REVOLUTION PERMANENTE ET GUERRE DE POSITION

La théorie de la révolution chez Trotsky et Gramsci

Par Emilio Albamonte et Manolo Romano.

" On sait qu’en novembre 1917, alors que Lénine et la majorité du Parti s’étaient ralliés à la conception de Trotsky, et entendaient s’emparer non seulement du gouvernement politique, mais aussi du gouvernement industriel, Zinoviev et Kamenev étaient restés fidèles au point de vue traditionnel du Parti, ils voulaient la constitution d’un gouvernement de coalition révolutionnaire aux côtés des mencheviks et des socialistes révolutionnaires, et de fait ils étaient sortis du Comité Central du Parti, avaient publié des déclarations et des articles dans des journaux non bolcheviques et il s’en fallut de peu pour qu’ils n’aillent jusqu’à la scission ". Si l’on considère cette affirmation de Gramsci à propos du débat ouvert en Union Soviétique autour de l’année 1924, on pourrait en conclure hâtivement que Gramsci était solidaire de la théorie de la révolution permanente. Revenant sur ces assertions en fonction de son analyse de la situation soviétique, ses divergences avec la théorie de Trotsky seront par la suite explicitées à de nombreuses reprises.

" Le concept politique de ce que l’on appelle la ‘révolution permanente’, dit Gramsci dans ses Lettres de prison, qui surgit avant 1848 comme expression scientifiquement développée de l’expérience jacobine de 1789 jusqu’à Thermidor, appartient à une période historique au cours de laquelle les grands partis politiques de masse et les syndicats économiques n’existaient pas encore, et au cours de laquelle la société était dans un état de fluidité plus grand à bien des égards. Il y avait un plus grand retard des campagnes et un monopole pratiquement total de la politique et du pouvoir étatique dans quelques villes, et même dans un seule (Paris dans le cas français) ; un appareil d’Etat relativement rudimentaire, et une plus grande autonomie de la société civile par rapport à l’activité étatique ; un système spécifique de forces militaires et des services armés nationaux ; une plus grande autonomie des économies nationales par rapport aux liens économiques du marché mondial, etc. Au cours de la période postérieure à 1870, avec l’expansion coloniale de l’Europe, tous ces éléments changèrent. Les rapports organisationnels internes et internationaux de l’Etat devinrent plus complexes et solides, et la formule de 1848 de ‘révolution permanente’ est développée et dépassée par la science politique par la formule ‘d’hégémonie civile’. (…) Cette question se pose dans tous les pays modernes, mais pas dans les pays arriérés et les colonies, où règnent encore des formes qui partout ailleurs ont été dépassées et sont devenues anachroniques ".

Gramsci se réfère ici aux premières versions de la théorie de la révolution permanente, celles qui se situent sur le terrain de la révolution russe et européenne et non à la version définitive de 1929, puisqu’il ne put la connaître. La théorie de la révolution permanente complétée à la suite du processus de la révolution chinoise met justement l’accent sur " les pays arriérés et les colonies, où règnent encore des formes qui partout ailleurs ont été dépassées et sont devenues anachroniques ".

En tout état de cause, s’il était possible de réduire uniquement la critique gramscienne au caractère de la révolution européenne, Trotsky ne laisse planer aucun doute et va dans le même sens en soulignant le changement de période par rapport à l’époque dont Marx fut témoin. " En fait, tous les mouvements de libération dans l’histoire moderne, à commencer, disons, par la lutte de l’Hollande pour son indépendance, ont eu un caractère à la fois national et démocratique. L’éveil des nations opprimées et démembrées, leur lutte pour rassembler leurs parties séparées et pour rejeter le joug étranger, auraient été impossibles sans une lutte pour la liberté politique. La nation française s’est consolidée dans les tempêtes et les souffrances de la révolution démocratique de la fin du XVIII°. Les nations allemande et italienne ont émergé d’une série de guerres et de révolutions au XIX°. Le puissant développement de la nation américaine qui a reçu son baptême de liberté dans son soulèvement du XVIII°, a été finalement garanti par la victoire du Nord contre le Sud dans la guerre civile. Ni Mussolini ni Hitler n’ont découvert la nation. Le patriotisme dans son sens moderne –ou plus précisément, son sens bourgeois- est un produit du XIX° siècle. (…) Hitler a combattu en tant que caporal en 1914-1918, non pour l’unification de la nation allemande, mais au nom d’un programme supranational impérialiste qui s’exprimait dans la fameuse formule de " l’organisation de l’Europe " unifiée sous la domination allemande (…). La guerre, il est vrai, comme tous les grandioses bouleversements de l’histoire, a soulevé différentes questions historiques, et, en passant, donne de l’élan à des révolutions nationales dans les parties les plus arriérés de l’Europe, la Russie tsariste et l’Autriche-Hongrie. Mais ce n’était la que le lointain écho d’une époque déjà révolue ".

