L’étape révolutionnaire
en Argentine
- les journées de décembre
2001,
- le nouveau schéma économique,
- la crise hégémonique
de la bourgeoisie,
- le mouvement des usines occupées
et l’autogestion ouvrière.
- Par Christian Castillo
Publication de la Fraction Trotskiste-Stratégie
Internationale (France) Décembre 2002
Marxisme et impressionnisme, un
premier bilan.
Alors que l’intensité
des journées du 19 et 20 décembre 2001 n’était
pas encore descendue et que les caractérisations de ceux qui
optaient pour la facilité et l’impressionnisme étaient
à la mode, nous faisions remarquer qu’une combinaison de circonstances
rendait difficile un dénouement rapide de la situation ouverte
en Argentine. Nous faisions alors remarquer que le plus probable était
que les rythmes des événements soient davantage semblables
à ceux du processus espagnol de 1931-1939 qu’à ceux ayant
caractérisé la Révolution russe avec un dénouement
accéléré entre la révolution de février
et la conquête du pouvoir en octobre 1917. Qualifiés alors
" d’ouvriéristes " et de " dogmatiques "en raison de nos affirmations,
nous donnions une importance toute particulière au fait qu’aux
cours des Journées Révolutionnaires la classe ouvrière,
et même sa fraction au chômage ne soit pas intervenue avec
ses organisations en raison de l’action des dirigeants de ses syndicats
et des mouvements de chômeurs.Cela représentait la différence
par rapport aux Rosariazo, Cordobazo, et autre rébellion
de la période allant de 1969 à 1971 en Argentine.
Cela impliquait
qu’à l’inverse des classes moyennes urbaines –notamment de la
capitale- le prolétariat –qui avait le plus lutté contre
le gouvernement de l’Alliance (Alianza) de De la Rúa-
ne se sentit pas protagoniste des journées du décembre
argentin. Cela donnait selon nous un avantage au pouvoir bourgeois alors
fortement désarticulé. En ce sens, notamment alors que
Duhalde au pouvoir arbitrait les dissensions inter bourgeoises entre
" dollarisateurs " et " dévaluationnistes " en faveur de ces
derniers, seule une action forte du prolétariat pouvait empêcher
que la population laborieuse ne paie pas les coûts de la dévaluation.
Cette analyse nous a permis d’éviter le simplisme et la superficialité
des caractérisations ébauchées alors par des courants
tels que le MST (Mouvement Socialiste des Travailleurs) ou le PO (Parti
Ouvrier). Le premier, fidèle à son habitude, a battu tous
les records en parlant de " révolution des casseroles ". Le second
n’a pas été en reste, en refusant de voir l’importance
de l’absence de la classe ouvrière au sein de l’alliance progressive
-mais insuffisante- entre " piquetes et casseroles " du début
2002. Pour notre part, nous signalions clairement le caractère
clairement révolutionnaire de la nouvelle étape ouverte
par les Journées de décembre. Cependant, nous préférions
alors assumer la tâche " impopulaire " d’éviter le sens
commun et d’en appeler au marxisme pour souligner qu’il manquait à
l’alliance de classe nécessaire pour achever de faire tomber
le régime dominant ce qui devrait être son axe articulateur,
le prolétariat le plus concentré de l’industrie et des
services. Tenter d’ébaucher la définition la plus juste
n’a pas été un simple exercice intellectuel pour que le
marxisme ne se réduise pas aux définitions vulgaires formulées
par Petit (MST), Jorge Altamira(PO) ou Luis Zamora (Autodétermination
et Liberté, AyL). Il s’agissait de constituer un instrument pour
définir un cap stratégique pour la période à
venir, se tourner plus que jamais vers la classe ouvrière, et
tout particulièrement vers ses secteurs d’avant-garde. En pensant
à un processus révolutionnaire avec de rythmes espagnols,
nous pensions que la tâche révolutionnaire par excellence
consistait en un travail patient, ardu et parfois presque invisible
; aider au développement d’une perspective marxiste révolutionnaire
parmi une nouvelle génération de dirigeants ouvriers,
comme celle qui se forge à Cerámica Zanón, Textil
Brukman, et d’autres usines occupées.
Dix mois après
les Journées de décembre, les faits commencent à
nous donner raison. La " crise de direction "simultanée que vivent
les classes dominantes nous laisse penser que les périodes à
venir continueront à être convulsées, avec des conjonctures
changeantes, et ne pouvant se clore rapidement que difficilement. Aujourd’hui,
à l’inverse de la vision impressionniste des premiers mois pensant
pouvoir répéter avec le gouvernement de Duhalde ce qui
avait été fait avec ceux de De la Rúa et de Rodríguez
Saá, certaines analyses superficielles tendent à sous-estimer
le potentiel révolutionnaire de la période que nous traversons.
