais cette extension de la démocratie libérale ne s'est pas accompagnée de l'émancipation sociale et bien au contraire, elle a couvert la contre offensive néolibérale et a été la justification idéologique des guerres impérialistes.
b) La fragmentation du prolétariat
Bernstein considérait qu'avant de se prononcer en faveur d'une révolution prolétaire, il fallait tout d'abord définir quel était le prolétariat moderne et répondait : 'Si on compte toutes les personnes n'ayant pas de propriété, ou pas de revenus de la propriété ou pas une position privilégiée, il s'agit sûrement de la majorité de la population des pays avancés. Mais ce 'prolétariat' est alors un mélange d'éléments totalement différents, de classes qui ont plus de différences entre elles que le 'peuple' de 1789 (...). Les salariés actuels ne sont pas une masse homogène, privé au même degré de propriété, famille etc., comme le dit le Manifeste Communiste. Dans les secteurs industriels les plus avancés, on trouve une hiérarchie au sein des travailleurs entre lesquels existe seulement un vague sentiment de solidarité'. Avec l'émergence de l'aristocratie ouvrière, Bernstein signalait que la classe ouvrière industrielle, comme la concevait Marx, était minoritaire au sein de la société, où en plus des classes paysannes, émergeaient des secteurs intermédiaires qui accédaient à la petite propriété actionnaire. Ces classes non prolétaires n'avaient et ne pouvaient avoir une conscience socialiste. Il en concluait que si elles partageaient la même condition de salariés, ce qui pouvait permettre des luttes syndicales, une fois au pouvoir, elles n'auraient pas d'objectifs communs pour diriger l'Etat.
Avant même que Bernstein ne l'écrive, Marx avait déjà posé ce problème dans ces grandes lignes lors de sa critique du Programme de Gotha22. Il y donnait une définition des classes subalternes non prolétaires et définissait la politique que devait avoir le parti révolutionnaire pour les couches moyennes et la paysannerie.
Dans le Manifeste Communiste, il faisait référence, à l'échelle historique, à l'affrontement décisif entre les classes fondamentales de la société et non à la négation des autres classes et secteurs.
Pour Laclau, la 'fragmentation' sociale est suffisante pour développer la 'déconstruction' du concept de 'classe'. En réalité, Laclau 'déconstruit' seulement le concept de 'classe ouvrière' mais ne dit rien sur la bourgeoisie et si elle aussi s'est 'déconstruite' et si la propriété privée s'est évaporée. Il démontre ainsi le caractère profondément idéologique et intéressé de son opération. Cependant, pour pouvoir élargir le champ de la politique, la fragmentation en soi ou la pure différence est insuffisante. Il faut qu'il y ait une relation entre 'le moment de la pluralité sociale' et celui de l'articulation. Pour résoudre cette relation, Laclau essaie de réécrire dans sa perspective poststructuraliste le concept d'hégémonie comme l'avait conçu le marxisme russe et la IIIème Internationale, en lui enlevant toute référence de classe et en le transformant en un 'signifiant vide'. Les différents sujets sociaux se battent pour lui donner un contenu particulier qui ait des effets 'universalisants' pour tous les sujets sociaux, ce qui permet grâce à une chaîne d'équivalences l'ouverture du champ politique. Même si Laclau considérait le marxisme comme une théorie 'essentialiste' et 'objective' ; il est bien obligé de reconnaître que la loi du développement inégal et combiné et la théorie de la révolution permanente formulés par le jeune Trotsky en 1904-1905 et généralisés durant les années 20 rompaient avec le déterminisme et ouvraient la perspective de l'hégémonie du prolétariat sur les tâches historiques de la bourgeoisie, c'est-à-dire les tâches démocratiques23. Mais, Laclau continue de considérer la logique politique de Trotsky comme toujours trop liée à 'l'essentialisme de classe'.
Effectivement pour Trotsky, le fait que le prolétariat assume les tâches que la bourgeoisie décadente avait mis historiquement longtemps à assumer, ne changeait ni le caractère de celles-ci, ni l'identité de la classe ouvrière en tant qu'agent social qui les mènerait jusqu'au bout comme parts entières de sa propre révolution.
A la différence de l'interprétation de Laclau du concept 'd'hégémonie' comme indépendant de tout contenu de classe, dans la tradition du marxisme russe et de la IIIème Internationale, et même de Gramsci, l'hégémonie n'avait de sens que dans la mesure où la société était divisée en classe ce qui impliquait ni plus ni moins de définir sur quelle classe le prolétariat exercerait sa dictature et sur laquelle son hégémonie.
Dans les années précédant la révolution russe, la discussion sur l'hégémonie de la classe ouvrière était centrée sur le rôle que devait jouer le prolétariat dans la lutte contre l'aristocratie tsariste. Concrètement, cela signifiait que la classe ouvrière devait persuader la paysannerie pauvre afin de la gagner comme allié. Ceci impliquait des compromis pratiques quant aux tâches non spécifiques de la révolution comme la réforme agraire. Cette hégémonie sur les classes subalternes s'opposait à la dictature exerçait contre les classes ennemies, l'aristocratie et la bourgeoisie libérale, dont le pouvoir et l'Etat devaient être détruits violemment.
Pour un socialiste devenu libéral comme Laclau, la théorie du parti révolutionnaire et le concept d'hégémonie sont les bases de ce qu'il nomme 'pratique autoritaire' car une telle définition fixerait a priori, c'est-à-dire antérieurement à l'acte politique, le sentiment de classe d'une revendication et d'un agent social déterminés.
Trotsky a incorporé la croissante hétérogénéité de la société et de la classe ouvrière dans sa conception du développement inégal et combiné et dans la théorie de la révolution permanente en démontrant la nécessité de maintenir l'hégémonie prolétaire à la tête de l'alliance des classes exploitées et de développer un programme de transition qui unisse les différentes couches et secteurs de la classe travailleuse.
Aujourd'hui, alors que l'offensive néolibérale a eu comme résultat une fragmentation supérieure de la classe ouvrière mais aussi une extension des relations salariales, ces élaborations de Trotsky sont indispensables pour dépasser les divisions introduites à l'intérieur de la classe ouvrière -travailleurs occupés, au chômage, syndicalisés, précaires, émigrés etc.-, pour intégrer la diversité sociale et les revendications démocratiques dans une perspective anticapitaliste et mener une politique révolutionnaire.
c) La citoyenneté universelle
Bernstein était arrivé à la conclusion que la dictature du prolétariat avait été conçue pour une autre époque où les classes privilégiées détenaient indiscutablement le pouvoir en Europe, mais que le développement capitaliste et l'augmentation du nombre de vote en faveur de la social-démocratie l'avaient rendue obsolète. Sur ce point, il écrivait : 'Est-ce vraiment sensé de continuer de parler de dictature du prolétariat, alors que dans tous les lieux possibles, les représentants de la social-démocratie se situent sur le terrain du travail parlementaire, qu'ils se sont déclarés en faveur de la représentation proportionnelle du peuple et de la législation directe, principes incompatibles avec une dictature ? La phrase est si ancienne qu'elle ne pourrait être réconciliée avec la réalité qu'en enlevant au mot 'dictature' l'actuelle signification et en lui donnant une interprétation plus souple. L'activité pratique de la social-démocratie est dirigée à la création des circonstances pour une transition sans explosion convulsive de l'ordre social moderne vers un ordre supérieur. En dernière instance, dans la certitude et la conscience d'être des pionniers d'une civilisation supérieure se trouve la justification morale de l'expropriation socialiste entendue dans l'expression dictature du prolétariat. Mais la dictature des classes appartient à une civilisation inférieure.'
L'aspiration de la social-démocratie n'était déjà plus celle de la révolution prolétaire mais celle d'amplifier la citoyenneté24. 'La social-démocratie ne veut pas rompre la société civile et faire de tous ces membres des prolétaires ; en réalité, elle travaille sans cesse pour élever le travailleur de la position sociale de prolétaire à celle de citoyen, et donc retrouver la citoyenneté universelle25'.
Même si Bernstein reconnaissait que les partis libéraux s'étaient transformés en 'gardiens du capitalisme', il pensait que le socialisme était 'l'héritier légitime du libéralisme' par 'ses qualités spirituelles', à tel point qu'il considérait que le socialisme pouvait être défini synthétiquement comme 'libéralisme organisé'.
Ainsi, il considérait que le régime parlementaire et l'Etat représentatif allaient atténuer progressivement les conflits entre les classes jusqu'à revenir à la source de son origine afin de résoudre la contradiction entre 'égalité politique' et 'inégalité sociale'.
Mais c'est justement là que résidait et réside la force du capitalisme. La pire 'inégalité sociale', c'est-à-dire l'exploitation et la coercition économique imposées à la majorité dépossédée de ses moyens de subsistance, coexiste avec 'égalité juridique', générant ainsi la fiction de l'égalité individuelle des 'citoyens' face à l'Etat bien au-delà de leur position sociale. Ainsi, chaque 'citoyen' jouirait des mêmes droits politiques et il lui serait imposé les mêmes obligations.
Mais, l'exploitation capitaliste n'est pas un problème juridique et ne disparaît pas avec la législation du travail. Comme répondait Rosa Luxembourg, 'aucune loi n'oblige le prolétaire à se soumettre au joug du capitalisme. La pauvreté, le manque de moyen de production obligent le prolétaire à se soumettre au capital'.
Contrairement à ce que croyait Bernstein, l'Etat démocratique moderne et représentatif n'était et n'est pas une 'civilisation supérieure', mais il incarne la dictature du capital qui impose son despotisme sur les masses salariées même s'il a cédé quelques droits politiques formels.
A la différence de Bernstein, Laclau ne considère pas que le monde actuel soit une 'civilisation supérieure' mais que c'est l'unique 'monde démocratique' possible où il y a un espace pour la 'reconnaissance' des différences (ethniques, sexuelles etc.).