Mais pour la période nouvelle, le problème du rapport entre la révolution anti-coloniale et l’impérialisme est de premier ordre. La théorie de la révolution permanente en tant que théorie de la révolution socialiste internationale établissait un lien entre les colonies et les centres impérialistes que Gramsci ne considère pas du tout. Mais ce qui est pire, Gramsci réalise une dichotomie diffuse entre " Orient et Occident " ce qui revient à diluer le bagage de la Troisième Internationale sur lequel Lénine avait tant insisté, à savoir la séparation claire entre pays oppresseurs et opprimés. Selon Trotsky, la relation entre les démocraties avancées d’Occident et les formes arriérés de l’Orient réside en cela " qu’alors qu’il détruit la démocratie dans les vieilles métropoles du capital, l’impérialisme empêche en même temps le développement de la démocratie dans les pays arriérés. Le fait qu’à notre époque aucune colonie ou semi-colonie n’ait réalisée de révolution démocratique, surtout sur le terrain des rapports agraires, cela est imputable à l’impérialisme qui s’est transformé en l’obstacle principal du progrès économique et politique. En exploitant les ressources naturelles des pays arriérés et en restreignant délibérément leur développement industriel indépendant, les magnats monopolistes et leurs gouvernements concèdent simultanément leur appui financier, politique et militaire aux groupes semi-féodaux les plus parasitaires et les plus réactionnaires des exploiteurs locaux. La barbarie agraire artificiellement conservée est aujourd’hui la plus sinistre plaie de l’économie mondiale. La lutte des peuples coloniaux pour leur libération, en dépassant les étapes intermédiaires, se transforme en la nécessité d’une lutte contre l’impérialisme et de ce fait se lie à la lutte du prolétariat dans les métropoles. Les soulèvements et les guerres coloniales font osciller, à leur tour, les bases fondamentales du monde capitaliste plus que jamais et rendent plus difficile que jamais le miracle de sa régénérescence ".

De surcroît, même dans ses premières versions, la théorie de la révolution permanente n’a jamais été un simple prolongement de la " formule de 1848 " de Marx. Voyons pourquoi Gramsci caricature ainsi la théorie de Trotsky.

Le caractère permanent de la révolution chez Marx réside en cela que le prolétariat, en maintenant son indépendance de classe, doit faire avancer des revendications permanentes allant au-delà de la démocratie petite-bourgeoise radicale. Le prolétariat ne doit en aucun cas s’arrêter aux limites bourgeoises, même au cours du cycle des révolutions démocratiques bourgeoises du XIX° siècle. Trotsky ne pouvait pas ne pas tomber d’accord avec Gramsci sur le fait " que c’est seulement en 1870-1871 avec la tentative de la Commune que s’épuisent historiquement tous les germes qui étaient nés en 1789, c’est-à-dire que non seulement la nouvelle classe qui lutte pour le pouvoir écrase les représentants de la vieille société qui ne veut pas s’avouer qu’elle est décidément dépassée, mais écrase aussi les groupes tout nouveaux qui prétendent qu’est déjà dépassée la nouvelle structure issue du bouleversement qui a commencé en 1789 et démontre ainsi sa vitalité en face de l’ancien et en face du tout nouveau ; En outre, les années 1870-1871 font perdre leur efficacité à l’ensemble des principes de stratégie et de tactique politiques qui sont nés pratiquement en 1789 et qui se sont développés idéologiquement aux alentours de 1848, ce qui se résume dans la formule de la ‘révolution permanente’ ".