Lorsque l’action des masses ne prime pas et certains aspects de la normalité
bourgeoise semblent avoir été rétablis, les avocats
du " réformisme sensé "reviennent à la charge –en
prenant pour exemple la maturité politique de Lula allié
de l’entrepreneur textile Alencar- et soutiennent que toute transformation
révolutionnaire de la société est impossible. Ils
ressemblent dans un certain sens aux défaitistes qui affirment
que le Parti Justicialiste (péroniste) gagnera à nouveau
les élections, et que tout reviendra à la normale à
l’image de la décennie passée. Ces positions sont aussi
erronées que ceux qui surestimaient en janvier et en février
la force des cacerolazos. Pour la bourgeoisie, le dépassement
des contradictions structurelles qui ont éclaté en décembre
ne sera pas chose facile, surtout si l’on pense à la crise capitaliste
qui frappe aujourd’hui les Etats-Unis et que la politique de Bush elle-même
contribue à rendre la situation mondiale plus tendue. Il serait
donc par conséquent criminel de confondre en Argentine le calme
momentané au niveau des actions de masse avec la résolution
des contradictions explosives qui caractérisent –et caractériseront
au cours de la prochaine période- la lutte de classe en Argentine.
Même si le
" cours catastrophique " de la crise économique n’a pas pu être
mis à profit par la classe ouvrière pour renverser le
cours du rapport de force, la reconstruction d’un bloc bourgeois dominant
ne sera pas une tâche aisée. La recolonisation qu’imposent
les USA -et dans une moindre mesure l’Union Européenne- par le
biais du FMI et de la Banque Mondiale en Amérique latine commence
à être remis en question par d’importants secteurs de masse
de la région, au moment même où le gouvernement
de Bush tente d’aller dans le sens d’un approfondissement du contrôle
économique, politique et militaire de ce qu’il considère
son " arrière-cour ". Ce n’est pas sans une défaite pour
les masses que l’ALCA (ZLEA) et un nouveau tour de vis des politiques
néo-libérales pourront s’appliquer dans les pays de la
région. En Argentine particulièrement, la crise d’hégémonie
bourgeoise ne trouvera pas rapidement de solution, avec un radicalisme
(UCR) réduit à sa plus petite expression historique et
un péronisme profondément divisé, et cela en dépit
des plus ou moins bons résultats qu’obtiendraient les candidats
lors des prochaines élections présidentielles. Tant les
avancées de l’avant-garde ouvrière et populaire sur la
propriété capitaliste –en termes de conscience et d’organisation-
comme la réponse répressive donnée par l’Etat et
les bandes para-étatiques montrent que les temps qui se rapprochent
ressemblent davantage aux années soixante-dix en Argentine qu’à
ceux ayant caractérisé les années 1980 et 1990.
Nous ne prétendons
pas tranquilliser les esprits en affirmant que la situation révolutionnaire
ouverte par les Journées de décembre ne peut se clore
dans l’immédiat. L’articulation entre différentes victoires
et défaites partielles préparent le dénouement
du drame historique, comme nous le rappelle l’histoire récente
de la " répétition générale " révolutionnaire
vécue en Argentine entre 1969 et 1976. C’est en ce sens que nous
disons qu’en dépit de la faiblesse immédiate de la bourgeoisie
pour défaire stratégiquement les travailleurs, il est
impérieux de souligner que la " course de vitesse "entre les
deux classes antagonistes fondamentales a commencé. La classe
ouvrière pourra-t-elle profiter des fissures entre les classes
dominantes pour se transformer en alternative de pouvoir ? La bourgeoisie
pourra-t-elle à l’inverse traverser la tempête et rétablir
un certain modèle d’accumulation capitaliste ? Entrons-nous dans
une période de décadence nationale sans limite pour l’Argentine
? Toute notre volonté se dresse pour que prévale la première
alternative. Pour cela, construire une direction révolutionnaire
de la classe ouvrière capable de diriger l’alliance ouvrière
et populaire afin d’établir le gouvernement des travailleurs,
est pour l’heure notre tâche centrale.
Le nouveau
modèle économique
La dévaluation
réalisée par le gouvernement Duhalde a été
payée par la population travailleuse. Le salaire a perdu une
grande partie de son pouvoir d'achat. Mesuré en dollars, avec
une dévaluation du péso de prés de 275%, la chute
a été brutale. Alors que l'inflation a atteint 40% depuis
le début de l'année, seule une petite fraction du salariat
a connu une augmentation de salaire (...). Le chômage a progressé
de manière galopante, en dépassant 23% de la population
active, à quoi il faut ajouter des taux similaires de sous-emploi
et une augmentation brutale de la précarité du travail
sous toutes ses formes. Pour les seuls mois de janvier à juin,
il y a eu 329.500licenciements. Pour les travailleurs et de larges secteurs
des classes moyennes, ces dix derniers mois ont signifié une
dégradation brutale des conditions de vie. Les trois centrales
syndicales, par leur politique de trêve tacite signée avec
le gouvernement de Duhalde ont ici une responsabilité directe.
Le seul palliatif du gouvernement a été la mise en place
du subside de 150 pesos (ou patacones ou lecops) du Plan jefes y
jefas de hogar qui a pour but -rempli jusqu'à présent-
de contenir l’éventualité de nouveaux saccages de supermarchés
et miner la force des mouvements de chômeurs. Ce coup au porte-monnaie
ouvrier, conquête stratégique accomplie par la bourgeoisie
au cours de ces derniers mois, a été accompagné
de la confiscation brutale de l'épargne de la classe moyenne.
