Que cache la crise de la convertibilité ?
Par Paula Bach et Ruth Werner
Publié dans le journal du Partido de Trabajadores por el Socialismo, La Verdad Obrera y de la juventud explotada y oprimida n°94, daté du 20/12/2001, édition spéciale, distribué avec le programme du PTS lors de la bataille de la Place de Mai.
Traduction en français, Thomas. Collaboration de J B Malakoff.
En entrant dans sa quatrième année de récession, avec un taux de chômage officiel de 18% , l’économie argentine serait au bord du précipice. Un grand débat est en cours. D’un côté, ceux qui préconisent la dollarisation de l’économie soit en maintenant la parité 1 peso pour 1 dollar soit en dévaluant dans un premier temps le peso pour dollariser ensuite. De l’autre les dévaluationnistes. Derrière ces " propositions " se cache un affrontement aigu entre les différents secteurs de la bourgeoisie afin de décider qui gagnera et qui perdra dans cette crise.
La majorité des analystes économiques considèrent que l’économie argentine est " surévaluée ". Ils réduisent tous cette question à un problème purement monétaire. En réalité, le problème de la monnaie ne fait qu’exprimer de manière brûlante la crise structurelle de l’économie argentine. La surévaluation croissante du peso vient du fait que le " cycle de croissance " des années 90 arrive à sa fin. Du point de vue de l’économie capitaliste, cela signifie que la masse totale de profit existante n’est pas suffisante pour permettre la rentabilité de l’ensemble des capitaux installés. Normalement dans la logique générale des cycles capitalistes, les crises se résolvent à travers la destruction de capitaux avec, en conséquence, les licenciements et la concentration du capital qui a survécu, et un accroissement de l’exploitation. Maintenant, nous ne sommes pas face à une crise quelconque, à une fin de cycle quelconque, dans un pays quelconque. Il s’agit de la crise d’un pays semi-colonial comme l’Argentine, après un cycle de croissance très particulier comme l’a été celui de la décennie 90.
Ce " cycle de croissance " n’a pas été sans heurts. En premier lieu, il n’a été possible qu’après une période de profonde récession, et grâce à l’énorme dévaluation du salaire (hyper-inflation de 1989). Ce cycle s’est ouvert grâce à la " stabilité " obtenue à la suite de la défaite des luttes des fonctionnaires. Elle a permis le transfert des richesses nationales et des entreprises publiques, il a impliqué le licenciement de milliers de travailleurs, la hausse de la flexibilité et la perte de nombreuses conquêtes ouvrières. C’est seulement ainsi qu’a pu se réaliser la fameuse " croissance " qui a signifié un retour à une économie " primaire ", une plus grande pénétration du capital étranger dans l’économie ainsi qu’une profonde subordination à l’impérialisme, dont l’un des symptômes les plus patents est la croissance de la dette extérieure et de ses intérêts.
Il est évident que la récession dans notre pays est intimement liée à l’épuisement de la vente de la plus grande partie des actifs nationaux, qui durant la décennie 90 a attiré un flux élevé de capitaux assurant le fonctionnement de la convertibilité. Au-delà, à travers la crise mondiale de 1997, les titres de l’Etat nord-américain et le dollar sont devenus les modes de placement de capitaux les plus sûrs, la revalorisation du dollar qui a par conséquent aggravé la compétitivité de l’Argentine déjà faible sur la marché mondial (le peso étant accroché au dollar, ndt). Aujourd’hui, dans le contexte d’une profonde crise économique mondiale, avec la récession nord-américaine, la stagnation de l’économie japonaise et la faiblesse de l’Europe, il est impossible de concilier les intérêts du patronat et des travailleurs. L’exemple des années 90 et l’histoire de notre pays, en particulier depuis la décennie 70, démontre que pour les " grandes crises " le capitalisme ne peut qu’offrir de grandes " solutions ", dramatiques pour les exploités et les opprimés.
Une dévaluation tout comme une déflation interne des prix, nécessaires pour augmenter la compétitivité externe, constituent une voie pour dévaloriser les salaires comme les actifs de l’économie, ou en d’autres termes, concentrer le capital. Dollarisation ou dévaluation sont les deux " propositions " des différents secteurs de la bourgeoisie argentine pour réussir ce qu’ils appellent la " dépréciation " de l’économie. Les capitalistes veulent renouer avec la " rentabilité ", ce affectera de plein fouet les intérêts des travailleurs et des secteurs appauvris de la population. C’est ainsi que dans le cadre de la crise économique mondiale, les capitalistes cherchent à tout prix à sortir de la récession. Avant qu’ils n’y parviennent, il est de première importance que la classe laborieuse cherche sa propre issue à l’énorme marasme dans lequel est plongé l’économie argentine.
Le piège de la dévaluation.
La dévaluation est défendue par le " groupe productif " (l’Union Industrielle Argentine, la Chambre de la Construction, les Confédérations Rurales Argentines etc.) et le Fond Monétaire International (FMI). Leurs objectifs peuvent se résumer à la recherche de l’amélioration des prix relatifs, ce qui permettrait une meilleure compétitivité sur le marché mondial et au niveau du marché interne, ainsi qu’une importante baisse des salaires.
