L’Argentine et la situation internationale,
le danger de contagion.
Par Eduardo Molina.
Publié dans le journal du Partido de Trabajadores por el Socialismo, La Verdad Obrera y de la juventud explotada y oprimida n°95, daté du 08/01/2002. Traduction en français, J B Malakoff.
La presse et la télévision internationales ont largement diffusé les images des pillages et des cacerolazos (concerts de casseroles), les affrontements avec les forces de répression au cours de la "bataille de la Place de Mai " ainsi que la fuite humiliante de De la Rúa en hélicoptère. Les médias ont de même relayé le fugace intérim de Rodriguez Saá et, aujourd’hui, les laborieux efforts de Duhalde pour reprendre la situation en main et renforcer son gouvernement.
Parallèlement, les événements argentins ont soulevé un énorme courant de sympathie et un enthousiasme certain dans les rangs des classes laborieuses et parmi les étudiants latino-américains, ainsi que parmi la jeunesse anticapitaliste d’Europe et au sein de la gauche à un niveau international. A Madrid, à Barcelone, à Londres et dans d’autres villes, un certain nombre d’actions de solidarité ont vu le jour.
Chez les gouvernements impérialistes et au sein de leurs relais semi-coloniaux, les gouvernements latino-américains, les événements ont généré une vive inquiétude, même si quelques analystes un peu myopes affirment à tue-tête qu’il n’existe aucun danger de contagion. L’Argentine représente effectivement aujourd’hui le maillon faible au sein du système capitaliste et impérialiste, avec une situation explosive. Les convulsions économiques, politiques et sociales qu’elle a et qu’elle aura à traverser se liront bien entendu en filigrane à l’échelle régionale, latino-américaine et mondiale.
Un foyer d’incendie au sein de la crise économique internationale.
L’économie mondiale traverse une sérieuse récession, affectant notamment les Etats-Unis, le Japon, et dans une moindre mesure l’Europe. Elle s’exprime tout particulièrement à travers le ralentissement du commerce mondial et le retrait du capital financier de certaines régions dites "à risque ", à l’image de l’Amérique latine. Avec une économie brésilienne tournant au ralenti, une économie mexicaine subissant les contrecoups directs de la récession étasunienne, le continent traverse et doit affronter d’énormes difficultés : chute des cours des matières premières, un endettement extérieur (public et privé) écrasant, etc. La crise de l’économie est en fait la composante la plus explosive de cette situation, et ses répercussions se font sentir au Paraguay et en Uruguay, ainsi qu’en Bolivie et au Chili, et jusqu’au Brésil. Différents analystes estiment même que la crise argentine est le principal facteur explicatif du ralentissement de l’économie du pays lusophone.
Bien que le défaut de paiement de l’Argentine était de fait "la chronique d’une cessation de paiement annoncée ", et alors que les grandes banques et les fonds d’investissement impérialistes avait pris leurs précautions pour limiter leurs pertes, il n’en reste pas moins qu’il s’agit là d’un coup dur pour l’économie mondiale. Il n’est pas en effet improbable que d’autres pays endettés du "tiers-monde " suivent le même chemin tôt ou tard, dressant ainsi une situation chaotique pour les principaux bailleurs de fonds internationaux.
Il s’agit d’autre part d’un sérieux coup porté aux monopoles espagnols qui avaient jusqu’à présents réalisés de forts bénéfices à travers le rachat d’entreprises nationales bradées, en Argentine comme dans le reste de la région. Ces entreprises ont aujourd’hui à affronter de sérieuses difficultés. Pour ne citer qu’un exemple, le Banco de Santander, propriétaire du Banco Ríos, estime ses pertes à prés d’1,3 milliards de dollars US. Alors que le gouvernement espagnol essaie désespérément de défendre les intérêts de Telefónica, Repsol, et autres rapaces de la même espèce, le gouvernement de Silvio Berlusconi s’est empressé de former une cellule de crise pour protéger les intérêts de Fiat et des autres tentacules du capital impérialiste italien en Argentine.
Au même moment, à travers la crise argentine, on peut lire l’exacerbation des rivalités inter-impérialistes entre l’Europe et les Etats Unis. Le grand capital nord-américain voit dans la crise du Río de la Plata l’occasion de mettre de côté ses rivaux du Vieux Continent, et notamment les entreprises espagnoles qui se sont montrées particulièrement performantes au cours des dernières années dans le rachat d’entreprises privatisées ainsi que dans le secteur bancaire. C’est une des raisons pour lesquelles le FMI et Washington étaient favorables à la dévaluation du peso argentin, alors que Madrid s’opposait fermement à cette option, puisque la rentabilité juteuse des investissements espagnols était justement garantie par la loi de convertibilité.
L’onde de choc générée par la débâcle économique et financière argentine continuera ainsi à se faire durement sentir au sein du Cône Sud. La chute du peso peut effectivement impulser une nouvelle vague de dévaluations des devises régionales, et même internationales, au cours des prochains mois.
Un contre-tendance dans le cadre de l’offensive impérialiste mondiale.