En contrepoint, on a assisté au sauvetage des banques et des
entreprises endettées en dollars qui ont été les
bénéficiaires directes de la pésification. Pour
les entreprises exportatrices ou dont les revenus sont en dollars, l'opération
fut juteuse. Cette situation montre bien que nous avions raison lorsque
nous dénoncions le caractère anti-ouvrier des projets
dévaluationnistes des intellectuels et bureaucrates syndicaux
prétendument " contre le modèle dominant " comme Hugo
Moyano, dont les revendications n'exprimaient pas les intérêts
des travailleurs mais le point de vue d'un des secteurs du patronat
divisé. Ce que l'on a appelé le " groupe productif " a
démontré que la principale production qui l'intéressait
était le gigantesque sauvetage d’un large secteur de groupes
économiques. Son principal porte-parole est Ignacio Mendiguren,
placé à la tête du Ministère de la production
au début du gouvernement duhaldiste. Rarement la chute de la
production industrielle a été aussi abrupte que sous Mendiguren.
A l'inverse, les quelques 120 entreprises et usines occupées
et fonctionnant sous le contrôle des travailleurs montrent bien
que ce sont les producteurs directs de la richesse sociale -et non la
classe des propriétaires capitalistes qui ont mené le
pays à la ruine- les plus à même d'en finir avec
la crise nationale.
Au cours des années
1990, l'Argentine a été le pays latino-américain,
avec le Brésil et le Mexique, à connaître la plus
grande affluence de capital transnational. Le gros de ces investissements
a été constitué par l'achat à prix soldé
des entreprises de service privatisées -garantissant un flux
extraordinaire de bénéfices liés aux monopoles-,
ainsi que par les affaires financières de divers types dans le
cadre d'une économie fonctionnant avec un taux élevé
d'endettement public et privé. Au cœur de ce processus, la composition
de la classe dominante a été reconfigurée. Les
" gagnants " de cette époque -entreprises privatisées,
les banques ainsi qu'une poignée de groupes économiques
" productifs "- ont constitué l'axe d'un bloc dominant sur lequel
s'est appuyé le ménémisme au cours de ses dix années
de gouvernement.
Au cours de cet
" Age d'or ", alors que de larges couches de la classe travailleuse
tombaient dans le chômage et que se multipliait la précarisation
de l'emploi accompagnée de la perte de conquêtes sociales
historiques, de nombreux secteurs de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie
se sont comportés comme des associés secondaires des groupes
les plus concentrés. Au cours de ces premières années,
ce groupe de pouvoir bourgeois n'a pas simplement été
dominant mais en plus hégémonique, en engrangeant un énorme
soutien au sein d'une partie des classes moyennes favorisées
par la parité dollar/peso, ainsi que le consentement des secteurs
les plus pauvres -qui perdaient moins avec la stabilité monétaire
par rapport à la période de l'hyperinflation- et d'un
secteur du salariat qui augmenta sa consommation.
Ce " modèle
" fut tout d'abord frappé en 1995 par la crise mexicaine et en
1998 lorsque la région s'est retrouvée incluse dans la
crise qui a parcouru le sud-est asiatique et la Russie à partir
de 1997. La dévaluation du réal brésilien en 1999
a été le coup de grâce qui laissa le pays à
l'agonie pendant deux ans au cours desquels toutes les illusions de
la bourgeoisie de soutenir la situation telle qu'elle avait prévalu
au cours des dernières années ont été démenties.
Pendant ce temps, les entreprises privatisées et les banques
continuaient à envoyer à l’étranger leurs extraordinaires
profits. Nous pourrions alors dire qu'au cours d'une seconde période
de la décennie passée, le bloc dominant commença
à perdre son hégémonie et des brèches s'ouvrirent,
ce qui aboutit à la division ouverte à travers les frictions
entre " dollarisateurs " et " dévaluationnistes " (...) et lors
de la scission classes moyennes dont l'épargne a été
attaquée par le corralito.
Au final, les temps
de la crise économique, de la crise politique et de la crise
sociale ont convergé et l’irruption violente des masses du 19
et 20 décembre n’a pas simplement fait tomber De la Rúa,
mais après le bref gouvernement de Rodríguez Saá,
a porté au pouvoir le secteur bourgeois qui se faisait le héraut
de la dévaluation, une politique qui recevait d’ailleurs un certain
appui du FMI et des capitaux nord-américains qui à moyen
terme souhaitaient remplacer les capitaux européens au sein du
marché des entreprises privatisées.
La dévaluation
du peso réalisée par Duhalde a mis fin à des frictions
ayant éclaté deux ans auparavant au sein de la classe
dominante ; à savoir comment répondre à la crise
du schéma de "convertibilité". Le secteur des entreprises
privatisées et des banques, qui était celui à avoir
engrangé le plus de bénéfices au cours de la décennie
passée et qui soutenait la perspective d’une dollarisation, s’est
vu gravement affecté par la nouvelle situation. A l’inverse,
la dévaluation et la pésification ont largement favorisé
les groupes connaissant un fort endettement en dollars et dont les bénéfices
issus de l’exportation se font dans cette même devise (…). Le
secteur agraire a également bénéficié de
la situation puisqu’au milieu du naufrage économique –on s’attend
à une chute de 15% du PIB-, il a connu une année record
de récolte et de bénéfices. Comme l’avait déjà
fait Cavallo, le gouvernement de Duhalde a réalisé un
énorme sauvetage des groupes économiques endettés
en dollars et des banques qui auraient fait banqueroute sans son intervention.