Pour contraster cette 'démocratie' basée sur des identités contingentes, Laclau fait un amalgame entre la société de transition et la future société communiste mondiale dont parle Marx comme étant une nouvelle société libre des antagonismes qui ont marqué la préhistoire humaine, et il construit un récit déterministe et 'totalitaire' du marxisme et de la révolution sociale comme la fin de la politique et l'avènement d'une société uniforme et transparente.
d) Le retour à Kant
Bernstein répudiait la dialectique car il pensait que son insistance sur 'la lutte des opposés' amenait à une distorsion, pas seulement de la réalité, en présentant les conflits sous une forme extrême qui n'était réelle, mais aussi qu'elle justifiait la fausse nécessité d'une révolution violente. Cette vision négative de la dialectique, l'a amené à affirmer que le noyau théorique du marxisme devrait être l'évolution et son contenu moral une sorte de néokantisme où le socialisme 'nettoyé' de tout fondement scientifique dans la propre dynamique des contradictions capitalistes devenait une valeur objective éthique ou une 'idée régulatrice' librement choisie par la volonté humaine.
En même temps, l'avancée de la supposée 'civilisation supérieure' qu'impliquait la démocratie dans les pays centraux se rapprochait de la promesse de 'paix perpétuelle' de Kant. Ceci fut démenti par les antagonismes qui ont culminé lors de la Ière Guerre mondiale. Bernstein présentait un dualisme entre la 'nécessité naturelle' des lois économiques du capitalisme et la 'liberté éthique' du choix du socialisme. L'évolutionnisme a été remis en cause et il est pratiquement effacé des théories contemporaines. Mais 'le retour à Kant' maintient son influence dans la pensée de gauche qui a réintroduit une sorte de dualisme entre les conditions actuelles et un idéal éthique irréalisable. Les traits de ce dualisme peuvent se retrouver par exemple dans la promesse de la 'démocratie à venir' de Derrida et son attente messianique. Dans sa discussion avec E. Laclau, Slavoj Zizek écrit : 'la dimension kantienne de Laclau se trouve dans son acceptation de la brèche impossible à réduire entre son enthousiasme pour l'Objectif impossible d'un compromis politique et son contenu réalisable plus modeste26'. Dans le cadre de la politique concrète cette dimension se traduit par le fait qu'il faille soutenir la promesse d'une 'démocratie radicale' et une nouvelle hégémonie en même temps que l'on obtient de petites réformes dans la démocratie libérale représentative.
La philosophie politique actuelle tend à considérer la dialectique et le matérialisme historique négativement comme la forme la plus achevée du totalitarisme, de la négation des singularités, et en dernière instance, comme d'après Derrida 'la métaphysique de la présence', c'est-à-dire l'illusion de trouver un fondement objectif qui rende la réalité transparente et dans ce cas la société pour le sujet. Mais ces philosophies de la contingence ont seulement restauré les vieux essentialismes, métaphysiques et vitalismes qui loin de pouvoir rendre compte de la dynamique du mouvement et du changement tombent dans de nouveaux idéalismes philosophiques et nouvelles utopies politiques.
Nous pensons que cette brève comparaison illustre, au sens négatif du terme, le profond caractère idéologique des théories qui soutiennent aujourd'hui des positions similaires à celles de Bernstein. Quand Bernstein présentait ses idées réformistes, la clase ouvrière obtenait d'importantes conquêtes et avait un poids social et politique au travers des élections et du parlement. En même temps, le développement du capitalisme générait l'illusion d'un progrès sans fin et d'une harmonie croissante entre les Etats.
Mais le XXème siècle avec ses crises économiques, les deux guerres mondiales et le développement de la révolution sociale a bien eu lieu.
Aujourd'hui, le réformisme politique de la 'démocratie plurielle' n'a aucun support dans la réalité. L'offensive néolibérale a entraîné une régression sans précédent 'en temps de paix' des conditions de vie des masses et a clairement démontré qu'une contre-révolution économique et sociale peut se développer sous la forme des institutions démocratiques. C'est-à-dire comme le disait Lénine que la démocratie bourgeoise a démontré plus que jamais être 'la meilleure enveloppe de la dictature du capital' et que le pouvoir bourgeois ne peut être défait que par les méthodes de la révolution prolétarienne.
LA DICTATURE DU PROLETARIAT EN TANT QUE DEMOCRATIE DE MASSE. LE DEBAT ACTUEL.
Nous nous sommes référés précédemment à la théorie post-marxiste qui se limite à vouloir " radicaliser la démocratie " et qui, en règle générale, est largement tributaire de l'aile bernsteinienne de la Seconde Internationale.
Mais l'enchantement de la " radicalisation de la démocratie " n'a pas seulement touché quelques cénacles d'intellectuels. Ces théorisations ont également un certain impact au sein de l'extrême gauche qui se réclame du marxisme révolutionnaire. Il suffit de penser à la Ligue Communiste Révolutionnaire qui lors de son dernier Congrès fin 2003 a voté de retirer de son programme la perspective de la " dictature du prolétariat ".
La presse européenne a comparé ce vote à " l'abandon de la dictature du prolétariat " par le Parti Communiste Français en 1976, laissant sous-entendre que si le PCF a ainsi amorcé son virage vers l'eurocommunisme27, la LCR commencerait à prendre un virage similaire au sein de ce que l'on appelle le mouvement trotskyste28. De là l'importance de discuter des positions de ce courant qui regroupe en son sein d'importants intellectuels marxistes.
L'abandon de la dictature du prolétariat par la LCR n'est pas simplement terminologique ou discursif comme ont tenté de le faire croire certains de ses dirigeants, soulignant la connotation indubitablement négative que peut avoir le terme " dictature " au sein du mouvement de masse. Il s'agit en fait de la cristallisation programmatique de la théorie et de la pratique politique de la LCR, notamment depuis les événements de 1989, consistant surtout à gommer les frontières entre réforme et révolution29.
Ce que nous tenterons de démontrer au fil de cette discussion c'est que le cours actuel de la LCR reflète l'influence des idées post-marxistes au sein de la LCR -ainsi que des idées libérales de gauche- qui remplacent les définitions de classe par celle de citoyenneté et diluent la perspective de la révolution en parlant de la radicalisation de la démocratie. C'est ce dont s'est fait l'écho récemment un de ses dirigeants en soulignant que la "révolution est la lutte pour la démocratie jusqu'au bout" et que le suffrage universel et non la démocratie des conseils ouvriers est le principe organisateur de la société de transition au socialisme.
Pour ouvrir cette polémique, nous commencerons par présenter une brève synthèse du concept de "dictature du prolétariat".
La dictature du prolétariat, la démocratie des conseils ouvriers et l'extinction de l'État.
Après l'expérience stalinienne, la dictature du prolétariat a été identifiée automatiquement à la dictature d'un parti unique. Ce tragique quiproquos rend nécessaire un retour sur la signification du concept de dictature du prolétariat dans la théorie révolutionnaire, concept qui comme nous le verrons, est associé à la démocratie majoritaire et à l'extinction de l'État.
Dans la tradition du marxisme révolutionnaire, la dictature du prolétariat est l'équivalent direct d'un nouveau type de démocratie : la démocratie prolétarienne basée sur des organismes d'autodétermination de masse. Le marxisme aborde le concept soit comme "une question stratégique" -c'est-à-dire non pas posée immédiatement dans la pratique politique, comme dans l'œuvre de Marx avant de la Commune de Paris- soit comme la forme concrète de l'organisation de la société post-capitaliste, qui vise à l'extinction de l'État.
Dans la Critique du Programme de Gotha, Marx expose de manière concrète comment s'organiserait la "classe ouvrière en tant que classe dominante". Il distingue clairement une période de transition entre le renversement de la bourgeoisie et son État et l'avènement d'une société communiste. Il appelle ce régime-Etat de transition " dictature du prolétariat30 ".
Cette phase transitoire, que Marx définit comme la "première phase de la société communiste", n'est pas "le royaume de la liberté". L'organisation économique est régie par la fausse égalisation des individus inégaux, le droit bourgeois continue à être en vigueur, et chaque individu reçoit en fonction de ce qu'il fournit à la société. Comme l'explique Marx, "le droit ne peut jamais être supérieur à la structure économique de la société et à son développement culturel qui le conditionne". Dans la perspective communiste, cet État, qui s'érigerait comme l'organisation du prolétariat en tant que classe dominante et qui se proposerait de réorganiser à la société après l'expropriation de la bourgeoisie et la collectivisation des moyens de production serait condamné à l'extinction, tout comme les antagonismes de classe.
Sur la base de cette définition de Marx d'Etat transitoire qui porte en lui-même les germes de sa propre extinction, Lénine élabore dans L'État et la révolution son concept de "semi-Etat prolétarien" qui surviendrait après le renversement de la bourgeoisie. Lénine démontre comment le développement de la technique accompli sous le capitalisme et l'état d'avancement culturel des masses permettraient de simplifier à l'extrême les tâches de "contrôle et comptabilité" que devait remplir l'État bourgeois, et en conséquence, mettraient l'administration à la portée de la majorité des travailleurs. Pour Lénine la réduction de la journée de travail qui irait de concert avec la planification démocratique de l'économie, le programme démocratique radical, basé sur les critères d'éligibilité et révocabilité des délégués, la liquidation des privilèges matériels, et l'armement général de la population, seraient la garantie de l'extinction à terme de l'État.
Mais c'est Trotsky qui à partir de la première révolution russe de 1905 pose le plus concrètement la question du profil du nouveau pouvoir ouvrier, en soulignant le rôle des soviets comme embryon de l'État dans la période de transition. Trotsky souligne ainsi comment en 1905 "le conseil organisait les masses, dirigeait les grèves politiques et les manifestations, armait les ouvriers et protégeait les populations des pogroms. (...) Si le prolétariat, tout comme la presse réactionnaire, appelait le conseil " le gouvernement ouvrier ", dans les faits, le conseil représentait réellement un embryon de gouvernement révolutionnaire. (...) En tant que concentration de toutes les forces révolutionnaires du pays, le soviet ne se dissolvait pas dans la démocratie révolutionnaire, il était et continué à être l'expression organisée de la volonté de classe du prolétariat31".