Les partisans de la dollarisation, représentés par Menem (président de 1989 à 1999), la bourgeoisie financière et les multinationales qui se sont appropriées toutes les entreprises de l’état, ne sont pas particulièrement appréciés par les travailleurs. Mais, après 4 années de récession, le discours des " productivistes " appuyés par la CGT officialiste de Daer et la CGT " dissidente " de Moyano, pourrait sembler préférable, permettant un accroissement de l’économie et générant des emplois. D’abord, et en règle générale, les dévaluations impliquent une chute des salaires en dollars, qui n’ont jamais été aussi faibles. En outre, les tarifs sont dollarisés , et beaucoup des composants du salaire social, comme la pension des chômeurs, les " plan travail ", les retraites et les pensions -qui se mesurent en peso- tomberont en deçà de leur niveau actuel, déjà catastrophique. Pour la classe moyenne, endettée en dollars, pour le petit commerçant qui ne peut pas concurrencer les grandes chaînes de supermarché, pour le paysan inondé qui a hypothéqué son champs, ce serait une catastrophe sociale.
Toute dévaluation implique un accroissement de la valeur relative des produits importés, et des tarifs dollarisés, par conséquent (bien qu’il soit certain qu’il y ait une grande déflation), l’inflation serait le mécanisme nécessaire par lequel les entrepreneurs compenseraient l’augmentation des coûts et de leurs pertes en les répercutant sur les prix.
Inévitablement, les prix basiques tendront à augmenter et le salaire continuera à être dévalué, ce qui impliquera une augmentation du coût de la vie. Cependant, devant la grave récession et la terreur du chômage, de nombreux travailleurs peuvent penser qu’il vaut mieux accepter la chute salariale que de rester sans travail. Mais ce n’est qu’une illusion.
Comme nous l’avons dit, pour affronter la crise, la bourgeoisie doit non seulement dévaluer le salaire mais aussi diminuer la quantité de capitaux existants (permettant une nouvelle distribution de profits vers des secteurs déterminés de la bourgeoisie). Si les dollarisateurs prétendent le faire d’un seul coup, dans le cas des dévaluationnistes, un processus de faillites serait probablement plus étendu dans le temps.
Nouriel Roubini, un expert qui défend la dévaluation affirme que : " (…) seule une déprécation drastique réduira le coût des actifs physiques et du capital dans la mesure nécessaire pour attirer les investissements. L’Argentine (…) comme beaucoup d’autres économies émergentes qui ont souffert de crises doit maintenir sa monnaie sous-évaluée pendant un moment avant de renouer avec la croissance. Pour cela, il faut une grande dépréciation réelle ". C’est-à-dire que les actifs nationaux qui seront évalués en pesos perdront de la valeur face au dollar tandis que les produits importés évalués en dollars se renchériront. Dans ces conditions, des secteurs entiers du patronat n’auront nécessairement d’autre issue que la faillite. Pendant ce temps, la chute de la valeur des actifs rendra possible leur rachat par des secteurs, internes ou externes, aboutissant à une plus grande concentration du capital.
D’autre part, il suffit d’observer que le FMI (Fond Monétaire International) défend –déjà quasi ouvertement- une dévaluation, pour conclure que rien de " national " ne se trouve derrière cette " solution ". Même si la dévaluation porte un préjudice au capital financier qui a des actifs investis dans le pays, un accroissement des exportations permettraient d’obtenir des devises afin de continuer à payer les créanciers externes.
Si l’on se livre à une analyse un peu plus fine, les secteurs bourgeois qui demandent la dévaluation sont ceux qui, loin de défendre le " patrimoine " et la production " nationale " ont transféré leur énorme dette à l’Etat durant la dictature(1976-1983). Grâce à Cavallo (ex-ministre de l’économie sous Menem, artisan de la convertibilité puis rappelé sous De la Rúa), ils ont collaboré dans les années 90 avec le président Menem pour flexibiliser les conditions de travail des classes laborieuses. Ils ont aussi été les partenaires de second ordre des multinationales lors du processus de privatisations.
Faillites subites.
La variante dollarisée :
Les entreprises privatisées, la bourgeoisie financière, la Société Rurale, défendent la dollarisation pour essayer d’éviter les dangers d’une dévaluation qui leur ferait perdre une grande partie des investissements directs dans le négoce juteux des tarifs en dollars.
La dollarisation constitue la forme la plus directe et immédiate de la dévaluation des actifs, soit par la dollarisation " tout court " où la dépréciation serait atteinte au moyen d’une déflation encore plus profonde que l’actuelle, soit en dévaluant pour dollariser après.
La dollarisation " tout court " consiste à lier la politique monétaire nationale à celle des Etats-Unis. Cependant cette politique se heurte à la rareté des réserves pour soutenir la parité.
En outre, la dollarisation aggraverait le manque de compétitivité des produits argentins à l’extérieur, rendant inévitable une dévaluation des salaires. C’est pourquoi les dollarisateurs discutent de la création d’une monnaie additionnelle qui serve seulement pour le paiement des salaires, monnaie qui évidemment se dévaluerait face au dollar. Cela permettrait de décharger à la fois le manque de réserves et la chute de la compétitivité, sur le dos des travailleurs.
La seconde variante, celle consistant à dévaluer puis à dollariser, permettrait le remplacement du peso par le dollar et la mise en place de différentes parités. Si la dollarisation se réalise avec une dévaluation préalable, un salaire de $ 600 pourrait se transformer en US$ 500 ou US$ 400 , ou beaucoup moins, selon le taux appliqué, et dans ce cas le pouvoir d’achat serait moindreen raison de la tendance à la hausse des prix des produits importés ou de ceux qui peuvent destinés à l’exportation.