La brutale dévaluation des salaires que nous avons soulignée
complète le cadre des "tâches" accomplies par l’administration
justicialiste menée par Duhalde.
Nous sommes face
à un processus qui a altéré le schéma selon
lequel a fonctionné l'accumulation capitaliste des années
1990 : le bouleversement des conditions ayant régi cette accumulation
au cours de la décennie passée et qui ouvre dans l’immédiat
la cadre d’une transition pour l’économie capitaliste dépendante
argentine.
En plus de la débâcle
généralisée –certains rapports évoquent
la fermeture de 1200 entreprises au cours de ces derniers mois-, nous
avons vu certains secteurs tenter de profiter des nouvelles conditions,
notamment dans le secteur agraire et les groupes locaux les plus concentrés
dont une bonne partie des coûts de production sont en pesos (à
commencer par la masse salariale) et touchent les bénéfices
des exportations en dollars (…). Les exportations, qui ne dépassaient
pas 8% du PIB au cours des années 1990, représentent aujourd’hui
25% de ce même PIB. Elles sont restées stables (-5% para
rapport à l’année passée), mais au milieu d’une
chute phénoménale des importations ainsi que de l’ensemble
de l’économie.
On assiste également
à un processus réduit de substitution des importations
dans certains secteurs ponctuels, dans la mesure où la production
locale est beaucoup plus rentable face à certaines importations.
Ainsi, les entreprises de textile et de la chaussure ne sont pas tombées
à pic dans la crise mais ont connu un certain dynamisme. Cependant,
la combinaison d’absence de crédit, la dépréciation
salariale et la paupérisation généralisée
de la population est un des obstacles principaux pour ce processus.
Ce précaire
rétablissement de certains secteurs capitalistes est, en dernière
instance, ce qui a permis la stabilité pendant quelques mois
du cours du dollar et ce qui a tant soutenu Lavagna en tant que ministre
de l’économie et Duhalde en tant que président, dont la
seule vertu a été de remettre les problèmes à
plus tard. A l’heure actuelle, le problème le plus difficile
à résoudre dans l’immédiat n’est peut-être
pas tant l’accord avec le FMI que l’augmentation des tarifs des services
publics privatisés. Le gel de ces tarifs a été
fondamental pour que l’inflation n’augmente pas davantage et afin d’éviter
une détérioration plus importante du salaire. Cependant,
même si le gouvernement parvenait à un accord avec le FMI
et que le dollar et l’inflation restaient contenus, la situation continuerait
à être extrêmement précaire.
Le caractère
précaire de la situation économique se lit également
dans l’absence de projet bourgeois stratégique, non pas pour
le gouvernement "de transition" duhaldiste actuel mais pour celui qui
aspire à lui succéder. (…) Il ne peut pas en être
autrement. L’affrontement avec les masses et les frictions au sein même
de la classe capitaliste ne sont pas résolues. Les récentes
tentatives de l’Union Industrielle Argentine (UIA, une fraction du patronat)
de recomposer le "groupe des 8", dissous sous le gouvernement De la
Rúa au cours de l’affrontement entre dévaluationnistes
et dollarisateurs, n’a pour l’instant connu aucun succès. Bien
qu’une nouvelle base pour l’unité bourgeoise peut partir de l’énorme
bénéfice que signifie pour tous les secteurs de la classe
dominante la baisse salariale via la dévaluation, cette dernière
s’est révélée insuffisante pour reforger un nouveau
bloc de pouvoir bourgeois. D’un côté, les exportateurs
–et notamment ceux du secteur agro-industriel- appelés à
se constituer en nouveau bloc de pouvoir, réclament un dollar
encore plus fort. De l’autre, les secteurs privatisés, un des
axes de l’ancien bloc dominant, harcèlent le gouvernement en
réclamant une augmentation substantielle des tarifs des services
publics. Ces deux revendications auraient des effets inflationnaires
et déstabiliseraient davantage le gouvernement qui tente de se
maintenir au centre, sans lancer de l’huile sur le feu de la colère
ouvrière et populaire. En dernière instance, la possibilité
économique de constituer un nouveau bloc dominant stable est
inséparablement lié à la possibilité politique
de changer le rapport de force plus général établi
depuis décembre.
Sans résolution
pour la bourgeoisie de sa crise d’hégémonie il n’y a aucune
possibilité d’établir un nouveau patron d’accumulation,
au delà des reprises partielles que peuvent démontrer
les indicateurs économiques. Nous ne pouvons pas oublier que
Menem a passé ses deux premières années de gouvernement
dans un contexte hautement convulsé avant de défaire d’importantes
grèves du secteur public résistant aux privatisations
et résolvant les frictions inter-bourgeoises en constituant un
nouveau bloc hégémonique, s’articulant autour des entreprises
privatisées et des banques, et en profitant de la nouvelle vague
de néolibéralisme surgi du triomphe étasunien dans
le Golfe et l’établissement de gouvernements capitalistes restaurationnistes
en Russie, en Europe de l’Est et en Chine.
(…)
La crise
d’hégémonie bourgeoise.