Cette vision prémonitoire de Trotsky du rôle que joueraient les organismes d'autodétermination de masses à partir du Soviet de Petrograd s'est trouvée amplifiée au cours de la révolution de février de 1917 avec l'instauration d'un régime de double pouvoir. Ce rôle des soviets comme la base "enfin trouvée" du nouvel État prolétaire s'est exprimé dans le mot d'ordre bolchevik "tout le pouvoir aux Soviets !" qui a culminé avec la victoire de la révolution d'octobre de 1917.
D'après l'historien E. H. Carr, " le terme de 'dictature du prolétariat', appliqué par les bolcheviks au régime établi par eux en Russie après la révolution d'octobre, ne comportait pas d'implications constitutionnelles spécifiques (...) Les échos émotionnels du terme "dictature" associé à l'idée de domination de quelques uns ou d'une seule personne était totalement absents de l'esprit des marxistes qui employaient cette phraséologie. Tout au contraire, la dictature du prolétariat devait être le premier régime dans l'histoire où le pouvoir serait exercé par la classe qui constituait la majorité de la population, condition qui devait s'accomplir en Russe par le biais de l'union de la masse paysanne au prolétariat industriel. (...) Loin d'être la domination de la violence, la dictature du prolétariat préparerait au contraire le chemin de la disparition de l'État32 ". Ce projet n'a pas pu être réalisé complètement puisque peu après de la prise du pouvoir a éclaté la guerre civile qui a obligé à prendre de mesures exceptionnelles et a renforcé la centralisation du pouvoir politique et militaire au sein de l'État et de la direction du parti bolchevik pour défendre la révolution. Cependant, le bilan qui est par la suite passé à l'histoire et qui a été retenu n'est pas celui des premières années de la révolution mais celui de sa dégénérescence bureaucratique. Comme le dit fort à propos François Ollivier, " les staliniens ont utilisé la notion de dictature du prolétariat pour justifier la destruction de tout trace de vie démocratique dans la classe ouvrière et dans la société russe33 ".
Si la théorie marxiste a dégénéré en un déterminisme vulgaire, la dictature du prolétariat est passée à la postérité comme synonyme de dictature d'un parti unique qui avait le monopole sur l'État et la politique.
La LCR et la lutte pour la "démocratie jusqu'au bout"
Dans le débat autour du livre Révolution! 100 mots pour changer le monde d'Olivier Besancenot34, Antoine Artous souligne qu'il serait possible de synthétiser la nouvelle définition de la révolution de la manière suivante : "la révolution, c'est la démocratie jusqu'au bout (...). Non pas n'importe quelle démocratie, mais une démocratie dont un des principes de base est le suffrage universel". Il ajoute que "s'il faut parler de nouveauté dans ce livre par rapport aux traditions passées de la Ligue c'est, pour le dire lapidairement, l'abandon d'une problématique générale de 'démocratie des conseils ouvriers' (ou démocratie soviétique) au profit d'une démocratie dont le principe de base est le suffrage universel, même si -naturellement- elle ne se réduit pas à ce principe ". Il développe par la suite que dans la société de transition, on aurait affaire à " une démocratie organisée autour d'assemblées nationales, régionales et locales élues au suffrage universel et à la proportionnelle, représentant réellement citoyens et producteurs ".
Afin d'éviter les effets corporatistes qu'auraient une démocratie basée sur les unités productives, Artous souligne " [qu']il est nécessaire d'imaginer une démocratie fonctionnant sur la base d'un double système de représentation: l'un reposant sur l'élection au suffrage universel d'assemblées par les citoyens, l'autre visant à représenter du point de vue 'socio-économique' les salariés et les couches populaires qui composent l'immense majorité de la population. Sans entrer dans les détails (assez compliqués et en outre variables selon le contexte) de cette seconde forme de représentation, on peut donc imaginer un système de double assemblée. Mais, en cas de conflit, il faut bien savoir qui tranche. Et cela ne peut se faire que sur la base d'un vote des individus en tant que citoyens, donc au suffrage universel au sens classique; par exemple par référendum35".
Dire que la révolution n'est rien d'autre que "la lutte pour la démocratie jusqu'au bout" contribue évidemment à recréer l'illusion que les conflits sociaux et les antagonismes de classe peuvent être résolus en radicalisant les méthodes de la démocratie. Ainsi, la LCR ne dilue pas seulement toute la nécessité de la centralité ouvrière dans la lutte contre la bourgeoisie mais également l'idée même de la révolution comme l'expression aiguë de l'opposition entre classes.
La LCR semble être en train de s'approprier de la conclusion que tirait E. Laclau il y a vingt ans dans son livre Hégémonie et stratégie socialiste, dans lequel le "socialisme" n'est plus qu'un aspect de la "révolution démocratique".
En tant que marxistes révolutionnaires, nous utilisons les revendications du mouvement de masses, y compris les revendications démocratiques formelles, lorsqu'elles conservent leur "force vitale", afin d'affronter l'État capitaliste qui restreint de plus en plus ces libertés. Mais nous faisons ceci pour dépasser le cadres de cette misérable démocratie bourgeoise, qui cherche à cacher son caractère de classe au travers de l'égalité politique formelle. Nous cherchons de cette façon à approcher les masses à un nouveau type de démocratie, une démocratie fondée sur les organismes d'autodétermination qui "ébauchent les traits de la société future" comme le dit la LCR, ou qui se métamorphosent en embryon du nouveau pouvoir ouvrier comme il décrivait Trotsky en parlant des soviets de 1905.
Mais il n'y a pas de passage démocratique de la société capitaliste à la "société future" sans la destruction violente de l'État bourgeois, ce qui semble avoir été abandonné par la LCR.
Ce que semble également ignorer la LCR c'est que toute lutte révolutionnaire vise à dépasser les formes démocratiques bourgeoises de représentation dans la mesure où elle implique la mise en place d'un nouveau pouvoir constituant qui ne peut pas se réaliser avec les mêmes méthodes que celle du pouvoir constitué qu'il entend renverser. Le rôle des conseils comme expression révolutionnaire du pouvoir constituant des masses a même été perçu par les théoriciens libéraux comme Hannah Arendt qui souligne que " depuis les révolutions du XVIIIe siècle, tout grand soulèvement a développé les rudiments d'une forme de gouvernement complètement nouvelle, quia surgi indépendamment de toutes les théories révolutionnaires antérieures, directement du cours même de la révolution, c'est-à-dire des expériences de l'action et de la volonté résultante des exécutants de participer dans le développement postérieur des affaires publiques. Cette nouvelle forme de gouvernement, c'est le système des conseils36 ".
En outre, la LCR paraît imaginer une société de transition dans laquelle après l'expropriation de la bourgeoisie, les classes sociales et la menace de la contre-révolution, tant au niveau national comme international, auraient disparu. Par conséquent, ce n'est pas nécessaire de maintenir la centralité de la classe ouvrière et son organisation soviétique pour défendre la révolution. Mais en réalité, les classes ne disparaissent pas dans la société de transition. Avec la prise du pouvoir, les contradictions sont exacerbées et l'État ouvrier ne devra pas seulement exercer sa défense face à la rection interne, mais aussi résister à l'agression externe éventuelle. En ce sens, le système de "double représentation" que propose la LCR -au sein duquel la classe ouvrière est diluée et atomisée dans la citoyenneté et où "en cas de conflit d'intérêts seraient résolus par les mécanismes bourgeois du suffrage universel- n'est rien d'autre que la liquidation intégrale de la dictature du prolétariat37.
Loin d'être une assurance contre la bureaucratisation, les mesures de "démocratie directe" que propose la LCR comme le suffrage universel et le referendum sont habituellement les instruments utilisés par les régimes bonapartistes plébiscitaires. Staline lui-même a inclus dans la constitution "soviétique" de 1936, en pleine période de procès de Moscou, le suffrage universel comme "principe électoral" après avoir liquidé au moyen d'une contre-révolution la démocratie soviétique. À cet égard Trotsky disait que la constitution stalinienne " diffère de l'ancien système électoral soviétique, fondé sur les groupements bourgeoise, par l'ancienne démocratie bourgeoise, basée sur ce que l'on appelle le 'suffrage universel, égal et direct' de la population atomisée. Bref, nous voici devant la liquidation juridique de la dictature du prolétariat38".
Basée sur le "suffrage universel", la démocratie future qu'imagine la LCR, et la soi-disant " combinaison des systèmes de représentation " sont en réalité la liquidation du système de représentation soviétique par le biais duquel la classe ouvrière exerce son hégémonie39.
En réalité, l'expression la plus concrète de ce "système" que propose la LCR, basé sur des "assemblées locales et régionales", n'est en aucun cas un régime de transition au socialisme. Son " ébauche de société future " nous pouvons la voir dans l'expérience de "démocratie participative" et de "budget participatif" qu'a réalisés sa section brésilienne à Porto Alegre. Ce qui pour Daniel Bensaïd constitue une sorte de "double pouvoir institutionnel40" n'est autre qu'une adaptation au possibilisme régnant et un exercice ouvert de réformisme municipaliste qui a laissé intact le pouvoir des capitalistes, démontrant que cette "démocratie radicale" s'arrête "devant la porte de la propriété", et ne nous mène en aucun cas vers la révolution sociale.
Citoyens ou producteurs?
Si on reprend la problématique du rapport entre émancipation politique et émancipation sociale, Antoine Artous incorpore dans un schème théorique marxiste la séparation radicale arendtienne de la sphère politique, en s'appropriant l'idée qu'en dernier ressort la liberté se réaliserait a travers une amplification des droits politiques des citoyens.
