Crise, néo-impérialisme et résistance

Par Juan Chingo

Après les événements du 11 septembre 2001, la guerre en Irak a représenté l’apogée de l’influence des néo-conservateurs de Washington. La défaite du régime de Saddam Hussein à la suite d’une guerre sans l’aval de l’ONU et une large opposition des alliés traditionnels des Etats-Unis sont la confirmation la plus évidente du cours unilatéral de la politique extérieure états-unienne.

A partir de ce résultat, deux chemins opposés s’ouvrent. Une des variantes est que les Etats-Unis transforment leur victoire en un succès politique en transformant l’Irak en une plate-forme afin de projeter leur pouvoir dans la région et dans le monde, en amenant à une redistribution du pouvoir/domination international. Pour reprendre l’expression de Charles Krauthammer , il s’agirait de passer du " moment unipolaire " ouvert par la décennie de la fin de la Guerre Froide et la débâcle de l’ex-URSS à une nouvelle " ère unipolaire ". L’autre possibilité serait que les Etats-Unis ne soient pas prêts à assumer les responsabilités qu’impliquent leur cours néo-impérialiste, ou même que les coûts de cette nouvelle politique soient trop élevés, les obligeant à reculer dans leur offensive à échelle internationale. Cette variante impliquerait une perte d’influence des Etats-Unis dans le système mondial, dévoilant la dichotomie aiguë entre leur énorme pouvoir militaire et leur capacité à modeler le monde à leur manière.

La politique des Etats-Unis de redéfinition de leur hégémonie au détriment de leurs concurrents impérialistes et des bourgeoisies semi-coloniales est l’élément le plus dynamique du panorama international actuel. La question est de savoir laquelle des deux tendances que nous venons de souligner l’emportera, ce qui aura un énorme impact sur la situation mondiale dans son ensemble.

 

" L’agenda " néo-conservateur

Le changement de régime à Bagdad est l’opération la plus importante réalisée par l’offensive guerrière états-unienne. Cela représente le premier chapitre de " l’agenda " néo-conservateur qui a pour but de redéfinir l’hégémonie nord-américaine. Comme le souligne Thomas Donnely dans un récent numéro de National Security Outlook de l’American Enterprise Institute, " la question centrale aujourd’hui, c’est comment les Etats-Unis peuvent capitaliser leur victoire en Irak afin de soutenir, étendre et institutionnaliser la Pax Americana ".

L’agression contre l’Irak démontre que les Etats-Unis ont décidé de modifier les bases de l’ordre mondial en fonction de leur seul profit. Il s’agit donc de " préserver la primauté nord-américaine [et] d’institutionnaliser l’unipolarité ".

Il en ressort une radicale transformation de la politique extérieur de la principale puissance mondiale, destinée à positionner les Etats-Unis comme une superpuissance intouchable, modifiant le statu quo actuel. Le Proche et le Moyen-Orient sont des régions où cette politique s’affirme le plus clairement, les équilibres politiques et géopolitiques ayant été fortement secoués par la guerre et ses conséquences.

Le nouveau cours que renferme la " doctrine Bush " laisse derrière elle le multilatéralisme qui était et reste encore aujourd’hui la politique la plus adéquate pour une fraction de l’élite nord-américaine afin de d’affronter les défis que représentent ses responsabilités hégémoniques et afin de préserver ses intérêts nationaux.

Cette politique est apparue à l’origine sous la présidence de Wodroow Wilson (1913-1931). Elle tendait à justifier un interventionnisme global tendant à présenter les Etats-Unis comme un policier global bénéfique. Cette politique a constitué le ciment de l’idéologie et des institutions créées à la suite de la seconde Guerre Mondiale. Cette politique a continué à être celle des Etats-Unis au cours des années 1990 sous les présidences de George Bush père puis de Bill Clinton. Si l’on compare les deux politiques extérieures états-uniennes, l’actuelle " se distingue par ce qu’elle n’est pas " comme le souligne un analyste. " Il ne s’agit pas du multilatéralisme clintonien, le Président ne fait pas appel aux Nations Unies, il n’exprime pas sa foi dans le contrôle de l’armement, et n’alimente pas non plus le moindre espoir en ce qui concerne tout type de " processus de paix ". Il ne s’agit pas non plus de l’équilibre réaliste du rapport de force cher à [Bush] père. Il s’agit plutôt d’une réaffirmation que la paix états-unienne et la sécurité véritable ne seront gagnées qu’après l’affirmation de la force militaire, comme des principes politiques états-uniens ".

La politique actuelle rappelle à certains analystes la vieille époque allant de la fin du XIX° au début du XX° avec ses invasions dans les Caraïbes, l’Amérique Centrale et même dans le Pacifique. Dans ce sens, Washington entendait couper la route des Européens sur le continent américain et s’assurer d’une route directe vers l’Asie, préparant l’expansion de l’impérialisme américain sur la scène mondiale. Plus précisément encore, l’actuelle philosophie néo-conservatrice s’apparente à celle de Theodore Roosevelt (1901-1908), opposée à celle de Wilson -qui fut elle la politique extérieure états-unienne dominante au cours du XX° siècle-. Certaines similarités sont surprenantes. Pour Henry Kissinger, Theodore Roosevelt " a été le premier président à insister sur le devoir des Etats-Unis de faire sentir globalement son influence, et mettre en relation le pays avec le monde, reprenant le concept d’intérêt national (…). Le premier pas (…) à consister à donner une interprétation plus interventionniste de la doctrine Monroe en l’identifiant aux doctrines impériales de l’époque. ‘Corollaire’ de la doctrine Monroe, il proclama le droit général d’intervention de ’toute nation civilisée’, que les Etats-Unis étaient les seuls à même d’exercer sur le continent américain ". Un des discours les plus connus de Theodore Roosevelt dépeint sa politique de pied en cap et rappelle le discours de Bush à l’ONU l’an passé lorsqu’il cherchait une légitimité internationale à sa politique. Il peut également nous rappeler les critiques les plus virulentes des néo-conservateurs à l’égard de la politique de l’administration Clinton. " Je considère haïssable l’attitude de Wilson-Bryan, consistant à avoir confiance dans les traités de paix, dans des promesses intenables, dans tout type de papier n’ayant pas l’appui d’une force efficace. (…) La bigoterie timide non appuyée par la force est aussi maligne et nocive que la force séparée de la justice ".

Proclamer ouvertement la stricte défense des intérêts nationaux et une politique guerrière teintée de défiance à l’égard des institutions multilatérales rapprochent l’actuelle politique états-unienne du dur réalisme de Theodore Roosevelt. Cependant, la politique de l’administration Bush combine à son tour les idées wilsoniennes de la promotion des valeurs nord-américaines dont le caractère universel font qu’elles peuvent être imposées à d’autres pays sans être négociées. C’est dans ce sens qu’une des figures paradigmatiques des néo-conservateurs, Paul Wolfowitz, secrétaire adjoint à la Défense, déclare que " pour gagner la guerre contre le terrorisme et aider à construire un monde plus pacifique, nous devons parler aux centaines de millions de personnes tolérantes et modérées habitant le monde musulman, où qu’ils vivent, et qui aspire à jouir des effets bénéfiques de la liberté, de la démocratie et de la libre entreprise. Parfois on décrit ces valeurs comme des valeurs occidentales. Mais ce que nous voyons dans les faits, comme en Asie et dans d’autres parties du monde, il s’agit de valeurs universelle, nées d’une aspiration humaine partagée ".