Bien que le pire
moment du naufrage économique semble être passé
et que les actions des masses ont perdu le dynamisme des premiers mois
de l’année, la crise de domination bourgeoise reste extrêmement
aiguë. Au cours de ces derniers mois, le gouvernement a mis de
côté toute tentative de réforme. Loin du "Qué
se vayan todos/Qu’ils s’en aillent tous", ils ont "tous" conspiré
pour rester. "L’ancien régime" du Pacto de Olivos, blessé
à mort par l’action des masses des 19 et 20 décembre,
montre qu’il entend résister jusqu’à la fin. Même
les mesures envisagées en début d’année pour "changer
quelque chose pour que rien ne change fondamentalement n’ont pas été
menées à bien. Rien ne s’est concrétisé.
Ni la forme abâtardi du " Qué se vayan todos" qui était
la caducité des mandats –sans même parler d’Assemblée
Constituante-, mais même l’ensemble des mebres pourris et corrompus
de la Cour Suprême conservent leurs postes. Certains politiciens
patronaux les plus impopulaires comme Menem se sont même donné
le luxe de se présenter publiquement. L’ancien président
est passé de la prison et de l’immobilité de faire un
pas dans la rue, à réaliser des meetings de campagne de
quelques milliers de personnes entendant être le candidat officiel
du PJ, même si cela accentue la fragmentation du péronisme.
Actuellement, le sauvetage des anciens politiciens du Pacto de Olivos
reste le principal succès du faible gouvernement de Duhalde qui
a vu tous ces projets échouer. Ainsi il n’a même pas pu
obtenir la reconnaissance comme candidat du péronisme Carlos
Reutemann, le plus à même d’unir le plus de fractions et
le candidat préféré par l’establishment. De plus,
le calendrier électoral a été modifié plusieurs
fois et il est peu aisé de dire aujourd’hui quand et sous quelle
forme se réaliseront les prochaines élections.
Malgré tout,
l’intensité des actions de masse a diminué considérablement
et le gouvernement reste en place. La promesse du " gouvernement de
transition " -tel que s’est lui-même présenté l’exécutif
duhaldiste- consistant à " éviter l’anarchie " -nom que
donne la bourgeoisie au spectre de la révolution- semble avoir
été respectée, du moins momentanément. Il
est indéniable que cela représente un changement par rapport
aux mois ayant suivi les journées de décembre.
Ce serait en revanche
une erreur de considérer de manière unilatérale
cette survie des acteurs du vieux régime et la précaire
stabilité actuelle. La conquête que représente pour
le gouvernement Duhalde le fait de s’être maintenu au pouvoir
en évitant de nouveaux événements révolutionnaires,
la préservation des institutions et des personnages haïs
par la population sont des facteurs qui préparent de futures
actions révolutionnaires : plus les vieilles figures du régime
restent en place et plus augmente le divorce entre le régime
et les masses, comme le montre le peu de soutien dont jouissent les
candidats dans les sondages et la tendance croissante à l’abstention
ou au vote nul. Moins l‘on montre de volonté pour changer quelque
chose " par en haut " et plus les masses vont chercher de chemins pour
imposer des transformations " par en bas ". Dans un certain sens, le
manque de réforme alimente la persistance du caractère
révolutionnaire de l’étape actuelle. Ainsi, au delà
d’avoir gagné à court terme en évitant une nouvelle
action de masse qui aurait parachevé ce qui avait été
commencé en décembre, la crise d’hégémonie
de la bourgeoisie se poursuit et toute erreur de calcul dans le rapport
de force pour le gouvernement et la classe dominante peut générer
de nouveaux soulèvements et actions de masse, comme cela est
arrivé en juin à la suite du massacre d’Avellaneda.
La crise d’hégémonie,
bien qu’elle concerne l’ensemble des classes subalternes, ne s’est pas
développée de la même manière parmi les classes
moyennes et la classe ouvrière. Au sein des premières,
il s’est produit une rupture avec leur direction historique, ce qui
a condamné le radicalisme (UCR) à être un peu plus
qu’une ombre. Au cours des deux années de gouvernement De la
Rúa, le radicalisme a pris une série de mesures anti-populaires
qui l’a conduit à la rupture avec sa propre base sociale qui
avait appuyé l’Alliance et qui a fini son expérience avec
ce parti centenaire après sa relégitimation grâce
au centre-gauche frépasiste (Frepaso).
Depuis la débâcle
de l’UCR et du Frepaso, ce sont les classes moyennes qui sont apparues
le plus sans aucune représentation politique au sein du vieux
système politique des partis. (…) Le haut niveau d’abstention
que prévoient les sondages électoraux parmi les secteurs
de la classe moyenne démontrent bien qu’elle n’a pas trouvé
de représentation politique adéquate. (…) Les démocrates
réformateurs d’Elisa Carrió (ARI, Association pour une
République des Egaux) n’ont pas non plus pu répondre aux
revendications populaires. Son pari consistant à canaliser le
" Qué se vayan todos " entendue sous la forme mesquine de " renouvellement
de tous les mandats " a échoué.
Dans le cas de la
classe ouvrière, fondamentalement les secteurs regroupés
dans les grands syndicats de l’industrie et des services, elle semble
se retrouver derrière un des projets du péronisme, même
si sa " fidélité "au justicialisme décroît
de manière continue. Les intentions de vote prolétaire
se trouvent divisés entre le soutien à Rodríguez
Saá, Menem, ou le rejet de l’ensemble des candidats. Tout cela
a son explication dans le manque de protagonisme des secteurs syndicalisés
de la classe ouvrière au cours des derniers mois. A son absence
d’intervention directe –c’est-à-dire avec ses méthodes
et ses organisations- pendant les Journées révolutionnaires,
on doit ajouter la trêve sociale entre les directions syndicales
et Duhalde et la peur de la perte de l’emploi alors que le taux de chômage
atteint des niveaux historiques. Ce manque de réponse n’a pas
simplement à voir avec l’actuelle inaction des directions syndicales.