Dans les conclusions de son livre Marx, l'Etat et la politique, il dit qu'il n'est pas possible de penser "le rapport entre émancipation politique et émancipation sociale selon un simple ordre de succession chronologique. La seconde faisant suite à la première pour se traduire par la disparition de tout pouvoir politique n'est pas une simple étape de l'histoire moderne, mais un moment sans cesse répété -car sans cesse remis en cause- d'une institution du social sur des bases démocratiques41".
Artous fait référence à une "sous-estimation du mouvement juridique de l'émancipation" dans Marx et reprend de la théorie politique d'Etienne Balibar, le concept de "égaliberté", en tant (qu'apparence de) l'universalité, comme l'égalité de principe de tous les humains en raison de leur statut de locuteurs. Il s'agirait d'une sorte de revendication inconditionnelle -impossible- et infinie d'égalité et de liberté qui aurait le potentiel de faire éclater l'ordre positif de l'État.
Dans un travail postérieur42, A. Artous postule pour la société de transition un dualisme entre " producteur " et " citoyen ". Bien qu'il clarifie que son point de départ reste l'émancipation économique en tant que condition sine qua non de l'émancipation politique -et en ce sens la "citoyenneté" perdrait son caractère d'égalité formelle qu'il conserve sous le capitalisme-, ce dualisme entre " producteur " et " citoyen " renvoie à la rupture de la dialectique entre démocratie économique et démocratie politique.
Pour Artous, la démocratie soviétique en tant que démocratie des producteurs, porterait le risque de fondre "l'économie et la politique", ce qui limiterait les effets de la liberté, puisque selon sa théorie, la production étatisée maintien une séparation entre les producteurs directs et les moyens de production. Cela génère selon lui une sphère autonome de planification de la production qui pourrait entraîner un nouveau type de domination. Pour Artous, comme en Russie l'étatisation maintenait la séparation des producteurs à l'égard des moyens de production et que subsistait la division entre travail intellectuel et travail manuel, tout cela avait généré une sphère propre de la production, où il existait une tendance à la reproduction, sous les ordres bureaucratique, du despotisme capitaliste de l'usine. Quoique la LCR n'ait jamais adopté le " collectivisme bureaucratique " comme définition de l'URSS mais a défendu la définition classique de Trotsky " d'Etat ouvrier dégénéré ", Artous semble s'approcher d'une position du premier type. Dans son livre, il considère incorrecte la définition d'Etat ouvrier dégénéré après le triomphe de la contre-révolution stalinienne. Il ajoute de surcroît que Lénine comme Trotsky avaient " oublié " les effets du despotisme d'usine dans la société de transition, effets qui se reproduiraient tels qu'il existaient et Marx les avait définis dans le cadre de la société capitaliste. Ceci conduit donc inexorablement à affirmer que sous la dictature du prolétariat -et non plus au cours de la dégénérescence stalinienne- le cauchemar pouvant dériver en un régime totalitaire incube. Indubitablement, dans la société de transition, le travail n'est pas "libre", et c'est la fausse égalité du droit bourgeois qui continue à structurer les rapports juridiques formels. Mais cela n'implique pas la consolidation nécessaire d'une "bureaucratie du savoir".
Artous apparemment donne comme un fait historique que la démocratie soviétique "s'arrête à la porte de l'usine" et qu'il n'y a pas de planification démocratique de l'économie. Il en vient à considérer comme inévitable l'émergence d'une bureaucratie liée à la production. C'est justement pour cela qu'Artous cite dans son livre la célèbre "prémonition" de Max Weber de 1917 au sujet de la révolution russe et des tendances à la bureaucratisation qu'il voyait dans le développement du capitalisme. Weber considérait que l'élimination progressive du capitalisme privé était une possibilité théorique, mais que ceci ne conduirait pas à la destruction de la prison d'acier déshumanisant du travail industriel. Ainsi, que la gérance des entreprises privées serait inévitablement remplacée par une bureaucratie d'Etat qui dominerait sans aucun contrôle. Pour Weber l'existence d'une bureaucratie privée permettait jusqu'à certain point un contrôle mutuel avec la bureaucratie d'Etat. Mais avec la disparition du capitalisme privé, il émergeait une bureaucratie d'Etat unique, dont la domination serait infiniment plus forte.
Bien au contraire, pour Trotsky, la démocratie politique est indissolublement liée à la démocratie économique. Dans La révolution trahie, en anticipant de quelques décennies la catastrophe économique des pays staliniens au cours des années 1970, il soulignait déjà que " dans l'économie nationalisée, la qualité suppose la démocratie des producteurs et des consommateurs, la liberté de critique et d'initiative, toutes choses incompatibles avec le régime totalitaire de la peur, du mensonge et de la louange (...) La démocratie soviétique n'est pas une revendication politique abstraite ou morale. Elle est devenue pour le pays une question de vie ou de mort43".
Mais pour Artous, la seule façon d'exercer les droits politiques c'est en émancipant la citoyenneté de la sphère de la production. C'est sous cet angle qu'il critique la Constitution russe de 1918 parce que bien qu'elle crée un concept de citoyenneté qui n'existait pas sous le tsarisme, en instaurant " l'égalité de droits aux citoyens, indépendamment de leur race ou leur nationalité ", elle est liée à un statut social et non pas au droit de l'homme en général. Il conclut que en affirmant que dire que la citoyenneté est un attribut de la personne et non du groupe social des salariés ou des producteurs, c'est répéter, sous une forme différente, qu'il s'agit également de se libérer du travai,l affirmer que l'objectif central d'une perspective d'émancipation est de mettre au centre la politique: c'est-à-dire l'institution d'une dimension particulière du social, qui, au-delà de la seule sphère des besoins, permet aux hommes de vivre ensemble44.
Artous imagine la politique à la manière de Hannah Arendt, comme l' espace pour "être ensemble". Mais à part dans la société complètement libérée du "règne de la nécessité", c'est-à-dire, dans la société communiste, les hommes "ne peuvent vivre ensemble" au-delà de "la sphère des nécessités" que par des moyens politiques. Trotsky a exposé de manière irréfutable comment la bureaucratie stalinienne était profondément enracinée dans "la sphère de la nécessité" de la Russie sous-développée. Cela ne posait pas seulement avec plus d'acuité encore la nécessité de développer la planification démocratique mais également la stratégie internationale de la révolution.
CLASSE, SOVIET ET PARTI
Les théories "essentialistes", en se basant sur une caricature stalinienne, pose comme présupposé que pour le marxisme il y existe une corrélation directe et univoque entre le prolétariat en tant que sujet social et sa représentation politique. Cela se traduirait donc mécaniquement à travers "la dictature du parti unique".
Il ne s'agit-là que d'une falsification grossière. Le marxisme classique a construit historiquement la complexe relation entre classe et parti révolutionnaire, en élevant à la théorie de l'organisation les expériences plus importantes du prolétariat tout au long de son existence. Le stalinisme n'est qu'une perversion dégénérée de ce rapport.
La conception du parti chez Marx était induite par le passage de la "classe en soi" à la "classe pour soi45".Dans le Manifeste Communiste, il soulignait que "l'organisation du prolétariat en classe" était l'équivalent à son "organisation en parti politique", ce qui voulait dire que la lutte de classes se transformait en une lutte politique du "parti prolétaire" contre "le parti de la bourgeoisie". Dans ce sens "les communistes ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers. Ils n'ont pont d'intérêts qui les séparent de l'ensemble du prolétariat (...) Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points : dans les différentes luttes nationales (...) ils font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat et dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans son ensemble46". Les communistes constituaient donc "le secteur le plus résolu" des partis ouvriers.
C'est à l'égard de cette conception de continuité entre l'activité de la lutte des masses ouvrières et sa constitution politique que Lénine introduit une "innovation", comme le dit Artous, dans la théorie du parti avec la conception exprimée dans le brochure Que faire? écrit en 1902. Bien que cette brochure continue à être objet de polémiques, nous ne ferons pas référence aux multiples problèmes qu'elle pose et critiques qu'elle suscite47. Nous nous contenterons de signaler que ce qui est une question central pour Lénine : partant du fait qu'il n' y a pas de continuité organique entre la lutte économique et la lutte politique, Lénine tente de démontrer qu'il n'existe pas une relation mécanique et transparente entre la classe ouvrière dans son ensemble et sa représentation politique. Lénine l'a exprimé crûment dans sa lutte contre l'économisme, affirmant que le socialisme n'appaît pas spontanément de la lutte de classes, mais que l'idéologie spontanée du prolétariat est syndicaliste et par conséquent bourgeoise. Cela rend donc nécessaire une organisation qui regroupe les éléments les plus conscients de la classe ouvrière et de l'intellectualité et qui maintienne l'autonomie politique à l'égard de la classe dans son ensemble ainsi que de ses institutions de lutte économique et que ces éléments se consacrent professionnellement à la révolution. Ainsi il rompait avec une vision révolutionnaire et linéaire du parti, plus propre à la Sociale Démocratie allemande, dans laquelle le parti révolutionnaire embrassait en son sein toutes les autres institutions de classe comme les syndicats, dans un rapport hiérarchique.
Si dans la conception originale de Lénine de 1902 le rapport entre l'auto activité des masses et le parti n'était pas établi dans son juste terme, la révolution de 1905 l'a amené à faire un synthèse de ce rapport dans la perspective de la lutte pour la prise du pouvoir. Peu après du soulèvement de Saint-Pétersbourg, en discutant contre les positions incorrectes que soutenait le Parti Bolchevik à l'égard de la potentialité des soviets, Lénine écrivait: "Il me semble que le camarade Radine a tort quand il pose (...) cette question: le soviet des députés ouvriers ou le parti? Je pense qu'on ne saurait poser ainsi la question ; qu'il faut aboutir absolument à cette solution : et le soviet des députés ouvriers et le parti48". Comment Lénine voyait-il ce rapport? Le soviet constituait l'organe le plus large de front unique de masses et "il réunissait toutes les forces vraiment révolutionnaires"53. Il n'était pas "un appendice de la Sociale Démocratie" tout comme cette dernière n'avait pas à se substituer au soviet. Sa tâche était lutter pour sa direction et l'hégémonie prolétarienne en son sein.