Nous nous trouvons donc face à une politique qui joint ce qui habituellement est présenté comme le masque progressiste derrière lequel se cache l’impérialisme nord-américain, utilisé par la droite républicaine pour mener une politique ouvertement impérialiste.

Mais ce qui est véritablement nouveau, c’est que dans la tentative états-unienne actuelle de redéfinition d’un nouvel ordre mondial la différence du passé, il ne s’agit pas de la politique d’un impérialisme en expansion mais bien d’un impérialisme en plein déclin. En d’autres termes, lorsque les Etats-Unis sont entrés sur la scène internationale, ils étaient jeunes et forts, avec la force nécessaire afin que le reste du monde adopte leur vision des relations internationales. En 1945, à la suite de la seconde Guerre Mondiale, les Etats-Unis d’Amérique était si puissants qu’il semblait qu’ils pouvaient modeler le monde à leur image. La situation actuelle n’est plus la même. Il existe trois blocs économiques plus ou moins équivalents et dans ce cadre les Etats-Unis ne peuvent ni se retirer de l’ordre mondial ni le dominer. Dans ces conditions, la tentative d’imposer un " ordre international libéral supérieur à celui qui a existé après la seconde Guerre Mondiale ", basé sur un nouveau système d’alliances avec des Etats partageant " les intérêts et les principes " étasuniens recèle une bonne dose de volontarisme et d’aventurisme pouvant générer chocs et tensions sur la scène internationale. C’est ce qu’a démontré récemment le conflit irakien, et l’on peut penser que le développement de ces tendances pourraient se retourner contre les Etats-Unis eux-mêmes.

 

Le programme interne du néo-conservatisme : un complément de la politique extérieure agressive

" L’unilatéralisme " américain a des racines économiques profondes. Ce que l’on appelle communément la " globalisation " -qui a représenté un bond en avant en terme de pénétration impérialiste dans la périphérie à travers la dérégulation des marchés, les privatisations et l’exploitation d’une main d’œuvre bon marché- a dynamisé les tendances les plus prédatrices du capital nord-américain.

Depuis le gouvernement de Ronald Reagan, cette politique s’est combinée au surgissement de nouveaux riches au cours du boom économiques et spéculatif des années 1980 et surtout 1990. Les deux facettes du problème –une plus grande oppression de la périphérie combinée à une plus grande régression sociale intérieure- ont créé les bases objectives du développement au sein de l’élite nord-américaine d’une base sociale proposant et appuyant un retour aux formes les plus barbares de l’impérialisme. Le gouvernement Bush est l’expression la plus achevée de ces secteurs. Le caractère de l’accumulation capitaliste des dernières décennies génère des forces économiques, politiques et sociales qui correspondent plus que jamais à la définition léniniste de l’impérialisme comme étant le frère jumeau de la réaction intégrale.

Sur le plan extérieur, la guerre en Irak a dévoilé cette réalité à des millions de personnes. Ce qui est peut-être moins connu, c’est la manière dont cette politique extérieure agressive s’accompagne sur le terrain interne d’un recul social qualitatif. Selon The Nation cette politique consiste à vouloir "  laisser derrière le XX° siècle ". Pour cette revue emblématique du libéralisme progressiste, " la grande ambition c’est de laisser derrière le XX° siècle, presque littéralement. En d’autres termes, il s’agit de défenestrer le gouvernement fédéral et réduire ses pouvoirs plus encore que ce à quoi il était réduit avant la centralisation du New Deal. (…) La primauté des droits de la propriété privée sont rétablis sur les priorités publiques partagées exprimées par les régulations gouvernementales. Surtout, la richesse privée –celle des entreprises comme celle des individus à gros revenus- est protégée face à toute revendication progressiste de mettre sur pied un impôt progressif en fonction des revenus ".

Le gouvernement Bush a déjà commencé à prendre des mesures allant dans ce sens. Pour ne citer que quelques exemples, on songera au nouveau cadeau fiscal aux riches, l’élimination de l’impôt sur les dividendes actionnariales, l’interdiction du droit à la syndicalisation des employés publics de la nouvelle Aire de Sécurité Intérieure de l’Etat. Portées à leur dernières conséquences les mesures que propose le programme néo-conservateur signifient une énorme transformation des conditions de vie des masses et de la classe moyenne nord-américaines. Ce programme inclut des mesures que nous pourrions résumer par les points suivants : a) élimination des impôts fédéraux sur le capital privé b) privatisation de la sécurité sociale et éventuellement démantèlement de toute forme collective d’épargne retraite pour en faire des comptes individuels c) retrait du gouvernement fédéral dans son rôle direct dans les secteurs du logement, la santé, l’assistance aux plus démunis et d’autres prérogatives sociales traditionnelles d) revalorisation des Eglises, de la famille et de l’éducation privée afin que ces secteurs jouent un rôle plus influents dans la vie culturelle nationale, en leur concédant une nouvelle base de revenus, notamment en terme d’argent public e) renforcement des entreprises contre le carcan régulateur, notamment face à la réglementation environnementale f) destruction des syndicats.

Ces mesures représentent un retour en arrière sans commune mesure avec le passé. Le Financial Times lui-même, principal organe de la City londonienne et peu enclin aux préoccupations sociales tend à voir un " agenda occulte " des extrémistes républicains qui ont voulu proposé, par la petite porte, la réduction des dépenses publiques, " notamment dans le domaine social ". L’impressionnant éditorial du 23 mai 2003 de ce journal qui parle " d’un asile d’aliénés aux mains de fous furieux " en référence à la politique fiscale des Etats-Unis, accuse " l’équipe Bush de faire passer la prudence par la fenêtre ". Le journal habitué à faire l’apologie des réformes libérales poursuit de manière lapidaire en soulignant que " pour [réformer] il n’est pas suffisant d’ébranler l’ordre international multilatéral, mais il faut également revoir de façon radicale la distribution du revenu ".

Tous, depuis le " progressiste " The Nation jusqu’au conservateur Financial Times, mettent en exergue le caractère du programme néo-conservateur qui signifie une régression brutale dans le cadre des importantes conquêtes acquises au cours d’années de lutte par le prolétariat et les masses nord-américaines. Ce programme consiste également à liquider toute régulation du grand capital établie à la suite de la Grande Dépression des années 1930, et revient à revenir à l’expression la plus simple du capitalisme sauvage de la fin du XIX° siècle, le capitalisme des " robber barons ".

Comme le souligne The Nation, " on peut voir que de nombreux thèmes chers aux conservateurs -la sécurité sociale, l’impôt sur le revenu, la régulation des affaires, les syndicats, le gouvernement centralisé de Washington-, tout cela représente les grandes batailles perdues par les conservateurs au cours des premières décennies du XX° siècle. C’est pourquoi l’ère Mac-Kinley représente un Eden que la droite entend restaurer ".

William Mac-Kinley a été président des Etats-Unis de 1897 à 1901, date de son assassinat. Il est alors remplacé par Theodore Roosevelt. Son gouvernement a été celui des " grands seigneurs féodaux du capitalisme ", un groupe qui régna entre 1865 et 1900 sur le monde de l’industrie et des finances. Cette société-là s’est caractérisée par la justification de l’inégalité sociale, la glorification des vertus de la richesse, concédant l’onction divine aux grandes entreprises et condamnant les masses à la résignation. Le rôle de la philanthropie et des Eglises afin de garantir la reproduction de ces relations sociales était essentiel.

