BOLIVIE
Cinq semaines après la chute de Sanchez de Losada ;
Le gouvernement de Carlos Mesa montre son jeu
.Celui qui écoute ou lit les déclarations des ministres de Carlos Mesa, penserait qu'il ne s’est rien passé. On insiste sur la vente du gaz en défendant les accords signés avec les transnationales sous le gouvernement de Sánchez de Losada. On s’approprie encore les fonds de pensions pour satisfaire le compromis du Bonosol - politique conçue par Goni pour justifier un "approfondissement" des capitalisations des entreprises publiques sur le dos des intérêts et des apports des futurs pensionnés. L'ALCA est impulsée. Dans ce cadre, on négocie l'accord de libre commerce avec le Chili. Face à l’occupation de terres, le gouvernement répond par la répression et les menaces. Ainsi, depuis le soulèvement d'octobre et au fur et à mesure que les jours passent, la bourgeoisie et son gouvernement récupèrent de leur panique, diminuent leurs promesses et leurs gestes de conciliation envers les mouvements sociaux et le peuple, et continuent leurs révérences et leurs compromis avec l'Ambassadeur yanqui, le FMI, les grands chefs d'entreprise boliviens et les transnationales.
Aussi, la stratégie du gouvernement et de la bourgeoisie pour recomposer le régime politique maltraité et pour essayer de contenir et de dévier le processus révolutionnaire entamé en octobre prend corps. Cette dernière vise à gagner du temps, en déplaçant la discussion sur le terrain de quelques réformes institutionnelles au sein d’une Assemblée Constituante en accord avec la législation actuelle réactionnaire et ramenée à ses cadres minimaux pour préserver l'ordre économique, légal et politique construis durant les deux décennies de réformes néo-libérales, afin de canaliser les principaux débats nationaux, comme la destination du gaz, à travers des mécanismes de tromperie "démocratique" comme un referendum. C'est une véritable stratégie de réaction démocratique pour décompresser la situation révolutionnaire explosive.
La bourgeoisie, qui en octobre a tremblé de panique et a senti le danger mortel d’un soulèvement révolutionnaire, réagit maintenant avec un grande lucidité contre révolutionnaire pour se recomposer et s’armer d’un plan politique qui sera plus clair quand, en décembre, Carlos Mesa présentera son "plan de gouvernement".
Ces manoeuvres s’appuient sur le fait qu’en dépit du coup énorme que le soulèvement insurrectionnel d'octobre a infligé au régime, ce dernier n'a pas fait rompre les institutions, n’a pas divisé les forces répressives de l’Etat, n’a pas plongé dans la confusion ni forcé au retrait la classe dominante. Le 17 octobre, celle-ci a pu mettre en place sa "pièce de rechange institutionnelle" grâce à la complicité du MAS et du MIP qui ont freiné la rue et voté Mesa au Parlement, mais aussi grâce à la complicité des dirigeants de la COB et des organisations syndicales et de masses qui n'ont pas préparé politiquement ni au niveau de l’organisation la lutte pour imposer une sortie ouvrière et paysanne.
Dès lors, les principales directions garantissent à Carlos Mesa une trêve dont celui-ci profite au maximum en cherchant à stabiliser la situation, avec l'aide de l'impérialisme et des gouvernements voisins, comme il l’a démontré lors du Sommet latino-américain de Santa Cruz, il y a une semaine. Carlos Mesa et le Parlement dominé par les partis néo-libéraux avec la collaboration du MAS essaient de soutenir "la démocratie".
Le bon de l'intégration d'Evo Morales et du MAS au régime
Ceci est le signe du profond virage à droite de la principale force politique qui se présente comme "populaire", "anti-néolibérale" et représentative des mouvements sociaux les plus combatifs. Après octobre, la classe dominante et l'impérialisme savent que toute politique de reconstruction du régime politique, en Bolivie, est impossible sans le doter d'une "jambe gauche" (et préparer la possibilité de devoir accepter un gouvernement de Front populaire si l’ascension révolutionnaire s’approfondit). Pour cela, il faut que la bourgeoisie intègre encore plus le MAS qui avait déjà démontré son alignement contre révolutionnaire par sa politique modératrice pendant les mobilisations de septembre et d’octobre, et par son adhésion "à la succession institutionnelle" de Carlos Mesa. Il s'agit de l'incorporer plus étroitement au régime et de le pousser à suivre l'exemple de Lula et du PT brésilien. La rencontre entre Kofi Annan et Evo Morales, ainsi que celle avec Kirchner, ont été symboliques, tout comme les fleurs échangées entre le Sommet officiel et le "Sommet social alternatif". Si le virage à droite du MAS est scandaleux, la responsabilité du MIP du Mallku et des principaux dirigeants syndicaux, qui soutiennent la trêve en dialoguant avec le gouvernement et ses ministres n'en est moins grande.
Une situation explosive
Toutefois, toute l'astuce de la classe dominante et la collaboration des réformistes ne suffit pas pour faire face au processus révolutionnaire des masses ouvrières, paysannes et indigènes, à l’énorme crise économique et sociale du capitalisme bolivien, à la crise fiscale, au processus d’affaiblissement de la "démocratie pactisée", de ses institutions et de son système de partis. Sous le calme apparent de la surface, bat le volcan. Toutes les demandes profondément ressenties par les masses (la défense du gaz, la terre, le territoire, contre l'oppression des Aymaras, Quechuas et autres peuples originaires, la défense de la coca, l'intolérable pauvreté, le manque d'emploi et les bas salaires, etc..) pour lesquelles on a combattu et on est mort en octobre, sont encore vivantes et l'espoir que quelque chose change, peut rapidement donner de nouveau le pas à l'indignation populaire. Il est certain que le climat de fin d'année qui, en Bolivie, a traditionnellement signifié une diminution de la tension sociale et politique jusqu'après la période des carnavals, aide la bourgeoisie à gagner du temps et à étendre la trêve le plus possible.