A l’inverse, la théorie trotskyste de la révolution permanente à l’époque de la domination impérialiste naît en reconnaissant le caractère mondialement mûr des forces productives au début du XX° siècle se combinant dans le cas russe de manière inégale avec les relations de propriété et les vieilles formes politiques de l’époque. Sa théorie surgit précisément car il n’attend en rien le prolongement ni la réitération de la mécanique des révolutions démocratiques bourgeoises du style de celles de 1848. C’est dès lors au prolétariat -et non plus à la bourgeoisie libérale désormais totalement réactionnaire- d’être la classe devant jouer un rôle dirigeant afin d’abolir les arriérations du passé féodal. A la différence de l’époque de Marx, cette nouvelle dynamique de classe dépasserait les limites du droit bourgeois et s’orienterait vers la construction du socialisme. Cette perspective stratégique tracée par Trotsky dès 1905 s’est concrétisée, comme le reconnaît Gramsci dans sa lettre du 27 février 1924, à travers la révolution russe de 1917, et personne d’autre que Trotsky ne put prévoir ce cours nouveau pour " la Russie arriérée ". A la différence de la plupart des marxistes qui continuaient à raisonner " d’après Marx ", le révolutionnaire russe, contrairement à ce qu’affirme Gramsci, sut rompre dialectiquement avec l’ancienne formule.

En ce qui concerne les conditions concrètes de la révolution italienne après la victoire du fascisme, Trotsky ne la réduit en rien à l’alternative " fascisme ou socialisme ". Il n’exclue en aucune manière des périodes de " transition ". Comme il le dit dans une lettre à l’Opposition de Gauche italienne, il s’agit cependant de préciser le caractère de cette transition. Il précise ce caractère à travers la théorie de la transition vers la révolution prolétarienne. La révolution permanente " signifie-t-elle que l’Italie ne puisse se transformer à nouveau, pendant un certain temps, en un Etat parlementaire ou en une ‘république démocratique’ ? Je considère –et je pense que nous sommes d’accord sur ce point- que cette éventualité n’est pas à exclure. Mais ce ne sera pas le fruit d’un révolution bourgeoise mais de l’avortement d’une révolution prolétarienne insuffisamment mûre, et prématurée. Si une profonde crise révolutionnaire éclate et de grandes batailles de masse ont lieu sans que le prolétariat ne prenne le pouvoir, alors la bourgeoisie restaurera sa domination sur des bases ‘démocratiques’ ".

On peut néanmoins dire qu’il existe un certain permanentisme chez Gramsci dans son analyse du processus national italien. Son élaboration d’une stratégie révolutionnaire pour l’Italie, en tout ce que cela a de spécifique à ses traits structuraux –au-delà du régime fasciste- consiste à revenir à l’histoire nationale. Gramsci entend ainsi redécouvrir les tâches que la bourgeoisie n’avait pas résolues, ou avait résolues à sa manière sous une forme incomplète ou excluante, notamment en ce qui concerne la question méridionale (Mezzogiorno) et le problème paysan. Cela revient à suivre au moins un des sens du permanentisme de la théorie trotskyste : les tâches démocratiques bourgeoises que cette classe n’a pu résoudre à son époque ascendante, seul le prolétariat pourra les résoudre avec derrière lui les masses rurales à l’époque de la bourgeoisie décadente et réactionnaire. Cette question, qui est une des préoccupations majeures de Gramsci, ne concerne donc pas simplement les pays coloniaux, mais aussi les pays au développement bourgeois arriéré. La théorie de Trotsky comprend ainsi celle de Gramsci.