Tout cela nous permet de conclure que nous nous trouvons face à une tentative ouverte de revenir aux sources du " capitalisme sauvage " -largement absent des pays centraux au cours du XX° siècle, notamment au cours de sa seconde moitié-. Il s’agit-là de l’expression des tendances les plus voraces du capitalisme financier. En ce sens, il s’agit d’un virage radical dans l’offensive bourgeoise par rapport à la première vague droitière menée sous le gouvernement Reagan. Cette première vague qui s’est poursuivie au cours des années 1990 n’a pas simplement impliqué des modifications fondamentales au sein des rapports entre les classes mais également au sein de la bourgeoisie elle-même. La régression sociale a impliqué un processus fort d’atomisation de la classe ouvrière et de polarisation au sein de la classe moyenne entre une importante minorité de classe moyenne élevée et une paupérisation de la majorité des secteurs intermédiaires. Cela a marqué la fin de la croissance des niveaux de vie et de mobilité sociale ascendante qui avait caractérisées l’ensemble de la classe moyenne au cours des années du boom. Au sein de la bourgeoisie, une énorme concentration et centralisation des secteurs financiers et industriels a eu lieu. Cela peut se lire dans le fait que 13.000 individus concentrent entre leurs mains 4% du PIB de la plus grande économie mondiale. Cette véritable " ploutocratie " capitaliste, unie par mille et un liens au système bipartite nord-américain, a reconfiguré les prérogatives de l’Etat capitaliste, abandonnant le vieux " compromis keynésien " afin d’impulser des politiques qui ont permis l’enrichissement accéléré des fractions les plus élevées de la classe capitaliste. Dans ce sens, nous pourrions définir le " néolibéralisme " comme un nouveau type ou la tentative d’instauration d’un nouveau type d’Etat afin de rendre compte de ce changement dans la configuration de la classe dominante nord-américaine et des fonctions de l’Etat impérial.

Comparé au " néolibéralisme ", la vague néo-conservatrice actuelle cherche à légitimer, naturaliser et consolider cette forme de domination. Mais le néo-conservatisme ne cherche pas seulement à approfondir cela et à l’étendre sur le terrain socio-économique, mais également sur le terrain politique et culturel en extirpant toute trace d’égalitarisme et avançant sur le terrain du régime à travers une remise en cause sans précédent des libertés démocratiques, en renforçant l’autorité de l’exécutif et le contrôle des trois pouvoirs de l’Etat par le personnel le plus droitier de l’establishment politique. Pour The Nation, " l’agenda de la droite laisse entrevoir une réorganisation qui conduira le pays à une plus grande séparation et segmentation sociales : des murs plus grands et une plus grandes distances pour ceux qui désirent se protéger de la sale diversité. La tendance à la désintégration sociale, qui inclut la lente rupture des larges classes moyennes, est une tendance que l’on connaît depuis des décennies, impliquant des fissures générées par des inégalités croissantes de statut et de niveau de vie. La droite entend légitimer et accélérer ces profonds changements sociaux au nom d’une plus grande autonomie. Démanteler tout garde-fou public de la société, redonner à la population l’argent de ses impôts et permettre que chacun prenne soin de soi-même ".

La politique extérieure agressive trouve son juste complément également réactionnaire dans le programme interne des néo-conservateurs. Ces deux tendances s’unifient derrière un fort patriotisme.

Si l’on peut dire que le fordisme (et/ou américanisme) et le wilsonisme ont été les bases du programme du capitalisme nord-américain dans sa période ascendante, programme grâce auquel il a établi son hégémonie sur le travail à l’intérieur puis, à la suite de la seconde Guerre Mondiale, lui a permis de se consolider en tant que puissance hégémonique, en modelant les institutions de l’ordre international à son image, le programme néo-conservateur, c’est l’exact contraire de cela. En ce sens, l’abandon du multilatéralisme dans le cadre de la politique extérieure s’accompagne de la tentative de destruction et de remplacement des éléments de " persuasion " comme le soulignait Gramsci, permettant l’intégration, la cooptation et la soumission de la classe ouvrière durant les époques de croissance. Une nouvelle combinaison, impliquant un autoritarisme croissant et/ou un bonapartisme s’accompagne d’un renforcement des valeurs morales traditionnelles. Le programme néo-conservateur n’est que le pur produit de la crise et du déclin du capitalisme nord-américain.

 

Les limites du pouvoir et de la domination militaire nord-américaine

Le programme néo-conservateur bénéficie d’un soutien croissant au sein de l’élite et reflète les tendances les plus profondes du capital américain. Il est néanmoins traversé par de fortes contradictions et repose sur la brèche énorme existant entre, d’une part, la suprématie militaire indiscutée qui est la base de la " militarisation " de sa politique extérieure, et d’autre part l’absence de volonté nécessaire pour accepter les sacrifices que cette politique extérieure implique.

D’un point de vue économique, la politique extérieure nord-américain est confrontée à une contradiction structurelle. Les Etats-Unis se sont transformés depuis quinze ans en la principale nation endettée à niveau planétaire. 5 à 6% de son PIB dépend de l’inversion étrangère directe et 40% de sa dette extérieure est entre des mains étrangères. Face à ses ambitions " impériales ", ses créanciers –notamment le capital européen- pourraient en venir à douter de continuer à financer les Etats-Unis à ces niveaux actuels.

Mais au delà de cette limitation économique, il existe un obstacle important se dressant face à l’agenda néo-conservateur et dont doit tenir compte toute discussion sur les conditions de possibilités d’établissement d’un " empire nord-américain ". Cet obstacle réside dans la transformation significative de la relation entre les pays centraux et les pays arriérés de la périphérie –ou semi-colonies-, à la suite des énormes luttes de libération nationale qui ont traversé le XX° siècle.

Le tournant américain tentant d’établir une domination impériale directe comme on le voit aujourd’hui en Irak fait face à une réalité indiscutable : aujourd’hui, la domination coloniale est beaucoup plus difficile à établir qu’au cours de la première vague de domination impérialiste. Comme le souligne l’historien britannique Eric Hobsbawm, " dans le passé [la domination coloniale] était rendue possible car les gens étaient préparés à accepter cette logique de pouvoir. Les Britanniques ont réussi à diriger l’Empire des Indes, bien plus grand que la Grande-Bretagne. Ils gouvernaient des centaines de millions de personnes avec un nombre restreint de soldats et de fonctionnaires britanniques, en partie parce que les Indiens avaient toujours été soumis à différents conquérants, et qu’ils acceptaient la logique de la situation. De plus (…) l’Empire britannique en Inde dépendait, en partie, des alliances passées avec les princes indiens, qui étaient sujets des Britanniques, mais qui ont sauvés les mêmes Britanniques ".

Cette caractérisation que fait un historien provenant du marxisme est aujourd’hui partagée par les secteurs les plus lucides de la bourgeoisie impérialiste face aux obstacles qui commencent à devenir patent face à la volonté de consolider la domination nord-américaine en Irak et au Proche et Moyen-Orient. Martin Wolf, un des principaux éditorialistes du Financial Times londonien souligne, par rapport à la tentative américaine de " constructions nationales " [" nation building "], que " les difficultés sont aujourd’hui plus grande qu’il y a un siècle ou plus. Ce qui a lieu sur le terrain est répercuté partout dans le monde. Les électorats [des pays centraux] sont conscients des coûts des occupations en terme de vies humaines et économiques. Les occupés ne sont pas d’origine paysanne comme les anciennes société agraires. La technologie moderne leur permet de communiquer facilement avec le monde extérieur. Ils savent ce que signifie auto-gouvernement, démocratie, nationalisme et aujourd’hui la renaissance islamiste. L’Empire britannique a été fille de son époque. On ne peut pas le recréer aujourd’hui ".