Elle est également liée aux projets dévaluationnistes
développés auparavant par la CGT et des secteurs de la
CTA. La seule exception à ce calme ouvrier tout relatif a été
le mouvement des usines occupées, avec Zanón et Brukman
pour emblème, et s’étendant à plus de 100 entreprises
des secteurs économiques les plus divers et regroupant, selon
les estimations, plus de 10.000 travailleurs.
Comment se complétera
l’expérience de la classe ouvrière ou de secteurs significatifs
avec le péronisme ? Nous ne pouvons pas savoir aujourd’hui si
dans les prochains mois les travailleurs mèneront l’affrontement
plus ou moins direct avec le gouvernement duhaldiste lui permettant
d’avancer dans la conquête de l’indépendance de classe
ou si ces affrontements auront lieu sous le prochain gouvernement, comme
cela est le plus probable. Quoi qu’il en soit, bien que le péronisme
ait été dans la crise actuelle la dernière soupape
de sécurité du régime en tant que " parti de la
contention " tel que nous l’avions appelé, il est peu probable
que le péronisme se recompose à partir du spectre de sa
fragmentation actuelle, un spectre allant du populisme à la Rodríguez
Saá à la continuité néo-libérale
de Menem. (…)
Pour leur part,
les classes moyennes urbaines, protagonistes actifs des journées
de décembre et des manifestations lors des premiers mois de gouvernement
de Duhalde, ont dans un certain sens connu un recul au cours des derniers
mois. Mais les candidats péronistes trouvent très peu
de consensus auprès de ces secteurs –à l’exception de
Kirchner probablement- et les divers projets non péronistes dans
la course ne génèrent pas non plus beaucoup d’enthousiasme.
La droite, qui a trouvé en López Murphy une nouvelle référence,
est sur la défensive idéologique et attire une petite
minorité de la classe moyenne élevée. Le centre-gauche
et une partie de l’extrême gauche qui aspirait à bénéficier
de l’effet Lula ne présente pas non plus un projet enthousiasmant.
Dans ce cadre, bien que les masses se trouvent actuellement dans une
impasse relative au niveau de la mobilisation, les élections
sont aujourd’hui pour la bourgeoisie plus une crise qu’une grande opportunité.
Si le calendrier électoral se maintient en tant que tel, il est
très probable que le prochain président à surgir
des urnes manque cruellement de légitimité dès
le début de son mandat en raison des hauts niveaux d’abstention
et de votes blancs ou nuls. En ce sens, les projets d’extension du mandat
de Duhalde que soutiennent certains secteurs du gouvernement ont davantage
à voir avec ce manque d’issue et cette incertitude électorale
qu’avec la légère embellie économique (veranito
económico) comme voudraient le faire croire certains analystes.
Dans tous les cas,
il est urgent de constituer, avec toutes les forces qui n’acceptent
pas le piège électoral, un front (comando) national
en faveur du boycott actif pour canaliser et organiser dans les rues
le rejet que des millions d’Argentins expriment de façon passive
pour l’heure.
Les avancées
du mouvement des usines occupées.
Bien que les masses
soient entrées dans une certaine impasse, ce qui a permis à
nouveau l’entrée en scène des politiciens de l’ancien
régime, nous avons assisté au cours des derniers mois
un processus de continuité et d’accumulation au sein de larges
secteurs d’avant-garde. En ce sens, le mouvement des usines occupées
apparaît comme un nouveau phénomène, un phénomène
dynamique et d’envergure nationale face à la relative stagnation
du mouvement piquetero et la perte de vitesse des assemblées
populaires, les deux autres grands mouvements que l’on a vu se développer
au cours de cette dernière période. Dans un récent
article, Eduardo Lucita souligne que "le mouvement d’occupation d’usines
et de gestion ouvrière a des points de contacts avec les autres
mouvements. Il partage avec eux le caractère d’assemblée,
prenant dans ses mains le débat sur qui décide et comment
on décide ; avec le mouvement piquetero dont il partage le caractère
autogestionnaire des initiatives entamées, c’est-à-dire
décider de la résolution autonome des problèmes,
aspect que les assemblées ont également commencé
à prendre ; dans leur ensemble, ces mouvements ont en commun
leur caractère démocratique et la pluralité politique
y prévaut, trait essentiel pour maintenir l’unité du mouvement.
Au-delà de la durée de ces formidables expériences
et leur profondeur, elles montrent objectivement qu’il existe des détachements
de travailleurs qui, impulsés par la crise, ont pris la parole,
ont cessé d’être seulement des ouvriers, des employés,
des techniciens, des intellectuels…pour avancer sur le chemin de la
transformation en sujets collectifs, en sujets sociaux conscients ".