On ne peut néanmoins soutenir l’affirmation inverse. Bien que Gramsci ait abrité dans ses élaborations pour l’Italie un des aspects du permanentisme de la révolution –à savoir la transcroissance de la révolution démocratique en une dynamique socialiste à travers l’alliance avec la paysannerie dirigée par la classe ouvrière-, cela n’en fait pas pour autant un partisan de la révolution permanente. La théorie de la révolution permanente –et plus particulièrement après 1929- est en effet une théorie de la révolution socialiste internationale. C’est par conséquent l’unique à s’opposer à la pseudo-théorie du " socialisme dans un seul pays ". Comme l’écrit Trotsky, " le programme de l’Internationale communiste, œuvre de Boukharine, est éclectique d’un bout à l’autre. C’est une tentative désespérée pour unir la théorie du socialisme dans un seul pays à l’Internationale marxiste, qui est cependant inséparable du caractère permanent de la révolution mondiale ".

Gramsci ne se détache pas du programme de l’Internationale Communiste lorsque la conception du " socialisme dans un seul pays " s’impose. Nous n’affirmons pas pour autant que Gramsci ait adopté la politique droitière du bloc Staline-Boukharine appliquée entre les années 1924 et 1928 en Union Soviétique et synthétisée en quelques formules du type " paysans enrichissez-vous ", ou " l’évolution pacifique du koulak vers le socialisme ". Sa politique s’orientait néanmoins avant tout du point de vue privilégié de la révolution italienne et à partir une ligne de conciliation centriste avec celle de l’IC. Il adresse en ce sens une lettre à Palmiro Togliatti en 1926 critiquant Amadeo Bordiga car, par rapport aux discussion fractionnelles au sein de l’IC, ce dernier se présentait comme " minorité internationale " aux côtés de l’Opposition de Gauche alors que selon Gramsci il fallait présenter une " majorité nationale " du parti italien. La raison ne repose pas sur le fait que Gramsci considérait qu’une révolution prolétarienne victorieuse en Italie pût changer l’échiquier européen, et par conséquent le rapport de force au sein de l’IC. Gramsci tombe effectivement dans un certain fatalisme reposant sur deux considérations : il absolutise le reflux partiel des forces révolutionnaires de l’époque et il transforme " l’équilibre instable " atteint par le capitalisme des années 1920 en " quelque chose de plus ", en un reflux de " la disposition des forces subjectives ". Cela alimente son critère d’analyse méthodologique à travers lequel il interprète la période : la possibilité pour le capitalisme de survivre sans guerre et qu’il dépasse la " phase catastrophique " à travers un cycle de " révolutions passives ".

Trotsky à l’inverse en se basant sur une prévision politique d’une nouvelle phase catastrophiste se préparait à combattre pour changer le cours politique de l’IC, et pas seulement pour y former des " minorités ", bien que cela en fût le résultat. Gramsci, conditionné bien évidemment par les années de prison et d’isolement, semblait au contraire raisonner d’après une optique toute différente. Il s’agit de conserver la victoire obtenue en Union Soviétique dans la mesure où il craignait la rupture de l’alliance ouvrière et paysanne et l’unité même du parti soviétique. Cède-t-il ainsi à la théorie et à la politique du " socialisme dans un seul pays " en faisant primer la nécessité de maintenir avant tout et même au prix du stalinisme la " position " conquise par le prolétariat international, dans la mesure où il est impossible d’en gagner de nouvelles ? On ne peut pas répondre de manière tranchée à la question. Elle pose en revanche le problème de l’orientation programmatique des deux révolutionnaires.

Position, manœuvre et programme de transition.

Gramsci prend pour point de départ que " la formule de 1848 de ‘révolution permanente’ est développée et dépassée par la science politique par la formule ‘d’hégémonie civile’ ". Sur cette base, il soutient dans ses Lettres de Prison que " dans l’art du politique, il est arrivé la même chose que dans l’art militaire. La guerre de mouvement se transforme en guerre de position, et on peut dire qu’un Etat gagnera une guerre dans la mesure où il s’y prépare minutieusement en temps de paix. La structure solide de la démocratie moderne comme les organisations de l’Etat en tant que complexes d’associations de la société civile sont pour l’art du politique ce que les ‘tranchées’ et les fortifications permanentes du front sont pour la guerre de position. Elles transforment l’élément de mouvement qui était toute la guerre jusqu’alors en un aspect purement partiel ".