D'après cette observation de 1905, la formulation politique du rapport entre classe, soviet et parti adopté par Lénine n'est autre que "la dictature (...) exercée par le prolétariat organisé dans les soviets et dirigé par le parti communiste bolchevik".
Si Lénine a été le premier à introduire la "rupture" à l'égard d'une vision d'identité entre le parti et la classe qui prédominait au sein de la Sociale Démocratie classique, Trotsky, au cours de sa maturité politique49, est celui qui parachève d'établir le rapport dialectique entre les différents secteurs de la classe ouvrière, les organismes de front unique de masses, le rôle dirigeant du parti révolutionnaire, avant et après de la prise du pouvoir, et le régime pluripartidiste soviétique en tant que forme politique de la dictature du prolétariat.
Dans La révolution trahie Trotsky dit que la mise hors-la-loi des partis esseristes et mencheviks et plus tard la prohibition des fractions à l'intérieur du parti bolchevik ont eu de graves conséquences politiques. Mais ce qui pour le gouvernement bolchevik n'était qu'une mesure provisoire dictée par les nécessités de la guerre civile, du blocus, de l'intervention étrangère et de la famine50, Staline l'a transformée en une norme, identifiant le parti avec la classe. Pour le régime stalinien, régime du parti unique, le raisonnement était mécanique. Avec la "réalisation du socialisme", les classes auraient disparu, et par conséquent les partis. Trotsky, partant du fait que la prise du pouvoir en soi n'implique pas l'abolition des classes sociales, réplique : "A la vérité, les classes sont hétérogènes, déchirées par des antagonismes intérieurs, et n'arrive à leurs fins communes que par la lutte des tendances, des groupements et des partis. On peut concéder, avec certaines réserves, qu'un parti est une 'fraction de classe'. Mais comme une classe est faite de nombre de fractions -les unes regardant en avant et les autres en arrière- , la même classe peut former plusieurs partis. Pour la même raison, un parti peut s'appuyer sur des fractions de plusieurs classes. On ne trouvera pas dans toute l'histoire politique un seul parti représentant une classe unique si, bien entendu, on ne consent pas à prendre une fiction policière." Et il finit en concluant au sujet de Staline que "son raisonnement établit non qu'il ne peut pas y avoir en U.R.S.S. de partis différents, mais qu'il ne peut pas y avoir de partis du tout ; car là où il n'y a pas de classe, la politique n'a que faire51.
De là Trotsky développe le pluripartisme soviétique comme norme programmatique. Dans le Programme de Transition il souligne que " la bureaucratie a remplacé les soviets en tant qu'organes de classe par la fiction du suffrage universel, dans le style de Hitler-Goebbels. Il faut rendre aux soviets, non seulement leur libre forme démocratique, mais aussi leur contenu de classe. De même qu'auparavant la bourgeoisie et les koulaks n'étaient pas admis dans les soviets, de même maintenant la bureaucratie et la nouvelle aristocratie doivent être chassés des soviets. Dans les soviets, il n'y a place que pour les représentants des ouvriers, des travailleurs des kolkhozes, des paysans et des soldats rouges52 ".
Artous reconnaît correctement que Trotsky fut le seul dirigeant marxiste de la révolution russe à avoir formulé le pluripartisme soviétique entre les deux guerres mondiales. Cela est encore plus surprenant que " chez Gramsci, comme le fait remarquer Perry Anderson, la réflexion sur la guerre de position (...) va de pair avec un renforcement d'une vision autoritaire du parti". Cette conception de Trotsky, qui surgit de la différenciation sociale, ne se limite pas seulement au régime politique d'une société postcapitaliste, mais " la position que développera Trotsky sur le pluripartidisme est donc le fruit d'une réflexion qui ne porte pas uniquement sur l'évolution de l'URSS mais touche à son travail d'élaboration sur les perspectives stratégiques de lutte pour le pouvoir dans les pays d'Europe de l'Ouest53 ".
Mais que ce soit dans la société capitaliste ou dans la société de transition, la multiplicité de partis dans les soviets, ou dans les organismes de la classe ouvrière et les masses populaires, n'implique en aucune façon que le parti révolutionnaire abandonne la lutte pour la direction en faveur du consensus entre les différents partis. C'est pour cela que l'appréciation d'Artous sur les positions du Trotsky de la maturité au sujet du parti est incorrecte lorsque le théoricien de la LCR affirme que Trotsky retourne "en partie à sa vision du parti-conscience de ses textes de jeunesse54". Cela nous mènerait à la conclusion qu'il n'y a pas de différence de qualité entre un parti prolétarien révolutionnaire et les partis ou fractions centristes ou même réformistes puisque en fait tous contribueraient avec leur positions à que la classe accomplisse ses "fins communes", ce qui transformerait la politique en un front unique permanent.
Pour Trotsky le parti révolutionnaire cherche entraîner le mouvement révolutionnaire de tous le secteurs du prolétariat, toutes les couches, professions et groupes" au moyen d'un système de revendication transitoires, en dirigeant les masses vers la prise du pouvoir politique et l'instauration d'un régime de démocratie soviétique. Dans cette tâche il doit affronter dans la lutte politique d'autres tendances, puisque bien que le prolétariat est la classe la moins hétérogène de la société capitaliste, l'existence de couches sociales telles que l'aristocratie ouvrière et la bureaucratie suffit cependant à nous expliquer celle des partis opportunistes qui deviennent, par le cours naturel des choses, l'un des moyens de la domination bourgeoise.
La classe ouvrière doit conquérir l'hégémonie sur les autres classes exploitées avant de la prise du pouvoir, puisque, comme le signale Trotsky dans l'Histoire de la Révolution Russe, " aucune classe historiquement définie ne s'élève d'une situation subalterne à la domination subitement, en un nuit, quand bien même ce serait une nuit de révolution. Elle doit déjà, la veille, occuper une position extrêmement indépendante à l'égard de la classe officiellement dominante; bien plus, elle doit concentrer en elle les espoirs des classe et couches intermédiaires mécontentes de ce qui existe, mais incapables d'un rôle indépendant55 ".
Ceci pose à nouveau le besoin de rétablir la dialectique entre les organes d'autodétermination de masses et le parti révolutionnaire, qui avant de la révolution, développe les tendances ouvrières pour constituer des embryons de double pouvoir qui préparent les bases du nouveau pouvoir ouvrier.
Epilogue. Une fois encore autour de " liberté et libération ".
La liquidation de l'expérience soviétique par le stalinisme et les révolutions de l'après-guerre, dirigés en majorité par des partis bureaucratiques (paysans ou guérilléristes) ont favorisé l'idée libérale faisant de la révolution sociale une condition de la " libération " mais en aucun cas de la " liberté ".
Au cours des dernières années, à la suite de la chute du stalinisme, une idée prédomine dans le domaine des idées. Il s'agit, pour le dire de façon quelque peu schématique, du revers de la médaille de la position antérieure. Il s'agit de la réaffirmation unilatérale de l'autre pôle de l'équation : la " liberté " est possible sans " libération ". Cela s'exprime au sein des deux tendances de la théorie politique actuelle, avec la " démocratie plurielle " d'un côté et " l'autonomisme " de l'autre. Dans les deux cas, l'émancipation sociale en tant que base de l'émancipation politique est nié bien que les deux théories arrivent à la même conclusion en prenant deux chemins apparemment divergents.
A la manière d'un illusionniste, Negri imagine " l'immanence " du politique dans le social. En ce sens, la sphère politico-étatique cesse en son sens d'exister et le social -la " multitude "- en tant qu'agrégat de singularités agit comme s'il n'existait aucune instance de représentation politique. C'est pour cela qu'il considère que la forme " soviet " est dépassée -puisque la démocratie serait " directe " et exercée par chaque singularité de la multitude-, tout comme la forme " parti ". C'est également pour cela que Negri annonce la réalisation du communisme sans concevoir aucune transition ou état transitoire. Comme ce " règne de la liberté " n'existe que dans les ouvrages de Negri et que " l'horizontalité " du social a son pendant " vertical " dans la politique, nier la nécessité d'une représentation politique révolutionnaire des travailleurs et des opprimés amène inexorablement à opter pour un des " moindres maux " qu'offre le système politique " réellement existant ", que ce moindre mal se prénomme Lula, Kirchner, Chávez ou Bertinotti.
Laclau oppose à cette immanence " autonomiste " le moment de " l'articulation politique ". Il souligne " qu'un développement simplement pluraliste du social -laissant de côté le moment de l'articulation politique, et cela même lorsque ce développement laisse la place à des luttes sociales d'une profondeur croissante- peut à terme être politiquement stérile56 ". Mais pour Laclau, cette " articulation " ou " hégémonie " se base sur des sujets sociaux fragmentaires dont les identités contingentes et précaires se construisent en dehors des rapports de production et ne peuvent par conséquent que donner naissance à des " blocs historiques " polyclassistes ou à des gouvernements bourgeois " progressistes ".
Contre cette vision qui se résigne à ne pas franchir le seuil de la sacro-sainte propriété capitaliste, la classe ouvrière a démontré au cours du siècle dernier combien dans ses forces couve un nouveau pouvoir constituant. Soviet (conseils) et parti révolutionnaire : voici les termes irréductibles qui sous-tendent l'équation du pouvoir constituant. C'est un rapport qui trouve dans les œuvres du Trotsky de la maturité sa formulation programmatique la plus achevée. C'est celle que nous devons reprendre pour les révolutions du XXI° siècle, afin que la libération soit le chemin pour le plein exercice de la " liberté ", ce qui pour nous, tout comme pour les classiques du marxisme, n'est ni plus ni moins synonyme de société communiste.