Les répercussions politiques de la crise argentine n’en sont pas moins importantes. Elles représentent un véritable contrepoint dans le cadre du climat réactionnaire de la situation mondiale à la suite de la victoire militaire impérialiste en Afghanistan. Ce panorama est complété aujourd’hui par l’offensive israélienne contre le peuple palestinien et la tension croissante entre l’Inde et le Pakistan. Il n’est pas sans importance qu’un pays semi-colonial tel que l’Argentine, dont la classe ouvrière est nombreuse et puissante, soit le théâtre d’une violente convulsion économique, sociale et politique sous l’impulsion des masses. Une telle situation peut se transformer en un important facteur de déstabilisation à un échelon régional, et sérieusement compromettre les plans de l’impérialisme pour le continent.
Alors que le pays a passé pour être l’élève modèle des politiques "néo-libérales " au cours de la dernière décennie, la catastrophe argentine représente un coup sévère porté aux prévisions du FMI et des agences impérialistes. Ce sera désormais beaucoup plus difficile pour l’impérialisme de maintenir les pays latino-américains dans la lignée de ses diktats au moment où le gouvernement de Bush entendait impulser à marche forcée l’application de la ZLEA (Zone de Libre-Echange des Amériques), une des clefs de sa stratégie pour réordonner le continent sous l’étroit contrôle de la politique de Washington, en fonction des intérêts des trusts étasuniens.
Avec la chute de De la Rúa, le gouvernement nord-américain perd de même un précieux allié dans le Cône Sud. Washington ne peut que craindre pour la "stabilité, la sécurité et la gouvernabilité " de la région, dans la mesure où l’impuissance du système politique argentin démontre le degré de décomposition auquel sont arrivés les régimes démocratiques bourgeois latino-américains, après des années d’application des programmes pro-impérialistes.
Un coup de fouet pour les luttes ouvrières et populaires en Amérique latine.
L’impact des journées révolutionnaires du 19 et 20 décembre ne pourra qu’impulser une dynamique nouvelle dans les luttes des peuples frères de la région.
On ne peut que rappeler que le soulèvement paysan et indigène de janvier 200 en Equateur, qui a fait tomber le gouvernement Mahuad, a donné le coup de départ à une large vague de luttes qui a parcouru les Andes et s’est étendue au reste du continent. Peut-on s’attendre à ce que les journées de décembre soient le début d’une nouvelle vague de mobilisations à un niveau régional ? Ce n’est pas seulement une possibilité, mais une nécessité aujourd’hui. La lutte pour défaire l’impérialisme, ses relais locaux, les gouvernements latino-américains, et leurs alliés, les grands capitalistes nationaux, est une lutte unique. Elle dépasse les frontières nationales et réclame l’unité des travailleurs, des paysans et des étudiants d’Amérique latine. A bas les plans de misère et d’austérité et pro-impérialistes appliqués par les Cardoso (Brésil), Lagos (Chili), Duhalde et leurs semblables ! Non au paiement de la dette extérieure et rupture avec le FMI ! Impérialistes, bas les pattes et hors de Cuba, des Malouines, de Colombie et de toute l’Amérique latine !
Les travailleurs argentins doivent rechercher l’unité avec leurs frères de classe brésiliens, uruguayens, boliviens, chiliens, paraguayens, etc.… de manière à ce que la classe ouvrière se place à la tête de la lutte continentale contre l’impérialisme et ouvre la voie pour le défaire. Cette unité est d’autant plus nécessaire que l’union de l’infrastructure de production et de la force de travail de nos pays sera vitale pour donner une puissante impulsion au développement des forces de production de manière à satisfaire les demandes basiques des peuples latino-américains et sortir de la spirale du non-développement et de la misère. On ne peut qu’imaginer l’énorme avancée que représenterait l’unité politique et économique du Brésil, de l’Argentine et de l’ensemble du Cône Sud. Néanmoins, comme l’a démontré l’échec retentissant du Mercosur, les bourgeoisies locales ont fait preuve de leur profonde incapacité à réussir une unité progressiste de la région. Seule la classe ouvrière peut mener à bien cette grande tâche historique, en en faisant sa propre revendication. Luttons pour une Fédération Des Républiques Socialistes d’Amérique Latine !
Il est nécessaire en même temps de tisser d’étroits liens avec la jeunesse qui au cœur même de l’impérialisme, de Seattle en passant par Gênes, s’est mobilisée contre les symboles du pouvoir financier, contre le FMI, et dernièrement contre l’agression impérialiste en Afghanistan. Il s’agit de même de trouver derrière eux l’unité avec la classe ouvrière européenne et étasunienne. Ce seront eux nos plus surs alliés, dans une lutte en commun, sous le drapeau de l’internationalisme ouvrier, contre la domination impérialiste et les plaies du système capitaliste. Les perspectives révolutionnaires que posent la situation argentine soulignent de même l’impérieuse nécessité de forger une direction internationale révolutionnaire des travailleurs et des opprimés. En tant que militants du parti des Travailleurs pour le Socialisme (PTS), nous réaffirmons la nécessité du combat pour avancer dans la reconstruction de la Quatrième Internationale, le parti mondial de la Révolution Socialiste.