L’ambiguïté de la formule " positionniste " de Gramsci réside en cela qu’elle a été reprise par le réformisme, tant stalinien que social-démocrate, afin de justifier une stratégie kautskiste de " guerre d’usure ", d’occupation de " tranchée " sans mouvements de manœuvre, d’insertion entre les espaces du régime bourgeois, sans insurrection ni prise de pouvoir, ce qui au bout du compte est une caricature monstrueuse de la pensée du communiste italien.

On a tenté de caricaturer de manière similaire Trotsky, et l’on fait de même dans une certaine mesure aujourd’hui avec le trotskysme –où du moins avec les secteurs trotskystes qui parlent encore de révolution- en en faisant dans les deux cas des partisans infantiles de l’offensive permanente.

En réalité, à aucun moment Trotsky n’a soutenu une position volontariste d’offensive permanente, ni au cours des discussions sur les Traités de paix entre l’Union Soviétique naissante et l’Allemagne, malgré les controverses avec Lénine sur les négociations de Brest-Litovsk, ni lors du second Congrès de l’IC lorsqu’il se définit avec Lénine comme " l’aile droitière " contre l’ultra-gauche allemande. Mais voyons quelques exemples, parmi les plus importants.

Dans ses écrits latino-américains, Trotsky montre combien il utilise les " tranchées " et les " positions " lorsqu’il propose la défense des nationalisations du pétrole au Mexique décrétées par le président nationaliste-bourgeois Lázaro Cárdenas. A partir de cette position, il pose la nécessité d’en conquérir de nouvelles comme l’administration ouvrière des nationalisations. Il prend même l’exemple à cette occasion de l’éventuelle utilisation que pourraient faire les révolutionnaires en cas de victoire d’une municipalité. Il ne s’agirait pas d’en faire l’usage réformiste qu’en font les ex-trotskystes " transformés " au sein du PT brésilien qui dirigent des villes comme Porto Alegre ou des Etats comme Rio Grande do Sul, mais d’en faire une tribune afin de démontrer la nécessité urgente des objectifs de la dictature du prolétariat à l’échelle de tout le pays. Trotsky n’était pas étranger à l’idée que " l’on gagne une guerre dans la mesure où l’on s’y prépare en temps de paix ". C’est en ce sens qu’il définit les gouvernements latino-américains des années trente comme le fruit d’un rapport de force particulier entre le jeune prolétariat et le capital étranger en tant que classes fondamentales entre lesquelles instaurent un " équilibre instable " -c’est-à-dire une paix relative- les faibles bourgeoisies locales, ce qu’il appellera le bonapartisme sui generis.

Il démontra également dans l’art de la guerre la combinaison entre mouvement et position, particulièrement au cours de la guerre civile russe dont il fut dirigeant politico-militaire. Il soutint également au cours de la guerre civile espagnole, contre la politique étapiste de la direction du front républicain, que de nouvelles terres devaient être expropriées et distribuées entre les paysans et les usines nationalisées et placées sous le contrôle des travailleurs –autant de positions socio-économiques- afin que ces nouvelles positions –autant de jalons de socialisme- ne soient pas laissées à après la victoire militaire sur le franquisme comme le soutenaient les staliniens, les sociaux-démocrates et même les anarchistes.

Enfin, l’idée de " révolution politique " est la combinaison de la défense de la position conquise par le prolétariat international –la propriété nationalisée en URSS- avec la nécessité de " renverser par la révolution la bureaucratie thermidorienne ", afin de l’utiliser comme une tranchée dans le combat pour la révolution socialiste internationale. Trotsky se séparait en ce sens de ceux qui adoptaient une position contre la défense de l’URSS, tel Amadeo Bordiga, en affirmant que " celui qui ne sait pas défendre les positions conquises sera incapable d’en gagner des nouvelles ".

Face à l’imminence de la seconde Guerre Mondiale et alors que le conflit ne pouvait plus être évité par un cycle de révolutions par en bas à la suite de la défaite en France et en Espagne, Trotsky forgea la plus audacieuse de toutes les politiques. La " politique militaire prolétarienne " fut un guide afin d’intervenir activement dans la guerre, l’une des " institutions " bourgeoises les plus réactionnaires mais une institution dont les révolutionnaires peuvent se servir, comme ils se servent du parlement.