Mais la plus grande faiblesse du projet néo-conservateur réside dans la charge que représente pour la population nord-américaine cette redéfinition des formes de la domination impérialistes et des risques que cette domination implique. Joseph Nye souligne que " l’empire américain n’est pas limité par la ‘sur-extension impériale’, si l’on entend cela comme un coût impossible par rapport à notre PIB. Nous consacrions une part plus importante de notre PIB au budget militaire au cours de la Guerre Froide. La sur-extension va venir du fait que l’on devra maintenir l’ordre dans chaque fois plus de pays périphériques, plus que ne peut l’accepter l’opinion publique. Les sondages montrent que l’idée impériale est peu accepter par la population. En réalité, le problème de la création d’un Empire américain doit être poser en termes de ‘sous-extension impériale’. Ni la population ni le Congrès montrent de réelle volonté d’investir sérieusement dans des instruments nécessaires pour les constructions nationales [nation building] et pour des moyens de gouvernabilité distincts de la force militaire. (…) Notre armée est formé pour combattre plus que pour assurer un travail de police. (…) Elle tend à éviter les constructions nationales. Elle a créé une force armée qui est plus préparée pour enfoncer une porte, renverser un dictateur puis rentrer à la maison que pour rester et faire face au long travail de construction d’une politique démocratique ".

La panique et la peur générés par les attentas du 11 septembre au sein de la population américaine ont permis à Bush d’impulser de manière exceptionnelle une politique impériale à moindre coût, du moins sur le plan interne, au cours de ses deux récentes incursions militaires victorieuses, en Afghanistan puis en Irak. Mais un projet militariste soutenu devrait gagner de solides bases sociales internes, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui aux Etats-Unis en dépit du tournant droitier du gouvernement Bush. De nouvelles convulsions sociales internes ou extérieures, de nouveaux attentats terroristes et une plus grande panique et défiance de la population pourraient néanmoins créer dans l’avenir une base sociale réactionnaire qui pourrait être séduite par la nouvelle démagogie impérialiste, pouvant appuyer une politique extérieure militariste soutenue. Au contraire, le coût croissant de la position internationale des Etats-Unis, tout comme un bond en avant dans la crise économique interne, pourraient créer des forces hostiles au nouveau cours militariste et unilatéral, comme cela a été déjà le cas dans le passé au cours de la guerre du Vietnam. Cela se voit d’ailleurs dans l’opinion favorable croissante dont bénéficie Hillary Clinton identifiée à la politique –appliquée de manière sénile- fidèle au vieux multilatéralisme sous l’administration Clinton. Un autre phénomène est l’apparition –plus à gauche sur l’échiquier politique- d’Howard Dean et son discours populiste, signe annonciateur des élections présidentielles de 2004. Voilà les deux programmes alternatifs qui se préparent de manière préventive dans des secteurs encore minoritaires aujourd’hui de l’establishment, face à une probable détérioration ou échec du cours impérialiste actuel.

Ce que l’on peut en revanche affirmer, c’est qu’il sera dur pour Bush de continuer à bénéficier d’un consensus exceptionnel afin de poursuivre sa politique extérieure militariste soutenue, et cela à mesure que le traumatisme causé par le 11 septembre disparaît du corps social américain. Bien au contraire, tout semble annoncer une polarisation de la population américaine. En raison de tous ces éléments précédemment énoncés, il n’est pas à exclure que le projet néo-conservateur –même s’il représente les tendances structurelles du capital états-unien et son objectif de conserver sa primauté mondiale- ne soit appelé à reculer ou à céder son hégémonie temporaire dont il bénéficie depuis les attentas contre les tours jumelles et le Pentagone.

A l’heure actuelle l’enjeu immédiat est l’Irak est la capacité des Etats-Unis à gérer la lutte de guérilla anti-américaine combinée au réveil politique chiite dans le Sud du pays. Si les Etats-Unis et la Grande-Bretagne obtiennent un succès rapide et transforment l’actuelle instabilité en un gouvernement stable, les néo-conservateurs de Washington seront légitimés. Si la transformation de l’Irak échoue, les conséquences pourront être abominables pour les néo-conservateurs. Comme le souligne Martin Wolf en tirant la sonnette d’alarme, " les Etats-Unis doivent comprendre les limites de leur pouvoir militaire. L’idée que leur seule force prépondérante permet de réordonner la politique internationale est une pure illusion. Parfois, c’est inévitablement le cas. Mais si les Etats-Unis tentent d’atteindre leur objectif à travers une politique extérieure militarisée qui déprécie la vision de leurs alliés et le rôle des institutions globales, ils sont condamnés à l’échec. Et cela serait un échec, pas simplement pour les Etats-Unis, mais pour le monde entier ". En d’autre termes, ce qui fait peur à ce lucide analyste de la bourgeoisie impérialiste, c’est que le cours militariste affaiblisse le seul gendarme mondial, gardien de la totalité de l’ordre capitaliste.

 

La réapparition du conflit inter-impérialiste

La tentative des Etats-Unis d’obtenir des avantages non plus seulement sur un plan économique et commercial mais également sur un plan géopolitique signifie une énorme détérioration des relations inter-étatiques qui se caractérisent par un l’émergence de blocs impérialistes qui commencent à être antagoniques. L’unilatéralisme états-unien, c’est-à-dire sa décision d’imposer ses intérêts en toute circonstance, menace les intérêts vitaux des autres grandes puissances impérialistes -et tout particulièrement de l’Europe- et les oblige à se défendre.

Dans le cas européen les terrains les plus importants de confrontation sont :

-Le projet de l’Allemagne, de la France, de la Belgique et du Luxembourg de créer un système de sécurité et de défense incluant un commandement indépendant de celui de l’OTAN.

-Bien que cela corresponde en grande partie à des facteurs économiques structurels, la décision américaine de dévaluer fortement le dollar face à l’euro et porter ainsi un coup à la croissance économique de l’Allemagne et de la France qui se trouvent pratiquement en récession, représente le châtiment états-unien face aux positions de l’axe franco-allemand lors de la guerre en Irak.

-Les préparatifs de guerre en Irak ont mis en lumière la concurrence entre les Etats-Unis et l’Europe pour influencer politiquement et diplomatiquement les pays d’Europe Centrale et Orientale (PECO). De même, les Etats-Unis mènent une politique divisionniste face à l’UE, abandonnant ainsi leur politique traditionnel visant à favoriser l’unité du continent.

-La dispute pour instaurer une relation privilégiée avec la Russie. Alors que l’UE, et plus particulièrement l’Allemagne, appuie la création –encore à un état embryonnaire- d’une zone de co-prospérité européenne qui regroupe l’UE, la Russie et les pays de l’ex-URSS, Bush fait le voyage à Saint-Pétersbourg et rétablit des relations cordiales avec Vladimir Poutine en essayant de rétablir des relations cordiales avec Poutine, distinctes des rapports que Bush entretient désormais avec Chirac et Schröder.

-Le projet de création d’une zone de libre échange avec l’Afrique du Nord et le Proche et Moyen-Orient annoncé par Bush avait pour objectif de gagner la sympathie des pays musulmans et porter un coup aux relations de ces pays avec l’UE qui considère le bassin méditerranéen comme une zone d’influence privilégiée.