Nous devrions même
dire que le phénomène des usines occupées et produisant
sous contrôle ouvrier est, parmi l’ensemble des mouvements originaux
de lutte ayant surgi en Argentine, " le plus profond et radical…
parce que les travailleurs remettent en question directement la propriété
capitaliste, et montrent ce faisant un horizon pour l’ensemble des classes
opprimées de la société ". Tout en étant
minoritaire, la signification qu’a le développement d’une nouvelle
subjectivité ouvrière au sein d’un secteur d’avant-garde
est énorme. Cela est tout particulièrement frappant à
travers les succès obtenus par l’aile de classe (clasista)
de ce mouvement incarnée par les travailleurs et travailleuses
de Zanón et Brukman.
L’émergence
des usines occupées en tant qu’acteur d’envergure est en elle-même
un démenti cinglant à la pseudo-théorie du " sujet
piquetero " formulée par le PO. En Argentine, le terme
de piquetero a été associé au cours des
dernières années au mouvement chômeur qui a pris
pour principale méthode de lutte les barrages routiers, les piquetes.
Les piqueteros ont été sans aucun doute un acteur
fondamental de la lutte de classe ces dernières années,
et à certains moments ont été l’avant-garde de
la classe ouvrière. Cependant, c’est une erreur anti-marxiste
grossière que de réduire l’ensemble de la classe ouvrière
au dénominateur commun piquetero. Au cours de ces dernières
années, la classe ouvrière a utilisé d’autres méthodes
de lutte telle que la grève générale et a recours
aujourd’hui aux occupations d’usines, et les secteurs populaires s’organisent
eux à travers les assemblées populaires. On ne peut pas
réduire ces deux ensembles au terme piquetero. Si la classe
ouvrière et l’ensemble du peuple réduisaient leurs multiples
formes d’action au seul piquete, ils ne pourraient pas renverser
la classe dominante et conquérir le pouvoir. De plus, dans la
conjoncture actuelle, le mouvement chômeur présente certaines
zones d’ombre. (…) La pratique de la majorité de ses composantes
est avant tout axée sur la revendication de plus de Plans " jefes
y jefas " et d’aide alimentaire, au détriment d’une stratégie
basée sur la revendication du " travail véritable " ce
qui la conduirait à multiplier les actions unitaires avec les
usines occupées et les autres secteurs de la classe ouvrière
" en activité ", [à l’image de ce qui est impulsé
par les membres de la coordination régionale du MTD de Neuquén
(N.D.T.)]. Au lieu d’aider à une coordination honnête entre
les différents secteurs en lutte, la formule du " sujet piquetero
" employée par le PO mène à une politique de méthodes
bureaucratiques imposées aux autres mouvements de lutte, comme
cela s‘est vu dans les assemblées populaires et comme en témoigne
l’hostilité de ce courant à l’égard des travailleurs
de Zanón et Brukman.
Au cours de la dernière
période, l’importance du mouvement des usines occupées
a grandi au niveau des secteurs populaires comme au niveau de la presse
écrite bourgeoise ou de la télévision. Le quotidien
Clarín lui a consacré plusieurs pages dans le supplément
Zona de son édition dominicale. Clarín souligne
l’existence de deux courants au sein de ce mouvement. L’un est coopérativiste
et structuré autour du MNER (Mouvement National des Entreprises
Récupérées) et l’autre impulse la nationalisation
sous contrôle ouvrier des usines occupées, orienté
par Zanón et Brukman. Le quotidien La Nación a
publié des articles et des éditoriaux en appelant à
la vigilance contre ces violations de la sacro-sainte propriété
privée. Plus particulièrement, la presse a également
souligné l’appui qu’ont reçu les ouvriers céramistes
de Zanón de Hebe de Bonafini, la présidente de l’Association
des Mères de la Place de Mai. Dans l’usine, face à plus
de 200 ouvriers émus, Hebe a remis son foulard symbolique à
Raúl Godoy, dirigeant du SOECN (Syndicat des Ouvriers et des
Employés Céramistes de Neuquén) ce qu’elle n’a
fait qu’à deux reprises, en offrant son foulard à Fidel
Castro et au Sous-commandant Marcos. Cet événement a été
une démonstration supplémentaire de la nouvelle subjectivité
ouvrière qui se développe parmi les ouvriers de Neuquén.
Cette nouvelle conscience concerne tant leur conscience politique de
classe comme le fait de prendre en main les tâches d’achat de
matériels nécessaires à la production et la vente
de la production. Il s’agit bien d’un véritable exemple dont
l’importance va bien au-delà des frontières de l’Argentine
et qui nous rappelle inévitablement l’expérience du syndicalisme
de classe cordouan du SITRAC-SITRAM (syndicat des travailleurs de l’automobile
de Córdoba) des années 1970.
Comme le soulignent
Emilio Albamonte et Manolo Romano dans l’article que nous avons précédemment
cité, " cette nouvelle avant-garde ouvrière n’a pas
même fait partie d’insurrections (c’est là la principale
limite des journées de décembre) et n’a pas non plus de
conscience politique de classe, ni même ‘socialiste’ comme dans
les années 1970, et cela à la suite de deux décennies
d’offensive néo-libérale, la perte de conquêtes
et d’organisations, ce qui inclut bien entendu le processus de restauration
capitaliste dans les Etats ouvriers bureaucratisés. En revanche,
elle est le produit d’une crise capitaliste plus profonde que celle
qui commença en 1968 alors que le plein emploi était garanti.