La " politique militaire prolétarienne " établissait qu’alors que l’on devait batailler pour que le prolétariat international lutte pour prendre conscience du caractère impérialiste général de la guerre, on utilise à la fois tout un certain nombre de tactiques particulières tant pour l’ouvrier américain voulant combattre Hitler que pour les ouvriers français ou polonais prêts à lutter les armes à la main contre l’oppression nationale nazie sur leur pays occupé. En pleine guerre –qui pour Trotsky faisait concorder les facteurs subjectifs et objectifs- le révolutionnaire russe concentra en une même politique les " trois moments du rapport de force " dont parle Gramsci. Le " moment de la scission " du prolétariat avec sa propre bourgeoisie, à travers une politique destinée à séparer " l’ouvrier en arme " du recrutement " normal " des armées impérialistes. Le " moment politique " à travers lequel la guerre et l’objectif " national " n’interrompent pas la lutte de classe ni par la même la concaténation de nouveaux " octobres " comme celui de Russie durant la guerre de 1914-1918. Le " moment militaire " à travers lequel se pose sous une nouvelle forme, en poursuivant la politique léniniste de la première guerre, le problème de " transformer la guerre impérialiste (et à travers cette guerre tous ses aspects à savoir la défense de l’URSS ou contre l’oppression nationale des pays envahis) en une guerre civile ".

On interprète souvent les moments de Gramsci –et certains écrits gramsciens vont en ce sens- comme des étapes immobiles au sein d’une structure statique. Trotsky présente à l’inverse la combinaison des étapes, des rythmes, des moments, à travers des définitions dynamiques. Il suit en cela Lénine qui, par le biais de la définition d’étapes et de situations, incorpore la question des rythmes à la politique révolutionnaire. La logique de la combinaison de moments inégaux parcourt non seulement la théorie de la révolution permanente mais également la méthode que développe le Programme de Transition.

Ce programme fut porté à la discussion notamment aux USA à l’époque du New Deal et de l’américanisme. De sa logique découle une proposition audacieuse afin d’exiger et démasquer le gouvernement même de Roosevelt autour de la politique d’un véritable programme de construction publique apte à en finir avec le chômage de masse.

Perry Anderson note en ce sens que bien que Trotsky connût plus en profondeur les régimes politiques européens et y développât à leur égard des tactiques précises, c’est néanmoins Gramsci qui pose les problèmes brûlants, à savoir comment dépasser par la gauche les démocraties bourgeoises les plus stables. Cela prendra toute son importance non pas tant au cours de l’avant-guerre –pendant laquelle les démocraties succombaient sous le fascisme et le bonapartisme ou devait avoir recours à des régimes extrêmes tels que les Fronts Populaires- mais bien pour la période de l’après-guerre, celle des démocraties européennes stabilisées. Le Programme de Transition contient cependant un certain nombre de revendications tel que le contrôle ouvrier de la production qui -même à une période où la question du pouvoir politique n’est pas posée sous une forme immédiate- peut être utilisé pour que le prolétariat puisse conquérir de nouvelles positions qui remettent en cause la propriété privée et prépare à des luttes supérieures.

Le Programme de Transition fut considéré comme un programme maximum par les réformistes –qui ne pensent qu’en termes de positions- et comme un programme minimum par l’ultra-gauche –qui ne pense qu’en termes de manœuvres-. En réalité, le Programme, par sa méthode, contient les consignes minimales qui conservent leur " force vitale " en posant la nécessité de la conquête d’une échelle de nouvelles positions. Cela ouvre le chemin vers la " guerre de mouvement ", c’est-à-dire la conquête du pouvoir par le prolétariat qui en s’en emparant conquiert une nouvelle position, une tranchée nationale pour la révolution socialiste internationale.

Le Programme de Transition, vu sous cet angle de la discussion, est un pont permettant le passage de la position à la manœuvre.

Classe et parti.

Nous aimerions pour finir ébaucher quelques questions sur lesquelles nous reviendrons dans de prochains travaux. Il s’agit du rapport complexe entre spontanéité et conscience, entre mouvement révolutionnaire réel et parti, entre intellectualité marxiste et avant-garde de la classe ouvrière.