---
1 " Trotsky y la democracia soviética. Más allá de la democracia liberal y del totalitarismo ", publié dans Estrategia Internacional n°21, Buenos Aires, septembre 2001, p.229-260, comme partie intégrante d'un dossier intitulé " El marxismo revolucionario como alternativa para el siglo XXI " (" Le marxisme révolutionnaire comme alternative pour le vingt-et-unième siècle "), consultable sur notre site internet www.ft.org.ar
2 ARENDT Hannah, Essai sur la Révolution, Gallimard,1967, Paris, p.38.
3 A partir de l'organisation politique de la polis grecque, H. Arendt mène une réflexion sur la séparation de la sphère politique en tant qu'espace public de la sphère privée, espace des nécessités auquel appartenait l'économie et la vie de famille. Les citoyens grecs qui participaient à la vie politique étaient des hommes libres, c'est-à-dire, des hommes qui n'étaient pas liés aux nécessités et qui par conséquent étaient libérés du travail que réalisaient les esclaves. Alors que la sphère privée -domestique- était régie par les nécessités naturelles de survie de l'individu et de l'espèce, la sphère de la polis était celle de la liberté. Dans son livre, Condition de l'Homme moderne, elle écrit "que la contrainte est surtout un phénomène prépolitique, caractérisant l'organisation familiale privée, et que la force et la violence se justifient dans cette sphère comme étant les seuls moyens de maîtriser la nécessité (par exemple, en gouvernant les esclaves) et de se libérer.(...) La violence est l'acte prépolitique de se libérer des contraintes de la vie pour accéder à la liberté du monde.". ARENDT Hannah, Condition de l'Homme moderne, Ed. Calmann-lévy, 1983, p. 40.
4 H. Arendt, op. cit. Toni Negri répond très bien à cette fausse dichotomie propre à la théorie libérale : " Après Marx et Lénine, il est impossible de parler de liberté politique sans parler de liberté économique, de libre production, de travail vivant comme fondement politique. La liberté est devenue libération, la libération est pouvoir constituant ". NEGRI Antonio, El Poder Constituyente. Ensayos sobre las alternativas de la modernidad, Ed. Libertarias/ Prodhufi, Buenos Aires, 1994, p. 367.
5 ARENDT Hannah, Essai sur la Révolution, Gallimard,1967, Paris, p.9.
6 BAUMAN Zigmunt, En Busca de la política, Fondo de Cultura Económica, Buenos Aires, 2003. C'est Margaret Thatcher qui a rendu cette phrase célèbre, " there's no alternative ". Avec le sarcasme qui lui est propre, Slavoj Zizek souligne que " plus personne ne considère sérieusement d'alternatives possibles au capitalisme alors que l'imaginaire populaire est habité par les visions d'un cataclysme naturel imminent, par la fin de toute vie sur terre ; il semble plus facile d'imaginer la 'fin du monde' qu'un changement bien plus modeste du mode de production actuel, comme si le capitalisme libéral était le 'réel' qui d'une façon ou d'une autre survivrait, même à une catastrophe écologique globale ". ZIZEK Slavoj, Ideología. Un mapa de la cuestión, Fondo de Cultura Económica, Buenos Aires, 2003, p.7.
7Un jour ou l'autre, il faudrait que ces théories s'affrontent crûment à l'épreuve de feu de la réalité. Par exemple, il faudrait demander à Holloway pourquoi le zapatisme non seulement n'a pas "changé le monde sans prendre le pouvoir " mais n'a pas non plus changé les conditions structurelles des exploités du Chiapas et encore moins du Mexique. IL faudrait également demander à Laclau vingt ans après la publication de son livre Hegemonía y estrategia socialista [Hégémonie et stratégie socialiste] , si le pouvoir est un signifiant vide ouvert à toute " hégémonisation " par n'importe quel groupe identitaire tel qu'il l'affirme, pourquoi il est toujours " hégémonisé " par la bourgeoisie.
8 " Le problème du parti et de la démocratie des travailleurs doit se poser sur le terrain ontologique, par rapport à une ontologie qui a laissé derrière elle définitivement toute différence entre le social et le politique. Trouver le politique dans le social ce n'est pas chercher un lieu utopique ; bien au contraire, cela produit une nouvelle définition du social (...) ". NEGRI Antonio, " Interpretación de la situación de clase hoy : aspectos metodoógicos ", in GUATTARI Felix et NEGRI Antonio, Las Verdades nómades y General Intellect, Poder constituyente y Comunismo, Editorial Akal, Madrid, 1999, p.112-113.
9 Nombreux sont ceux et celles qui parmi eux qui ont pourtant reçu une formation trotskyste. Déjà, deux des principaux théoriciens de la démocratie de l'après-guerre comme Cornélius Castoriadis ou Claude Lefort, sont 'passés' par le trotskysme. Ils ont commencé à critiquer la définition de l'URSS comme un " Etat ouvrier dégénéré " en passant, dans le cas de Castoriadis, à la définition de " capitalisme bureaucratique ". Plus tard, les deux ont rompu avec le marxisme et cessèrent quasiment de signaler, ne serait-ce que par honnêteté historique, la lutte de Trotsky et de l'Opposition de Gauche contre Staline, se fondant dans la théorie faisant du parti bolchevique le berceau du stalinisme.
10 "L'agonisme" est la base de la démocratie plurielle. Le mot évoque une lutte permanente qui sur le terrain politique surgit inévitablement des antagonismes mais ici les 'acteurs' sont 'adversaires' et non plus 'ennemis' car malgré les antagonismes ils partagent une même éthique démocratique. Cette théorie de la démocratie a été principalement développée par Chantal Mouffe.
11 Le débat a tourné autour d'une série d'articles publiés par Eduard Bernstein dans la revue Die Neue Zeit entre 1896 et 1898. En 1899, Bernstein a regroupé tous ses articles dans son livre intitulé Die Voraussetzungen des Sozialismus und die Aufgaben der Sozialdemokratie et traduit à l'anglais en 1909 sous le titre Evolutionary Socialism. A cette époque, Bernstein, comme Kautsky, jouissait d'un considérable prestige au sein de la social-démocratie allemande car il était un des disciples et amis le plus proche de Engels. Les théoriciens les plus importants de l'époque ont participé au débat : K. Kautsky, R. Luxembourg, A Labriola, Plejanov, Parvus.
12 Sans faire aucun effort démonstratif, et vu que le XXème siècle n'a pas confirmé les thèses de Bernstein, Laclau affirme que : "Bernstein a clairement compris que les futurs progrès de la démocratisation de l'État et de la société dépendraient d'initiatives autonomes qui partiraient des différents points du tissu social, puisque la croissante productivité du travail et le succès des luttes ouvrières avaient l'effet combiné que les ouvriers cessaient d'être 'prolétaires' et devenaient 'citoyens'. (...) La vision de Bernstein était, sans doute, excessivement simpliste et optimiste, mais ses prédictions ont été fondamentalement correctes". "Postmarxisme sans présenter d'excuses" (avec C. Mouffe) dans Nouvelles réflexions sur la révolution de notre temps, Ediciones Nueva Visión, Argentina, 2da. Edición, 2000, page 43.
13 Bernstein, E. Evolutionary Socialism. Toutes les citations on été traduites de l'anglais. Version disponible sur www.marxist.org
14 Les principales bases de cette critique avaient déjà été posées par Böhm-Bawek. Bernstein en réalité ne fait pas une critique originale mais reprend des éléments déjà signalés en se réservant le mérite de 'mettre en évidence ce qui c'était dit jusqu'à présent et non pas quelque chose d'inconnue'.
Les lois et tendances économiques du capitalisme élaborées par Marx, comme la loi de la valeur, ont été critiquées dès leur formulation.
Les théoriciens poststructuralistes dans leur 'déconstruction' du marxisme non pas fait l'effort d'étudier par exemple le problème de la loi de la valeur. En mettant l'accent sur 'le poids démesuré du politique' ils ont décidé de ne pas aborder les tendances du capitalisme actuel et ont accepté les thèses de la 'fin du travail'. A.Negri, a remis intégralement en cause cet aspect de la théorie marxiste en s'appuyant sur des éléments réels qui remettent partiellement en question la loi de la valeur.
15 Pour les discussions avec ces courants ver 'Desafiando la miseria de lo possible. Discussiones desde Trotsky con las ideas dominantes de nuestra época' version espagnole disponible sur www.ft.org.ar
16 Cet horizon réformiste est partagé par tout un éventail d'organisations allant d'administration de gouvernements locaux ou municipaux comme l'intendance de Porte Alegre, des ONGs, à des groupes politiques et associations civiles comme ATTAC. Ces secteurs favorables à différents types de réformes, au niveau étatique ou financier, sont aujourd'hui devenus hégémoniques au sein du mouvement 'no global' rebaptisé par la suite 'altermondialiste' et noyau du Forum Social Mondial.
17 Il croyait tellement au rôle 'civilisateur' du capitalisme occidental, qu'il a développé dans ce même livre un chapitre où il donne les fondements du caractère progressiste du colonialisme en particulier au Maroc.
18 Pour Bernstein : 'grâce au niveau atteint au sein du développement économique, les facteurs idéologiques et éthiques ont atteint un espace plus grand pour l'activité indépendante. L'évolution économique perd une partie de son pouvoir de dicter la forme générale de l'évolution des autres tendances sociales.' Dans le cas de Laclau et les théories poststructuralistes en général, il s'agit d'une épistémologie appelée 'anti-essentialisme', régie par la contingence, dont les bases se trouvent dans la théorie linguistique et dans la conception du social comme un discours. Pour une approche critique plus profonde voir 'La impostura postmarxista' EI n° 20 Version en espagnol.