La victoire rapide en Irak a forcé ces Etats à reculer tactiquement et à négocier dans la mesure du possible par rapport à la période de tension qui a précédé la guerre en Irak. Cela peut se voir dans la nouvelle résolution de l’ONU qui appuie l’occupation de l’Irak par les Etats-Unis, dans le durcissement de la politique européenne par rapport au terrorisme et le contrôle de la prolifération des armes de destruction massive, la forte pression européenne sur l’Iran sommé d’accepter les visites des inspecteurs de l’Agence Internationale à l’Energie Atomique (AIEA), et enfin, même s’il s’agit d’un tournant secondaire, le refroidissement des rapports entre l’UE et Cuba.

Mais les fissures qui sont apparues au sein du système mondial ne vont pas se boucher si rapidement. Plus encore, selon certains commentateurs, les rapports entre les Etats-Unis et l’UE ont atteint un point d’inflexion fort. Ivo H. Daalder, de la Brookings Institution, soutient que " les conséquences immédiates de l’unilatéralisme états-unien ont été gérables. Les divergences entre les Etats-Unis et ses principaux alliés européens ont continué à croître mais n’ont pas encore atteint un point de rupture. Mais ce moment pourrait se rapprocher plus rapidement que ce que l’on pourrait prévoir. La crise actuelle des relations [inter-atlantiques] surgit au cours d’une période où les forces centripètes qui cimentent l’Alliance sont sûrement les plus faibles et les forces centrifuges au moins aussi fortes que les premières qu’à n’importe quel autre moment depuis la Seconde Guerre mondiale. Il existe une inquiétude croissante chez les Européens : leur incapacité à influencer le cours de la politique extérieure états-unienne ne va-t-elle pas rendre l’alignement sur les Etats-Unis trop coûteux, plus coûteux que les bénéfices qu’ils peuvent en tirer ? ".

De l’autre côté de l’Atlantique, Cristoph Bertram, fervent atlantiste jusqu’il y a peu, écrit dans un article intitulé " L’Allemagne ne sera pas un vassal des Etats-Unis " que le projet de création d’un commandement européen séparé de l’OTAN " est bien entendu plus symbolique que substantiel. Il ne transformera pas l’UE et moins encore les quatre signataires [France, Allemagne, Belgique et Luxembourg] en un acteur international sérieux (…). La seule manière d’y arriver, ce serait de réaliser une véritable intégration militaire, en liant les membres de manière irréversible au sein d’une politique de défense, comme l’euro a pu le faire au niveau de la politique monétaire. Le défi du projet militaire n’est pas aller trop loin. Il est allé suffisamment loin pour se protéger contre la politique américaine de ‘diviser pour mieux régner’ ".

Dans le cadre de l’antagonisme naissant entre les deux pôles de l’Alliance Atlantique, sa fracture définitive dépendra au cours des prochaines années de la gestion et de l'approfondissement de la politique unilatéraliste nord-américaine, dont la continuité aura un impact encore plus grand sur les relations européo-américaines que le processus complexe de construction européenne.

 

Le défi européen

Une des caractéristiques centrales de l’actuel système international réside en ce que l’UE est trop grande pour être un vassal de Washington mais trop faible et divisée pour être un formidable contrepoids. C’est pour cela que l’évolution européenne et le défi de l’approfondissement et de l’extension de l’UE actuelle au cours de la prochaine décennie est crucial afin de déterminer le caractère global de l’ordre mondial.

Les fragilités profondes de l’économie états-unienne et les doutes croissants sur le cours général de la politique de l’administration Bush ont accéléré les rythmes et les discussion sur l’euro et la construction politique européenne qui ne sont plus restreintes à un cénacle fermé, mais sont devenues une discussion publique, mises à l’épreuve de la réalité. La nouvelle opposition européenne ouverte au cours unilatéral américain et l’accélération du projet de construction européenne ont pris une toute autre tournure lors de la récente dispute diplomatique autour de l’Irak. Ce n’est que le fruit d’un processus antérieur : la recomposition de l’axe franco-allemand.

L’agrandissement de l’UE impliquait préalablement une nécessaire réforme des institutions et de la Politique Agricole Commune (PAC) en vue de l’intégration des PECO. Pendant des années une certaine tension a existé entre la France et l’Allemagne autour de ces thèmes. La Grande-Bretagne, derrière l’axe Blair, Aznar et Berlusconi, utilisait cette fissure afin d’isoler la France, avec l’accord de l’Allemagne. Mais au cours du mois de septembre 2002, Chirac a inversé le cours de cette dynamique en réglant avec succès le problème agricole à travers un compromis avec Schröder alors que les deux s’unissaient face à la politique guerrière de Bush. Au cours du Sommet européen des 24 et 25 septembre 2002, l’axe franco-allemand s’est reconstitué, signifiant une défaite pour Blair. Cette opération leur a permis de gagner en autonomie par rapport aux Etats-Unis.

L’échec de Blair de faire rentrer la Grande-Bretagne dans l’euro en juin 2003 a consolidé cette perspective et empêche le Royaume-Uni de jouer un rôle influent –du moins dans l’immédiat- dans le processus de construction et d’expansion européenne. Le processus d’expansion européenne est appuyé par les secteurs les plus forts de la bourgeoisie et des grandes compagnies industrielles, financières et d’assurance. Ces secteurs auront accès à une main-d’œuvre qualifiée peu coûteuse et à de nouveaux marchés protégés et garantis par les institutions de l’UE.

Bien que le programme utopique et réactionnaire de l’unification européenne soit condamné à l’échec sur le long terme, il est évident que la nécessité de faire contrepoids face aux Etats-Unis et d’améliorer les perspectives pour le capital européen sur le plan international ont impulsé, en dépit de multiples contradictions, le processus de centralisation étatique en cours. Ce processus englobe tant une coordination des politiques des différents pays que la constitution de corps supranationaux. Nous assistons à une dynamique qu’avait formulée comme hypothèse Ernest Mandel dans Le capitalisme tardif, " le modèle de la concurrence inter-impérialiste continue, et adopte de nouvelles formes historiques. Dans ce modèle, bien que la fusion internationale du capital ait avancé suffisamment pour remplacer un plus grand nombre de puissances impérialistes par un moindre nombre de super-puissances, la puissance freinante du développement inégal du capitalisme empêche la formation d’une véritable communauté globale d’intérêts pour le capital. La fusion de capitaux se fait à niveau continental, mais c’est pour cela que la concurrence impérialiste intercontinentale s’intensifie toujours plus ".

Dans la cadre des tendances récessives et déflationnistes croissantes de l’économie mondiale qui frappent durement l’économie européenne et allemande en particulier, ce processus est soumis à d’importantes tensions et de possibles crises. Bien que la Convention qui a préparé un projet accepté lors du Sommet d’Athènes a obtenu un certain succès, sous la façade de l’unité se cache un imbroglio d’intérêts nationaux contradictoires et des alliances émergentes qui se préparent en vue de conflits futurs.

Sur le plan extérieur, le principal obstacle de l’UE reste l’opposition des Etats-Unis. Ces derniers chercheront à manœuvrer pour chercher à diviser les Etats européens, en pariant sur l’échec du projet. Ils peuvent s’appuyer sur certains PECO membres de l’Otan ou sur leurs chevaux de Troie internes, les gouvernements italiens et espagnols, plus proches de la politique de Bush que de celle de leurs pairs du Vieux Continent comme l’a montré la récente crise irakienne.