Il y a clairement chez Gramsci deux périodes si l’on considère sa position par rapport à la manière dont il évalue le lien entre l’action ouvrière et le parti révolutionnaire. La première est la période dominée par la publication de L’Ordine Nuovo. Sous l’influence des années rouges italiennes des années 1919-1921 et des occupations d’usine turinoises, Gramsci voit dans les conseils d’usine " une forme concrète d’un processus historique d’un type nouveau qui, partant de la production, ne peut être absorbé par des manœuvres politiques ou des modifications partielles de l’Etat bourgeois ". Cette appréciation, qui sous-évalue l’action consciente du parti révolutionnaire, sera démentie par les faits non seulement en Italie mais aussi en Allemagne où le réformisme imposa un " Etat combiné " entre la république parlementaire et les conseils ouvriers, démontrant que sans direction marxiste révolutionnaire centralisée tout type de " manœuvres politiques " et " modifications partielles de l’Etat " peuvent absorber l’auto-organisation des masses.

A partir de l’année 1926, date du Congrès de Lyon du PCI, Gramsci adopte une position en contre point par rapport à la période ordinenuoviste. Il s’agit d’une orientation de parti , qui nie anti-dialectiquement en grande mesure bien de ses affirmations antérieures sur le rôle des conseils ouvriers. Ses thèses, au cours de cette période, sont notamment influencées par l’orientation zinovieviste d’exaltation des " cellules " du PC comme base de l’organisation de la classe ouvrière. Cependant, les positions de Gramsci prendront par la suite un autre cours, à partir de ses écrits de prison, distinct du " substitutisme " de parti stalinien auquel il avait un temps adhéré.

Si l’on schématise quelque peu des conceptions générales afin d’y situer Gramsci, on peut dire qu’il existe trois type de partis entendus dans leur relation entre le marxisme et le mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière. Le parti de type kautskiste, propre au réformisme social-démocrate, exalte le moment de la tactique, lorsque " le mouvement, c’est tout ". Le parti léniniste se définit et sépare alliés et adversaires en fonction de fins stratégiques. Gramsci pour sa part, cohérent avec ses analyses du rôle des idéologies dans la domination bourgeoise de l’Etat moderne, développera les aspects de la lutte sur " le troisième front " de l’action du parti qu’avait déjà soulignés Engels : celui de la lutte idéologique aux côtés de la lutte économique et politique. Mais dans sa conception de parti comme " intellectuel collectif " il existe une hypertrophie de la part dévolue à cette lutte idéologique, et le rôle du " parti éducateur des masses " y est surévalué. Le rôle prééminent des intellectuels au sein du parti reviendrait à créer un " nouveau sens commun " au sein du mouvement de la classe ouvrière : le marxisme. Celui qui avait paradoxalement grandement apporté à la science politique marxiste en mettant en relief " la conscience ouvrière " qui émergeait des conseils d’usine glisse vers une conception qui fait primer la lutte idéologico-culturelle sur la politique. Il n’insiste aucunement sur l’interrelation active entre le parti et les soviets à travers laquelle " l’éducateur a besoin d’être éduqué ". le PC italien de l’après-guerre s’appropriera de cette conception gramscienne relue à la lumière du réformisme afin de promouvoir la culture et les débats idéologiques avec les autres réformistes afin de jouer un rôle clef dans le soutien de la démocratie bourgeoise.

Trotsky sera à l’inverse le continuateur du bolchevisme mûr qui, après l’expérience des premiers soviets de 1905, corrigera la thèse du Que Faire ? où Lénine soutenait que la conscience de classe ne provenait qu’uniquement " de l’extérieur " de la classe ouvrière. En fonction de cette relation entre soviet et parti, en se basant sur l’expérience de la Révolution russe, Trotsky affirmera : " ce serait une grave erreur que d’identifier la force du parti bolchevique avec celle des soviets qu’il dirigeait. Ces derniers représentaient une force bien plus puissante, mais sans parti, ils auraient été impuissants ". A partir de cela il sera un militant convaincu du parti léniniste de combat.