Mais quelques luttes sectorielles, l'état d'esprit et les discussions dans les secteurs les plus avancés des travailleurs, des paysans et du peuple, montrent que l'énorme énergie révolutionnaire des masses manifestée en octobre ne s'est pas dissipée et qu’il y a un processus de réflexion et de préparation qui peuvent conduire, tôt ou tard, à des manifestations supérieures.
Les "sans terre" (beaucoup organisés au sein du MST) ont effectué de nombreuses occupations de grandes propriétés dans tout le pays et devant l'échec du dialogue avec le gouvernement viennent d'annoncer le retour aux mesures d'action directe.
La crise budgétaire de l'Université de San Simón de Cochabamba, a fait sortir à nouveau ce secteur combatif du mouvement estudiantin dans les rues. Il a finalement obtenu un apport supplémentaire de fonds que les gouvernements se niaient à donner préalablement. Dans le Chapare et les Yungas les nouvelles pressions américaines pour continuer la politique d'éradication inévitable de la coca ont mis les paysans " sous tension maximale ".
A El Alto, entre les principales avenues on a gardé, comme symbole, les énormes passerelles démontées pendant l'insurrection. Ainsi, sous le rythme "normal" de vie quotidienne de cette ville ouvrière et aymara, vit encore l'esprit d'octobre. Quelques dirigeants d'importance, comme Roberto de la Cruz, dirigeant de la COR de El ALto, des dirigeants des mineurs et d'autres secteurs, ont commencé à se prononcer contre cette trêve. A Huanuni et dans d'autres secteurs, on examine vivement la situation politique ainsi que les leçons laissées par ce mois octobre, et surtout on cherche comment se préparer pour les prochaines phases de la lutte.
Que la COB et les organisations syndicales et sociales convoquent à une Assemblée Populaire !
Dans le cadre de cette conjoncture contradictoire, entre trêve instable et faible et dynamique de confrontation avec le gouvernement, il est nécessaire que le mouvement de masses avance dans son organisation et son unification de la lutte, qu’il fortifie les liens de l'alliance ouvrière, paysanne, indigène et populaire d'octobre, qu’il s’étende aux travailleurs, paysans et pauvres de Santa Cruz et de toutes les terres basses, afin de conquérir une indépendance politique du prolétariat plus vaste et effective et son hégémonie comme avant-garde de la nation opprimée.
Il est aujourd'hui nécessaire, en récupérant l'exemple des années 70, quand la formation de l'Assemblée Populaire exprimait les tendances les plus avancées du pouvoir ouvrier et populaire, que la COB, les syndicats, les organisations paysannes, les assemblées vicinales, les organisations estudiantines, les courants de gauche et tous ceux qui se réclament des peuples originaires, reprennent la convocation à une Assemblée Populaire, selon les principes de la démocratie ouvrière, basée sur la plus vaste représentation par des délégués de base mandatés pour tous les secteurs, affiliés ou non à la COB, syndicalisés ou non, des champs et des villes, des ateliers, des usines, des mineurs, des centres d’études, des quartiers populaires et des communautés paysannes.
Une telle assemblée permettrait de rompre la trêve avec le gouvernement, d’examiner comment faire face au piège de l’Assemblée Constituante pactisée que préparent Mesa avec les partis du régime (en l'opposant la lutte pour une Assemblée Constituante révolutionnaire imposée par la mobilisation sur les ruines du régime de la "démocratie pour riches"), de débattre d'un programme d'action des travailleurs (une nouvelle "Thèse de Pulacayo" du mouvement ouvrier pour répondre aux tâches du nouveau processus révolutionnaire ouvert en Bolivie) mais aussi de préparer une lutte décisive pour les demandes d'octobre jusqu'à imposer un gouvernement ouvrier, paysan et populaire.
Ces secteurs, comme par exemple, les mineurs de Huanuni, les enseignants urbains de La Paz et autres secteurs, les syndicats ‘cocaleros’, les frères aymaras d'Achacachi, les quartiers combatifs de El Alto, les universitaires de Cochabamba, etc. qui par leur combativité ont gagné un poste d'avant-garde et leurs dirigeants qui se disent révolutionnaires ont la possibilité et la responsabilité de prendre dans leurs mains cet appel, pour exiger de la COB et de leurs organisations qu’elles le matérialisent.
Il est nécessaire de développer une vaste campagne de discussion et de préparation dans tous les secteurs, afin de débattre au sein de nos réunions et assemblées de la nécessité de l'Assemblée Populaire.
Sur ce chemin, il faut débattre et assumer des principales leçons laissées par ce mois d’octobre pour commencer à regrouper l'avant-garde autour d'une perspective révolutionnaire, de la nécessité de forger des organes de pouvoir ouvrier, paysan et populaire, de mettre sur pied des milices armées, en synthèse, de se doter d'une nouvelle direction pour la lutte pour le gouvernement ouvrier et paysan, un parti des travailleurs, révolutionnaire et socialiste.
C'est cette discussion que la Ligue Ouvrière Révolutionnaire est en train d’impulser avec des compagnons et des dirigeants de l'avant-garde des mineurs, du corps enseignant, des étudiants, des organisations de quartiers de La Paz et de El Alto etc., en recherchant toute possibilité d'action en commun.
Par Eduardo Molina.