Mais face à cet ennemi extérieur -que la bourgeoisie doit au moins neutraliser afin de réussir dans son entreprise- il existe un ennemi intérieur auquel il lui faut régler son compte : la classe ouvrière européenne. Afin de se constituer en un bloc impérialiste sérieux sur le plan international, la bourgeoisie des principaux européens doit modifier en profondeur le rapport de force avec ses propres prolétariats. C’est là le sens politique, pressé de surcroît par la crise économique actuelle, des attaques contre l’Etat providence. La signification de ce combat va bien au-delà du cadre strictement économique. Il va dans le sens de l’augmentation de la compétitivité du capital européen en réduisant le coût du travail et en étendant la valorisation du capital à des secteurs qui étaient auparavant la chasse gardée de l’Etat providence comme l’exigent les banques, les grands assureurs et la bourse.

Plus stratégiquement, la liquidation de l’Etat providence permettrait l’augmentation du budget militaire. Cela signifierait pouvoir projeter une politique sérieuse de défense. C’est la seule manière pour que l’Europe commence à être prise en compte dans les problèmes de sécurité pour faire face à l’impressionnante supériorité militaire américaine.

Ces tâches gigantesques et ces défis complexes qu’impliquent le projet de construction de l’UE expliquent la politique extérieure européenne prêchant, à la différence des Etats-Unis, pour le respect du statu quo international. L’Europe a besoin d’une situation internationale sans risque afin de se concentrer sur son difficile défi interne. C’est un des motifs essentiel de son " pacifisme " et de son opposition aux aventures que veulent mener les Etats-Unis.

 

Le destin des PECO et de l’ex-URSS dans un monde impérialiste divisé

Les frictions actuelles entre les Etats-Unis et l’Union Européenne altère le processus de restauration capitaliste dans les PECO alors que ce processus avançait de manière soutenue au cours de la dernière décennie. Au cours de cette période, il a semblé que les Etats-Unis laissaient les pays d’Europe occidentale semi-coloniser les PECO, alors que l’Amérique voyait les pays de du pourtour Pacifique comme leur principale zone d’expansion capitaliste.

Les tensions qui ont fait surface au cours de la crise irakienne avec les allusions états-uniennes à la " vieille " et à la " nouvelle " Europe ainsi que la réponse très dure de Jacques Chirac à l’égard des pays d’Europe de l’Est qui se sont alignés sur Washington ont marqué la fin de cette idylle. Si les divisions entre les Etats-Unis et l’UE s’accentuent au cours des prochaines années, cela peut obliger les gouvernements des PECO à devoir choisir entre ces deux blocs impérialistes. Cela reviendrait à saper les fondements de la stabilité de ces pays et signifierait un retour à l’instabilité chronique de l’histoire de l’Europe Centrale, soumise aux frictions des différentes grandes puissances. Dans ce cadre, l’intégration d’un premier lot de PECO en 2004 pourrait générer des questions en matière de sécurité en raison de leur appartenance à l’OTAN.

La récente division inter-impérialiste affecte également le gouvernement Poutine en prise avec le processus de restauration capitaliste en Russie. La consolidation de ce processus implique l’intégration totale de la Russie à l’économie capitaliste mondiale. Mais une telle transformation exposerait encore davantage la faiblesse du capitalisme russe naissant et accentuerait les contradictions d’une société déjà fortement secouée par le désastre économique, social, culturel et démographique qu’a signifié la liquidation de l’économie bureaucratiquement planifiée il y a déjà plus de dix ans. De plus, alors que la Russie a de nouveau tenté de faire la cour aux Etats-Unis à la suite du 11/09, il existe une contradiction entre les intérêts russes à échelle régionale ainsi que dans les zones où elle maintient son ancienne influence -bien que fort diminuée- et la principale puissance impérialiste. Ces tendances contradictoires expliquent la nature vacillante et parfois incohérente de la politique extérieure russe. Comme le définit un analyste, Vladimir Poutine est " un grand tacticien mais sa stratégie extérieure et intérieure est moins claire (…). Il manque bien souvent de moyens pour atteindre ses objectifs ".

En d’autres termes, Poutine a réussi à gagner du temps mais sans modifier fondamentalement la tendance au déclin ou à la décomposition qui a caractérisé le processus de restauration capitaliste depuis le début, expression de la crise capitaliste mondiale. En ce sens, bien qu’au cours des dernières années la Russie s’est transformée en un producteur de matières premières, avec une économie fortement dépendante des revenus du pétrole et du gaz, elle poursuit son chemin sur la voie de la désindustrialisation massive et conserve une grande partie de son infrastructure économique dans l’obsolescence. La dévaluation et les prix élevés du pétrole ont permis une plus grande stabilisation que prévue du régime bonapartiste à la tête duquel se trouve Poutine, mais sans altérer fondamentalement la dynamique de la situation.

En dernière instance, ce n’est pas en raison de la force de la Russie mais bien de sa faiblesse que Poutine peut encore manœuvrer, en raison de la peur qu’éveille l’éventualité d’une banqueroute totale de l’Etat russe. Cela transformerait ce pays en la principale source mondiale de prolifération d’armes de destruction massive. Le régime en Russie, qui a permis une importante concentration et fusion entre l’Etat, le capital financier et la criminalité organisée revêt un caractère transitoire : soit il s’achemine vers un nouveau saut dans la décomposition, soit se profile une réponse politique de masse –absente et déviée en 1998 par le Parti Communiste Russe- qui sache cristalliser le fort sentiment d’humiliation et de ressentiment qu’a engendré l’avancée capitaliste.

 

Les néo-conservateurs et " le concurrent stratégique " chinois

Bien que s’opposant à la politique de Washington au cours de la guerre contre l’Irak, la Chine s’est maintenue en retrait, ne s’attirant pas les foudres de Bush à l’inverse de la " troïka " européenne. Bien plus, l’ancien dirigeant Jiang Zemin a été un des rares chefs d’Etat invité dans le très fermé ranch texan de Bush. Cependant, en dépit de ces gestes de bonne volonté, la Chine reste pour les néo-conservateurs le " concurrent stratégique " des Etats-Unis. Certains voient même la guerre contre l’Afghanistan et l’Irak ainsi que l’installation d’une série de bases américaines dans les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale comme les premiers pas vers un étranglement économique et militaire du dragon asiatique.

Contradictoirement, le processus de restauration capitaliste en Chine a transformé ce pays en une puissance régionale qui aspire à occuper une position de poids au sein de l’ordre international. L’émergence de la Chine comme acteur international entre en contradiction avec les intérêts économiques et sécuritaires des puissances impérialistes qui dominent le système capitaliste mondial, notamment avec les Etats-Unis. Loin de pouvoir accepter l’émergence de nouvelles puissances concurrentes, les Etats-Unis ont besoin de stabiliser durablement et d’approfondir davantage leur pénétration et leur contrôle de ces zones géographiques, sources de marchés, de main d’œuvre peu coûteuse et de matières premières pour le capitalisme mondial, ce qui implique leur semi-colonisation totale. A cela s’opposent de manière décisive les intérêts des masses opprimées et exploitées qui refusent d’accepter le coût énorme que représente l’achèvement de la restauration/semi-colonisation. Cela entre également en contradiction avec les ambitions des bureaucraties restaurationnistes qui refusent, dans leur transformation en nouvelle classe bourgeoise, à se voir condamner à occuper une position secondaire sur l’échiquier mondial.

Au cours de la décennie passée, le gouvernement Clinton a appliqué une politique qui encourageait la croissance chinoise. Il voyait dans la prospérité économique la garantie principale afin d’ancrer fermement Pékin au sein de l’ordre international dominé par les Etats-Unis.