18 Dans un article, Chantal Mouffe, collaboratrice de E.Laclau, dit que "il est important de distinguer la démocratie libérale du capitalisme démocratique et la comprendre en termes de philosophie politique classique connue comme régime, forme politique de société qui se définit exclusivement sur le plan politique, laissant de côté sa possible articulation avec un système économique", Mouffe Ch., La paradoxe démocratique, Editorial Gedisa, Barcelona, 2003, page 36.
20 Laclau, E. Nouvelles réflexions sur la révolution de notre temps, Ed. Nueva Visión, Buenos Aires, page 144.
21 Et il continue en disant : "L'ancienne société grecque fut une démocratie esclavagiste. Ainsi que, dans un certain sens, les démocraties britanniques, hollandaise, français, belge. Les États-Unis n'ont pas des colonies patentes, mais ils ont l'Amérique Latine, et le reste du monde est une sorte de colonie pour les États-Unis, de plus ils possèdent le continent le plus riche et ont eu un développement sans tradition féodale". Trotsky L, Discussions sur le programme de transition, Ediciones Crux, page 157
22 Le programme de Gotha, est le nom du projet de programme qui a été la base de la discussion du congrès d'unification entre le Parti Ouvrier Social-démocrate et l'Union Générale des Ouvriers Allemands qui s'est réalisé à Gotha en 1875 et à partir duquel sera créé le Parti Social Ouvrier d'Allemagne. Marx a critiqué très fortement ce programme qui incarnait plus l'héritage de Lasalle que celui du marxisme révolutionnaire. A propos du problème des classes, le Programme de Gotha définissait à l'ensemble des classes comme un bloc réactionnaire face au prolétariat.
23 En référence à la loi du développement inégal et combiné, on peut lire dans différents textes de E. Laclau, comme dans Nouvelles réflexions sur la révolution de notre temps, que : " la tendance à faire de la dislocation structurelle l'axe de la stratégie politique sera accentuée et développera une bonne partie de sa richesse potentielle dans l'œuvre de Trotsky. Pour Trotsky la possibilité même de l'action révolutionnaire dépend des déséquilibres structurels. Considérons en premier lieu la formulation de la perspective permanentiste dans ses écrits sur de la révolution de 1905 (...) Le faussé structurel entre bourgeoisie et prolétariat était à la base de l'impossibilité de la bourgeoisie à diriger la révolution démocratique. Cette dernière serait en conséquent hégémonisée par le prolétariat et, dans la conception de Trotsky, ceci impliquait la nécessité d'aller au-delà des tâches démocratiques et de s'orienter vers une direction socialiste". Op. Cit. pages 63-64
23 Le concept de "citoyenneté" a une longue histoire. Dans l'ancienne Grèce, le terme "citoyenne" indiquait l'appartenance à la polis. D'après Aristote, le citoyen était celui qui avait le droit de participer des délibérations politiques de sa communauté. De ce droit, étaient formellement exclus les étrangers et les esclaves, car seul un homme qui s'était débarrassé de la nécessité du travail pouvait être politiquement libre, et donc la condition de citoyenneté reflétait, sur le terrain politique, la condition socio-économique.
La base doctrinale de ce concept de citoyenneté est lié à la montée de la bourgeoisie et se retrouve dans le libéralisme de Locke, qui affirme la suprématie de l'individu et la propriété comme condition du droit de citoyenneté. La citoyenneté était une idée révolutionnaire fondamentale dans la lutte de la bourgeoisie contre la domination féodale pour en finir avec les privilèges des nobles et du clergé. Une des formulations les plus radicales est celle de J. J. Rousseau dans sa critique de l'Ancien Régime. La révolution française de 1789 élimine la propriété comme condition et déclare à tous les citoyens libres du point de vue juridique, mais sa première Constitution établit deux types de citoyens, les actifs, une minorité qui avait le droit de vote, et les passifs qui ne pouvaient pas voter. Sous le capitalisme, la citoyenneté vise à voiler l'inégalité sociale avec l'égalité juridique face à l'état. L'extension des droits politiques, comme le suffrage universel, à tous les citoyens a été un sous-produit des dures luttes de travailleurs et femmes qui progressivement ont conquis ce droit, finalement généralisé seulement courant XXème siècle. L'aspect fondamental de la conception bourgeoise de la "citoyenneté" est la l'avènement de la séparation entre la sphère économique, affirmée par l'opposition entre le capitaliste et le travailleur, et la sphère politique, où cette position est voilée, et où domine l'égalité juridique de tous les habitants d'un état et où chaque individu est libre de vendre ou pas sa force de travail. Dans le système politique bourgeois la citoyenneté est une catégorie abstraite qui masque les conflits de classe qui déchirent à la société. Il cristallise aussi les conquêtes, comme par exemple les droits sociaux à la santé et l'éducation publiquesqui ont été étendu surtout après la Deuxième Guerre Mondiale, et mais qui aujourd'hui sont en train de reculer sous l'action de ce même système politique. Dans les pays centraux, les immigrés sont exclus de ces droits basiques de citoyenneté.
24 Bernstein revient au thèmes classiques du libéralisme et les présente comme ayant une réelle valeur scientifique. Comme signalait R. Luxemburg "cela signifie simplement que logique jusqu'à ses dernières conséquences, jusqu'à dernier point sur le dernier i -en abandonnant la science, la politique, la morale, et le mode de pensée du prolétariat il abandonne également le langage historique du prolétariat pour celui de la bourgeoisie. Puisque par Bürger (Le mot allemand désigne à la fois le bourgeois et le citoyen) Bernstein entend sans différenciation à la fois le bourgeois et le prolétaire, donc l'homme est pour lui tout bonnement le bourgeois, que la société humaine est identique à la société bourgeoise " Réforme social ou révolution ? Oeuvres I, Ed ; François Maspero, Paris, 1971. Page 83 et 84.
25 Butler J., Laclau E., Zizek, S. Contingence, Hégémonie, Universalité. Dialogues contemporains au sein de la gauche. Fondo de Cultura Económica, 1º Ed., Buenos Aires, 2003, page 316.
27 Ce que l'on connaît comme Eurocommunisme est le virage amorcé par certains partis communistes occidentaux, notamment les PC italien, français et espagnol -ainsi que suisse, anglais et belge dans une certaine mesure- au cours des années 1970 et au nom de quoi ils abandonnaient formellement la perspective de la dictature du prolétariat et se déclaraient indépendants du PCUS, traduisant formellement en programme leur politique de collaboration de classe. Bien que l'eurocommunisme n'a pas constitué un courant théorico-politique homogène, dans les grandes lignes, il considérait que dans les pays de l'Europe de l'Ouest la démocratie etait la seule façon de surpasser la domination du capital monopoliste, le socialisme serait alors réalisé par des moyens démocratiques, ce qui ressemblait énormément à la position de la Sociale Démocratie, l'instrument de changement social étant le suffrage universel. Dans Sur la dictature du prolétariat, publié en 1976, Etienne Balibar concentre sa critique sur le virage eurocommuniste du PCF. Il y souligne combien la théorie marxiste classique de l'Etat était par trop schématique et imprécise dans la mesure où elle ne considérait que les aspects répressifs de l'Etat bourgeois. Ces arguments ressemblent à s'y méprendre à ceux que reprennent aujourd'hui certains intellectuels de la LCR.
28 La LCR se défend en affirmant que cette comparaison est le fruit de personnes aux idées mal placées puisque à la différence du PCF, ce changement de statut n'implique pas de renoncer à lutter pour " le socialisme autogestionnaire, la démocratie sans limites, le pouvoir des travailleurs et des travailleuses, c'est-à-dire de l'immense majorité de la population, contre la dictature des actionnaires ". Voir " Nouveaux statuts de la LCR, Et la dictature du prolétariat ? ", in Rouge N° 2040, 20 novembre 2003.
29 Pour ne citer que quelques exemples récents, la LCR s'est adaptée à l'aile réformiste du Forum Social Mondiale, et bien entendu à des organisations comme ATTAC qui en font partie. En 2002 la LCR a indirectement appelé à voter Chirac face à la montée électorale de Le Pen, au nom de la défense de la république. Le cas le plus extrême est sans dpute celui de la Démocratie Socialiste -la section brésilienne sœur de la LCR- qui participe avec un ministre au gouvernement capitaliste de Lula. [Voir ci-après la déclaration de la FTQI NdT].
30 Parmi les questions démocratiques que soulevait le Programme de Gotha se trouvait la lutte du prolétariat pour établir un "Etat populaire libre". Pour Marx ceci était impossible. Dans sa critique il souligne : "Alors, la question se pose: quelle transformation subira l'essence de l'Etat dans une société communiste? En d'autres termes : quelles fonctions sociales y subsisteront qui seront analogues aux fonctions actuelles de l'Etat? Cette question ne peut avoir qu'une réponse scientifique, et on ne fera pas avancer le problème d'un pouce en combinant de milliers de façons le mot peuple avec le mot état. Entre la société capitaliste et la société communiste, il y a la période de transformation révolutionnaire de l'une en l'autre. A cette période correspond aussi une période de transition politique où l'état ne saurait être rien d'autre que la dictature révolutionnaire du prolétariat." MARX K., "Critique du Programme de Gotha", in Le Manifeste du Parti Communiste, Edition le Livre de Poche, 1973, p. 95 et 96.
31 Trotsky, L. Le conseil des députés ouvriers et la révolution. Œuvres - décembre 1906
www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1906/12/lt19061200a.htm
32 CARR EH, Historia de la Revolución Rusa. La revolución bolchevique (1917-1923), Tome I, Alianza Editorial, Madrid, 1973, p.169.
