Sur le film "Good bye Lénine"
Dani Cobet
Le scénario se déroule en Allemagne de l'Est à
l'époque de la chute du Mur. Le fils, pour protéger sa mère, une grande
admiratrice du "socialisme" présent, qui est restée huit mois dans le
coma suite à un infarctus, décide de ne pas lui dévoiler la chute du mur et la
restauration capitaliste. En ce sens, il reconstruit dans l'appartement de la
famille le scénario de l'Allemagne de l'Est avant la chute du mur, dans une
mascarade qui, au fur et à mesure que la santé de la mère progresse, devient de
plus en plus intenable.
C’est ce fil conducteur du film de Wolfgang Becker, qui a
attiré le plus grand public de l'histoire du cinéma allemand avec plus de six
millions de spectateurs. On a beaucoup parlé de ‘Good
bye, Lénine !’,. Il y a ceux qui disent que le film
est anticommuniste, comme il y a ceux qui disent exactement le contraire. C’est
dû, en partie, au fait que le film en même temps qu'il expose une vision
extrêmement critique du soi-disant
"socialisme réel", c'est-à-dire, de l'Etat ouvrier dégénéré; il
montre aussi à partir de la chute du mur le capitalisme sous sa face la plus
dégradée et décadente. Ainsi, si d'un côté le "socialisme" s'exprime
par la répression brutale des manifestations pour la liberté de presse, par les
difficultés économiques et par un groupe de boy-scouts qui chantent des
chansons bucoliques d'éloge à la patrie bien adaptées au réalisme socialiste;
l'arrivée du capitalisme entraîne la fermeture des entreprises d'Etat (on ne
peut plus trouver les concombres Spreewald), la perte
d’emploi pour les "héros ouvriers". La sœur d'Alex quitte
l'université de théorie économique pour aller travailler à l'accueil du Burger
King et se marier avec "l'ennemi de classe", le gérant.
La description de ce scénario inhabituel, où le monde
nouveau tellement attendu n'est en rien un dépassement positif de l'ancien,
doit être interprétée comme l'expression de la subjectivité des personnes qui y
ont vécu et habité. Il est utile de savoir qu'aujourd'hui, en Allemagne de l'Est,
il n'y a qu'un quart des postes de travail qui existaient en 1989 et que le
taux de chômage est de 19%. Que cette situation tragique a rendu possible
l'apparition du sentiment qu’à cette
époque on vivait mieux qu'aujourd'hui, malgré toutes les atrocités du régime
bureaucratique. Ce sentiment – qui a même un nom, Östalgie,
de l'apocope de öst (est) et nostalgie (nostalgie) –
se reflète chez des jeunes qui portent des t-shirts avec les symboles de
l'ancienne RDA (République Démocratique Allemande) et dans la recherche des
produits des anciennes entreprises d'Etat et des films de cette période.
Il est intéressant de noter que, dans ‘Good
bye Lénine!’, malgré cela, pour montrer les atrocités du capitalisme, on
n'embellit pas ce que la RDA a été. Et du refus simultané des deux, qui
tendanciellement aboutirait à un pessimisme profond, s'érige un second plan
narratif, celui des films qu'Alex (le fils) produit avec son collègue de
travail et aspirant cinéaste, comme si il s’agissaient de journaux télévisés, pour
expliquer à la mère les contradictions entre ce qu'elle commence à voir et ce
que le fils veut qu'elle voie. Dans ces films, Coca-Cola
devient une "invention socialiste" volée par le capitalisme; les
milliers de voitures occidentales deviennent la propriété de réfugiés des pays
capitalistes qui ont choisi de vivre en Allemagne de l'Est; et la chute
elle-même du mur gagne une nouvelle version dans laquelle les Allemands de
l'ouest sont les responsables de la chute, leur but étant de vivre sous le "socialisme",
avec l'avis favorable du nouveau chef d'Etat, Sigmund Jähn,
astronaute et idole d'Alex pendant son enfance.
Dans la définition d'Alex lui-même, quand il reconstruit
la RDA pour sa mère, il finit par construire la RDA de ses rêves. A travers cet
art qu’il finit par produire par la force des événements, il s'humanise et
réutilise pour lui-même ce qu'il y avait de plus humain dans la défense de ce
faux socialisme, socialisme qui avait été usurpé par la bureaucratie. Alex
construit sa propre mascarade parallèlement à la mascarade officielle de
l'unification, couronnée par la victoire de l'équipe allemande de football lors
de la Coupe du monde de 1990; et, continue, en plusieurs occasions après la
chute du mur, de parler deux pays quand il parle de l'Allemagne. Du choc entre
le pire du capitalisme et la dégénération de la révolution, s'élève un rêve de
ce qui aurait pu être mais qui n'a pas été.
Il est intéressant de situer ce film dans le contexte de
la situation actuelle, dans laquelle dans plusieurs domaines de la connaissance,
de nouveaux espaces commencent à s'ouvrir pour des idéologies qui cherchent
l'émancipation humaine, au milieu du pessimisme catastrophiste hérité des
années 1990. Et, au fond, ceux qui disent qu'il s'agit d'un film anticommuniste
sont ceux qui ne font pas la différence entre stalinisme et communisme et
interprètent la défaite des révolutions d'Europe de l'Est comme la "preuve
historique" que le socialisme n'est pas un dépassement du capitalisme ou
croient que les Etats bureaucratiques étaient la bonne voie, et non une
déviation, du socialisme. On connaît le poids que ces idées ont eu et ont
toujours et leur rôle néfaste pour les classes opprimées.
Mais le film va au-delà de la nostalgie d'un passé qui n'a
pas existé. A la fin, l'astronaute (cosmonaute, comme on dit à l'est), devenu
chef d'Etat, dit que "le socialisme ne doit pas rester isolé" et,
plus que ça, qu'il "ne suffit pas de rêver d'une société meilleure, il
faut lui donner vie ".
Les destins de l'Allemagne et du monde dépendent de
combien d’Alex autour du monde croiront en ce message. Pour autant,
aujourd'hui, à quatre-vingt ans de sa mort, au lieu de dire au revoir à Lénine,
il faut, plus que jamais, récupérer le vrai Lénine, dépourvu de toute les
taches stalinienne, révolutionnaire et internationaliste. Le film ne le fait
pas, mais cela ne représente pas une limite au film, mais c’est plutôt la
réalité, que l’on cherche à transformer suivant les enseignements de Lénine, qu'il
reflète.