Les néo-conservateurs considèrent à l’inverse que cette politique a eu –ou aura- pour résultat stratégique une Chine qui ne se plie pas à la domination indiscutée du monde par les Etats-Unis. John Mearsheimer, principal théoricien de l’école géopolitique du " réalisme offensif " exprime bien cette nouvelle logique impérialiste en affirmant qu’il " est clair que le scénario le plus dangereux auquel aurait à faire face les Etats-Unis en ce début de XXI° siècle serait celui d’une Chine transformée en hégémon potentiel en Asie du Nord-Est. Bien entendu, les perspectives de transformations de la Chine en un hégémon dépendent dans une grande mesure du rythme rapide de modernisation de son économie. Si cela a lieu et la Chine ne se transforme pas seulement en un leader de la production en technologie de pointe, mais en la puissance la plus riche au niveau mondial, et bien elle utiliserait très certainement sa richesse pour construire une puissante machine militaire. (…) La Chine pourrait ainsi développer sa propre version de la Doctrine Monroe, dirigée contre les Etats-Unis. (…) La Chine laissera entendre que l’immixtion états-unienne en Asie inacceptable ". Ce qui fait l’importance de cette analyse n’est pas tant son caractère scientifique –puisqu’elle n’en a pas- mais bien le fait qu’elle sert à justifier le tournant de la politique américaine qui est passée du " compromis constructif " à une politique plus dure de " containment ". " Cette analyse suggère que les Etats-Unis a un intérêt profond à voir une diminution de la croissance économique chinoise au cours des prochaines années (…). La Chine est beaucoup trop éloignée et n’a pas encore accumulé suffisamment de puissance latente afin de faire le saut qui la transformerait en une hégémonie régionale. (…) Ce n’est donc pas trop tard pour que les Etats-Unis inversent ce cours et fasse le nécessaire afin de freiner le développement chinois ".

Ce nouveau discours géopolitique, dans le cadre d’une des pires crises du système capitaliste mondial depuis la Seconde Guerre mondiale laisse entrevoir la possibilité que les Etats-Unis adoptent des mesures de représailles économiques, politiques et/ou militaires contre la " menace chinoise " face au déficit commercial américain grandissant auquel contribuent les importations chinoises. Un tel scénario signifierait une forte aggravation de l’équilibre capitaliste international, déjà bien détérioré, et pourrait bien être le talon d’Achille du fameux miracle économique chinois.

 

Les pays périphériques et la nouvelle domination " néo-impérialiste "

La fin de la Guerre Froide a signifié la fin de la justification historique de l’impérialisme nord-américain consistant à soutenir les élites locales des pays périphériques comme alliés fondamentaux dans la lutte contre l’URSS et surtout contre la révolution dans le " monde sous-développé " qui a constitué une des zones chaudes du système mondial de l’après-guerre. En d’autres termes, l’existence de " régimes clients ", une des béquilles centrales de l’ordre de l’après-guerre, a permis aux Etats-Unis d’exercer et de maintenir leur hégémonie mondiale.

Après 1989, la victoire idéologique que signifia la chute du " communisme " tel que le présentait la propagande impérialiste et l’échec du " socialisme réel " qui était pris par de nombreux pays périphériques comme modèle afin de sortir du sous-développement, tout cela a permis la cooptation par les Etats-Unis des élites de ces pays sur un programme de " modernisation néo-libérale ". Cependant, cet alignement inconditionnel n’a pas produit les résultats escomptés puisqu’il mena de nombreux pays vers de sérieux reculs et une crise aiguë tel que c’est aujourd’hui la norme dans la plupart des pays périphériques.

Dans ce cadre la politique des Etats-Unis ne revient plus à s’opposer simplement comme auparavant de manière directe ou indirecte aux luttes de libération nationale. A la différences du passé, ils en sont venus à s’opposer aux élites locales elles-mêmes comme le montre leur politique à la suite du 11 septembre. Elles ne sont plus considérées comme nécessaires mais plutôt vues comme une lourde charge pour les nécessités économiques et politiques de l’impérialisme américain. Voilà la signification historique de la politique de " changement de régime " -regime change-, formule qui synthétise le passage pour les Etats-Unis d’une domination néo-coloniale à des formes plus directes de domination, ce que nous avons appelé " néo-impérialisme ". Nous utilisons le terme " néo-impérialisme " afin de distinguer l’approfondissement actuel de l’oppression impérialiste sur la périphérie tant par rapport au néo-colonialisme de l’après-guerre que par rapport au colonialisme classique. Le tournant néo-impérialiste actuel combine le caractère destructeur du colonialisme classique sans aucune de ses " vertus ", expression de la décomposition et du caractère parasite et prédateur du système impérialiste au début du XXI° siècle.

Cette tendance est patente au Moyen-Orient. La défaite irakienne et la présence militaire américaine massive a entraîné une soumission sans précédent des bourgeoisies arabes aux desiderata du maître yankee. Bien qu’avec une intensité différente, le renforcement de l’oppression impérialiste affecte à degré divers l’ensemble des Etats semi-coloniaux. Cela menace l’existence indépendante de certains de ces Etats ou implique la réduction de leur degré d’autonomie.

C’est cette énorme pression ou étouffement impérialiste qui pousse –ou peut pousser-, malgré leur timidité et leur lâcheté, à un renouveau des velléités des bourgeoisies nationales entendant recouvrir certaines marges d’indépendance par rapport à l’impérialisme. Bien qu’actuellement cela se limite à des gestes ou à des mesures de propagande limités, on ne peut ne pas considérer cette tendance. Néanmoins, par rapport aux premières impulsions nationalistes des jeunes bourgeoisies nationalistes, l’impulsion actuelle a –ou aura- un caractère sénile et son cycle de croissance et de décadence sera probablement plus court. Ce rôle plus éphémère du nationalisme bourgeois répond à des causes structurelles : la plus grande intégration à l’économie mondiale de ces pays et l’existence de liens plus forts entre la bourgeoisie impérialiste et certains secteurs de la bourgeoisie nationale, financiarisée et prédatrice des actifs et des épargnes nationaux comme son maître impérialiste. Cela fait que les relations entre l’impérialisme, la bourgeoisie nationale et le prolétariat des pays semi-coloniaux se sont d’avantage polarisées en faveur des deux premiers acteurs par rapport au siècle passé. Cela sera la source structurelle d’un combat acharné entre les deux combattants centraux : la classe ouvrière et l’impérialisme.

 

La situation de la lutte de classes au début du XXI° siècle

La subjectivité ouvrière est l’élément le plus en retard par rapport à la décomposition et l’accélération des facteurs objectifs de la crise du système capitaliste. Ce retard est la conséquence des changements structurels dont a souffert la classe ouvrière au cours de l’offensive néo-libérale, le virage à droite des directions officielles du mouvement ouvrier et, fondamentalement, de l’absence de victoire révolutionnaire au cours des dernières décennies. Cela dit, si nous comparons la situation actuelle avec celle de la classe ouvrière au début des années 1990 et en prenant en compte le surgissement du mouvement anti-globalisation, les luttes contre les plans " néo-libéraux ", l’usure du réformisme qui poursuivit sur le chemin de l’administration de la crise, et dernièrement, le développement spectaculaire du mouvement contre la guerre, nous pouvons prévoir –si des défaites décisives n’ont pas lieu- le développement de sauts qualitatifs dans la lutte et la subjectivité de la classe ouvrière et du mouvement de masse.