33 Voir " Nouveaux statuts de la LCR, Et la dictature du prolétariat ? ", in Rouge n° 2040, 20/11/2003. A la manière des post-marxistes, la LCR a cependant commencé à articuler une position qui tend à mettre sur un pied d'égalité le régime soviétique à l'époque du parti bolchévique et sous le stalinisme. François Ollivier souligne ainsi dans l'article que nous venons de citer qu'au nom "de la dictature révolutionnaire du prolétariat, conçue comme un régime d'exception dans des circonstances exceptionnelles, Lénine, Trotsky et beaucoup d'autres dirigeants bolcheviks ont pris des mesures qui ont progressivement asphyxié la démocratie au sein des nouvelles institutions révolutionnaires. On a assisté à la substitution du pouvoir du parti à la démocratie des soviets, à la perte de substance des conseils et comités, au refus de convoquer une nouvelle assemblée constituante, puis à l'interdiction des tendances au sein même du parti bolchevik. L'exercice de la dictature du prolétariat en Russie, y compris entre 1918 et 1924, s'est traduit par la fusion de l'Etat et du parti, ainsi que par la suppression progressive de toutes les libertés démocratiques ". Dans un même sens, Antoine Artous affirme en marge de son commentaire du livre d'Olivier Besancenot que ce dernier possède " le regard critique porté sur les premières années de la Révolution russe d'octobre 17, alors que chez les "trotskistes" il est traditionnel d'opposer radicalement cette période avec l'URSS stalinienne". Il ajoute également que "toutefois, il a bien existé de façon récurrente deux approches de ce bilan. L'une -disons classique- met l'accent sur l'ensemble des conditions "objectives" (guerre civile, état du pays, etc.) permettant de rendre compte des problèmes rencontrés, et explique que le comportement de la direction bolchevique était essentiellement pragmatique. L'autre souligne également les effets des conditions "subjectives": le développement chez les bolcheviks non seulement de pratiques, mais de conceptions autoritaires du pouvoir. Le livre se situe, à juste titre, dans cette seconde approche." Voir ARTOUS Antoine, "La révolution c'est la démocratie jusqu'au bout... ", in Critique Communiste nº 169-170, p. 42.
34 BESANCENOT Olivier, Révolution! 100 mots pour changer le monde, Flammarion, Paris, 2003.
35 ARTOUS Antoine, " La révolution c'est la démocratie jusqu'au bout... " in Critique Communiste nº 169/170, pages 43 et 44. Dans cette même revue, Isaac Johsua affirme que Marx et Engels avaient une vision plutôt fragmentaire de l'Etat bourgeois et que "Lénine ne retient que le seul aspect répressif"(p.50) de la définition d'Engels de l'Etat. Lénine en déduirait donc que face à ce pouvoir spécial de répression de l'appareil d'Etat bourgeois il faut opposer un pouvoir spécial de répression prolétaire qui maintiendrait ce caractère répressif, bien qu'entre les mains de la majorité de la population. Il s'agit-là évidemment d'une interprétation biaisée de L'État et la révolution, puisque Joshua ne fait pas la moindre mention du programme démocratique radical que pose Lénine comme forme d'organisation de l'Etat. Son caractère répressif répond au fait que tout Etat implique domination de classe, mais cette domination est exercée exclusivement contre la bourgeoisie et l'autocratie. Pour revenir au terrain des définitions, Joshua dit que l'État est le " le lieu de l'hégémonie politique de la bourgeoisie sur la société, le lieu où se nouent les alliances de classes (p. 51)". C'est vrai que depuis l'époque de Marx et de Lénine, la bourgeoisie a parfait sa machinerie d'Etat et les mécanismes de consensus, mais la domination bourgeoise n'est pas seulement l'exercice de l'hégémonie, elle est combinée à la force répressive, qui, comme à l'époque de Marx ou Lénine, continue à être la dernière ressource de la bourgeoisie lorsque le pouvoir bourgeois est menacé. En ce qui concerne le suffrage universel ou les plébiscites, Joshua souligne que "les formes d'auto-organisation, bases du nouveau pouvoir politique, peuvent très rapidement se vider de leur contenu. Si c'est le cas, les fonctions publiques ont tendance à se cristalliser dans des institutions et des organes permanents (...) ,[il faut donc instituer des formes permanentes] qui favorisent l'irruption de 'ceux d'en bas' quand les circonstances s'y prêtent : référendum d'initiative populaire (...) (p. 55) ".
36 ARENDT Hannah, Crisis de la república, Taurus, 1999, p. 232.
37 Si nous appliquions le critère "démocratique" de la LCR, nous devrions admettre par exemple qu'au Nicaragua, même s'il ne s'agissait pas d'un Etat ouvrier, la liquidation de la révolution par le biais d'élections générales où le Front Sandiniste a été battu et a rendu le pouvoir au gouvernement pro-américain de Violeta Chamorro était légitime.
38 TROTSKY Léon, La Révolution Trahie, in De La Révolution, Les Editions de Minuit, 1963, p. 609.
39 41 Ce qui est révélateur dans la littérature critique publiée tant par le MAS argentin (Mouvement Au Socialisme) que par le Parti Ouvrier (membre du CRQI) autour de la position de la LCR, c'est qu'aucune des deux organisations ne fait mention aux soviets comme forme concrète d'organisation de la dictature du prolétariat. Le MAS, bien que "très critique" face à ceux qui revendiquent le mot d'ordre d'Assemblée Constituante dans les pays semi-coloniaux afin de permettre aux masses de faire l'expérience jusqu'au bout avec leurs propres illusions et aspirations démocratiques et à la fois accélérer la formation des organismes d'autodétermination, est parfaitement d'accord avec la LCR sur la "combinaison" d'une série de mesures formelles comme le suffrage universel, dégagé de toute structure et perspective de classe lorsqu'il s'agit de la phase de transition au lieu de proposer des mesures allant dans le sens de l'approfondissement de la démocratie ouvrière. Le MAS tombe d'accord avec la LCR lorsqu'il s'agit de diluer la dictature du prolétariat. Il barre d'un trait de plume les soviets et le rapport entre ceux-ci et le parti révolutionnaire au cours de la transition. Par un autre chemin, le PO arrive à un résultat semblable, répétant de manière "orthodoxe" des formules qui n'ont aucun contenu concret. Il semble que la "norme" pour le PO lorsqu'il envisage la société de transition soit plus semblable à une dictature bureaucratique qu'à la dictature révolutionnaire du prolétariat, puisque dans le long document signé par Jorge Altamira intitulé "Thèses Programmatiques pour la IV° Internationale", il n'y a qu'une courte mention des conseils ouvriers dans la section 1 du point 25 qui se reporte aux indications générales que donnerait la "IV° Internationale" pour mener à bien la révolution politique à Cuba. Mais dans le point sur "La question du pouvoir, du parti et de la IV° Internationale" il n'est fait aucune mention des organes qui d'après Trotsky étaient "l'embryon du nouvel état prolétarien". Cet article de J. Altamira est publié dans la revue En defensa del marxismo nº 33 (site web www.po.org.ar). La critique du MAS a été publiée dans la revue Socialismo o Barbarie d'avril 2004, sous le titre: "Le concept de 'dictature du prolétariat', la LCR française et les critiques du PO argentin. Révolution socialiste, démocratie et dictature" par Isidoro Cruz Bernal. Si le lecteur consulte la version électronique de cet article il pourra vérifier en utilisant le moteur de recherche du site que l'expression "soviet" ou "soviétique" ne paraît que deux fois dans ce long article, dans des citations de la LCR elle-même.
40BENSAID Daniel, Le sourire du Spectre. Nouvel esprit du communisme, Editions Michalon, 2000, p.197. La lecture complète du chapitre " La démocratie à venir " est très intéressante si l'on veut apprécier la conception de la démocratie de la LCR.
41 ARTOUS Antoine, Marx, l'Etat et la politique, Editions Syllepse, 1999, p.356.
42 Voir ARTOUS Antoine, Travail et émancipation sociale. Marx et le travail, Editions Syllepse, 2003.
43 TROTSKY Léon, La Révolution Trahie, in De La Révolution, Les Editions de Minuit, 1963, p. 619.
44 Voir ARTOUS Antoine, Travail et émancipation sociale. Marx et le travail, Editions Syllepse, 2003, p.188.
45 Cette vision du passage de la classe en soi à la classe pour soi comme prise de conscience est également reprise par le marxisme de Luckacs.
46 MARX/ENGELS, Manifeste du Parti communiste, Le Livre de Poche, Paris, p.36.
47 Au cours des dernières années nous avons pu assisté à une tentative de "récupérer" Lénine en tant que stratège politique de la part des idéologues de gauche des courants postmodernes. Ces derniers accentuent l'autonomie de le politique et absolutisent le concept de moment stratégique comme le fait Alain Badiou dans sa théorie de l'événement.
48 LENINE, "Nos Tâches et Le Soviet des Députés Ouvriers (Lettre à la rédaction)", in Œuvres , Editions sociales, Paris, 1967, Tome x , Page,11.
49 Ses positions incorrectes de jeunesse le rapprochaient de la vision du "parti en tant que classe" et son conciliationnisme entre la fraction menchevik et la fraction bolchevik l'ont conduit à s'opposer durement à Lénine et à son conception du parti qu'il considérait "substitutionniste" de l'auto-activité du prolétariat. Par d'autres voies, Trotsky est arrivé à théoriser un rapport entre soviet et parti semblable à celui de Lénine, ce qui l'a conduit à rejoindre le Parti Bolchevik peut avant de la révolution d'octobre.
50 Voir TROTSKY Léon, La Révolution trahie, op. cit., p.611.
51 Ibid., p.613-614.
52 TROTSKY Léon, L'agonie du capitalisme et les tâches de la IV° Internationale. Programme de transition, Editions SELIO, Paris, 1989, p.45.
53 ARTOUS Antoine, Marx, l'Etat et la politique, op. cit., p.316- 317.
54 Ibid., p.380.
55 Trotsky Léon, Histoire de la révolution russe, Editions du Seuil,Paris, 1950, Tome I, p.251-252.
56 Extrait de la conférence donnée par Ernesto Laclau à la Faculté de Sciences Sociales de l'Université de Buenos Aires le 15 juillet 2003. Disponible sur www.fsoc.uba.ar