Les occupations d’usines des années 1970 [en Argentine N.D.T.],
sauf exceptions, ne relançaient pas la production, c’est-à-dire
qu’elles n’étaient pas un double pouvoir sur le terrain de la
production et ne se transformaient pas non plus, comme aujourd’hui,
en petites écoles de planification.Ce nouveau phénomène
de la subjectivité ouvrière est moins ‘classiste’ et socialiste
du point de vue de la conscience politique et de l’idéologie.
Elle est cependant plus ‘classiste’ dans la mesure où elle montre
la capacité de la classe laborieuse à organiser rationnellement
la production, comme un signe avant-coureur d’un nouveau régime
social sans exploiteurs, en tant que classe effectivement porteuse du
socialisme. "
Le problème
du pouvoir et la lutte pour la construction d’un Parti des Travailleurs
Révolutionnaire.
La nouvelle avant-garde
qui se forge à travers l’étape révolutionnaire
ouverte en décembre se retrouve face à un défi
multiple. Elle doit non seulement répondre de manière
révolutionnaire au piège électoral, mais aussi
mettre sur pied de nouveaux organismes de front unique pour la lutte
basés sur la démocratie directe et avancer dans le sens
de la construction d’un outil lui permettant d’arriver à la victoire,
un grand Parti des Travailleurs Révolutionnaire.
Jusqu’à présent
la capacité de l’avant-garde à répondre de manière
unitaire dans les rues et influencer les masses ne s’est montrée
que de manière épisodique. Le dernier exemple paradigmatique
a été la réponse rapide face à l’escalade
répressive du gouvernement à la suite de l’assassinat
de Maximiliano Kosteki et Darío Santillán le 26 juin 2002.
Le relatif succès du gouvernement Duhalde qui a réussi
à éviter de nouvelles actions de masse s’est vu renforcé
par l’impuissance des secteurs les plus radicalisés à
se diriger aux masses qui sont, aujourd’hui, passive. Malheureusement,
au cours des derniers mois, on n’est pas allé dans le sens d’un
Congrès Unitaire, d’un centre coordinateur de toutes les expressions
de lutte. Bien que de nombreux mouvements et tendances soutiennent dans
les mots la nécessité d’une telle convocation, les usines
occupées, les assemblées de quartiers, les mouvements
piqueteros, les délégués ouvriers et étudiants
combatifs n’ont pas d’expression politique ni d’organisation centralisées.
L’Assemblée Nationale des Travailleurs, qui aurait pu être
un pas en ce sens, s’est finalement réduite –ce qui incombe à
la responsabilité de ses principaux organisateurs- à des
réunions de plusieurs tendances du mouvement chômeur.
Des organismes tels
que la Coordinadora del Alto Valle, impulsée –et ce n’est pas
un hasard- par les céramistes de Neuquén et le MTD (Mouvement
des Travailleurs au Chômage ) local sont aujourd’hui encore des
exceptions. Peu importe leur nom, la mise en place et la généralisation
d’organismes de cette nature sont fondamentales pour que le classe ouvrière
soit une véritable alternative de pouvoir et pour que ses secteurs
les plus combatifs et conscients disputent aux directions bureaucratiques
la direction des larges masses laborieuses. Dans toute étape
révolutionnaire, comme celle que nous traversons aujourd’hui,
c’est la question du pouvoir qu’il s’agit de régler. C’est là
qu’apparaît toute la nocivité des conceptions réformistes
qui s’adaptent aux pièges et aux changements " démocratiques
" de régime comme de ceux qui soutiennent qu’il est " possible
de changer le monde sans prendre le pouvoir ". Nous avons à affronter
ces positions puisque se poser la question du pouvoir c’est se poser
la question des voies de construction d’une direction révolutionnaire.
Dans l’étape
qui s’est ouverte en Argentine, sa mise sur pied est une possibilité
réelle. Pensons simplement que l’idée que les ouvriers
occupent les usines et les fassent fonctionner ou que les membres des
assemblées occupent des terrains ou des édifices pour
que s’y déroulent leurs activités est désormais
populaire en Argentine. Ce processus de délégitimation
d’aspects fondamentaux sur lesquels se base le régime capitaliste,
tel que le respect de la propriété privée et de
l’Etat, ne fera pas marche arrière sans d’importantes défaites
pour le mouvement ouvrier et populaire. Enfin, l’élément
de direction consciente du processus, bien qu’il se soit quelque peu
développé depuis décembre, se retrouve aujourd’hui
en deçà de ce que réclament la maturation générale
de l’avant-garde et la conscience de secteurs de masses.
C’est précisément
pour aider à développer ce facteur de direction politique
que le PTS dirige son appel aux organisations, dirigeants et militants
ouvriers, piqueteros, assembléistes et étudiants
qui revendiquent la lutte pour la révolution ouvrière
et socialiste, et tout particulièrement le MAS et le PO, pour
aller dans le sens de la constitution d’un grand parti des travailleurs
révolutionnaire unifié. Ce serait l’instrument pour que
les dizaines de milliers de militants qui renouent aujourd’hui avec
le fil révolutionnaire laissé par la génération
des années 1970 puissent mener les travailleurs à la victoire.
Dans cette étape révolutionnaire initiée en Argentine
dans laquelle une des deux classes fondamentales imposera son issue
à la crise historique que traverse le pays, que la classe ouvrière
triomphe dans la " course de vitesse " qui a commencé !