C’est ce qu’indique, comme symptôme, la massivité et la portée mondiale du mouvement pacifiste avant et pendant la guerre contre l’Irak et les dizaines de luttes qui ont été menées au cours des dernières années contre l’offensive néo-libérale. Ces deux tendances soulignent, au-delà de leurs limites, que nous sommes en pleine situation transitoire entre la fin d’une phase historique du mouvement ouvrier et l’émergence d’un nouveau cycle. En d’autres termes, nous sommes dans une nouvelle période transitoire caractérisée d’une par la fin du stalinisme, le virage social-libéral de la social démocratie, c’est-à-dire la fin du vieux mouvement ouvrier hégémonisé par les grands appareils contre-révolutionnaires qui ont dominé le vingtième siècle. De l’autre, nous nous trouvons face à l’émergence de nouvelles forces sociales et politiques. Néanmoins, ce réveil à la vie politique de millions de personnes, ou plus précisément l’émergence du nouveau est encore fortement marquée par les défaites des dernières décennies, par les limites de l’auto-organisation des masses et par la faiblesse du marxisme révolutionnaire. C’est ce qui permet que cette tendance puisse encore être canalisée ou contenue par de vieilles ou de nouvelles médiations réformistes, empêchant que ne se développe une subjectivité ou une radicalisation révolutionnaire.

Les tendances des masses à l’action directe -qui se sont révélées lors de la " guerre de l’eau " et la Coordination pour l’Eau et la Vie de Cochabamba en 2000, que l’on peut considérer comme un premier antécédent, et dont l’expression la plus élevée ont été les Journées révolutionnaires argentines qui ont fait chuté le gouvernement De la Rúa et la défaite du coup d’Etat gorilliste au Venezuela- voilà ce qu’essaient de dévier la nouvelle vague de gouvernements réformistes de la région, comme celui de Chávez au Venezuela, de Lucio Gutiérrez en Equateur, de Lula au Brésil et de Kirchner en Argentine. Ces gouvernements ont réussi, pour l’heure, à contenir les tendances à la radicalisation dans l’affrontement entre les classes qui caractérisent le sous-continent. Cependant, que ce soit dans les pays où la continuité institutionnelle avec les anciens régimes est plus ouverte ou les pays dont les nouveaux gouvernements " réformistes " ont continué pour l’essentiel avec les vieilles recettes néo-libérales, la tendance à l’action directe ou aux luttes revendicatives et/ou politiques reste très vive ou alors émerge.

Un premier exemple pour illustrer les pays où la continuité institutionnelle avec les anciens régimes est plus ouverte : la crise révolutionnaire qui a traversé la Bolivie en février 2003 ou à la proclamation de l’Etat de siège face à l’agitation ouvrière et paysanne au Pérou. Pour illustrer le second cas, les pays dont les nouveaux gouvernements " réformistes " ont continué pour l’essentiel avec les vieilles recettes néo-libérales, on songera à la grève de l’ensemble des salariés du public au Brésil contre le programme de réforme des retraites impulsé par le gouvernement du PT, ou aux grèves des ouvriers du pétrole et aux menaces de mobilisation de la CONAIE en Equateur. Ces éléments laissent entrevoir qu’avec des rythmes plus ou moins lents ou accélérés, ces processus peuvent se répéter et s’approfondir, dans le cadre d’une Amérique latine politiquement, économiquement et socialement convulsée.

En Europe, deux phénomènes se développent et affectent directement le mouvement de masse. Il s’agit d’un côté d’une vague de luttes des travailleurs contre les attaques gouvernementales et patronales européennes visant à démanteler la protection sociale et d’autres conquêtes de l’Etat Providence. Le contrôle de la bureaucratie syndicale et le caractère corporatif de ces luttes constituent le principal avantage de la bourgeoisie, au beau milieu d’une forte crise économique, ce qui peut entraîner d’importantes défaites pour les travailleurs. On peut en voir un premier exemple dans la victoire de Raffarin face aux journées de grève des employés du public et des enseignants en France au printemps 2003. L’action des direction syndicales a évité que ne se répète la grève générale des employés du public de 1995 qui a fini par avoir la tête du gouvernement Juppé en 1997. En Allemagne, après plusieurs jours de grèves des métallos dans les landers de l’Est, réclamant les 35 heures, les travailleurs sont retournés au travail sans obtenir satisfaction et faisant la sourde oreille aux appels de la bureaucratie d’IGMetall entendant poursuivre la grève. C’est la première défaite du plus grand syndicat d’Europe occidentale qui a appelé à cette lutte offensive en pleine récession sans que ne fassent grève au même moment les principaux bataillons des landers de l’Ouest.

Le second phénomène reste la convergence et la transformation du mouvement de la jeunesse no-global en un large et massif mouvement contre la guerre à caractère polyclassiste qui a regroupé les militants du mouvement anti-globalisation, d’anciens militants des années 1960 aux années 1980, certains secteurs de la classe moyenne opposée à la politique de Bush, et d’importantes fraction du salariat, notamment les travailleurs en col blanc. Un premier bilan de ce mouvement montre que malgré sa massivité peu d’éléments de radicalisation se sont développés. En d’autres termes, ce mouvement n’a pas laissé dans son sillage, comme sous-produit, des institutions qui s’opposent et portent atteinte à l’ordre capitaliste, ni de type soviétiste ni des courants centristes qui tendent vers la révolution.

La responsabilité en incombe aux directions bureaucratiques du mouvement ouvrier qui ont évité que le mouvement ouvrier, avec ses méthodes et son programme, ne soit la force dirigeante du mouvement anti-guerre. Mais le rôle des grandes directions du mouvement ouvrier dont la fonction a été d’éviter que ne soit paralysée la machine guerrière de l’impérialisme ne gomme pas pour autant les responsabilités de courants centristes tels que le SWP anglais ou la LCR française. Ces courants, qui ont eu un rôle actif dans le mouvement, ont empêché que ne se cristallise un véritable courant anti-impérialiste comme conséquence des mobilisations contre la guerre.

L’exemple le plus parlant est peut-être celui du SWP. Ses militants sont devenus les meilleurs activistes et même dirigeants des comités contre la guerre, allant jusqu’à diriger la Coalition Stop the War. Néanmoins, le SWP ne portait pas un programme qui combatte conséquemment contre l’impérialisme, et notamment les impérialismes " démocratiques " européens, ou pour la centralité de la classe ouvrière dans la lutte anti-impérialiste. Le SWP a ainsi laissé le champ libre pour que le mouvement anti-guerre soit en réalité dirigé –même si les cliffistes anglais en étaient la tête visible- par les " opposants " du Labour ou ses " dissidents " comme Ken Livingstone.

On peut dire la même chose pour la LCR en France ou pour la CGT espagnole et certains courants de IU. En agissant de manière centriste et en défendant un programme d’ensemble réformiste contre la guerre, ils ont ouvert un boulevard permettant la réapparition de partis en déclin comme le PSOE ou le PS français. Les courants que nous venons de citer, tout comme le PRC italien et les néo-autonomistes en Italie, ont pu s’adresser au cours de cette période à de larges masses. Mais leurs propres limitations politiques et la faible subjectivité qui pèse sur les épaules du prolétariat ont fait que l’ordre établi –dont font entre autres partie les partis traditionnels et les syndicats de masse- n’est pas rentré en crise.

Le nouvel afflux militant qu’ont enregistré des organisations comme la LCR ou le SWP ou certaines directions syndicales alternatives comme les COBAS italiens ne provient pas d’un contexte de radicalisation. Cela n’a donc pas poussé ces directions vers une politique plus à gauche et n’a pas non plus créé d’ailes potentiellement révolutionnaires en leur sein. La politique qu’ont porté ces organisations consistait en un " alternativisme " respectant les " espaces " et les frontières des organisations traditionnelles du mouvement ouvrier. Ces organisations se sont donc contentées de " croître à partir de l’extérieur ". En ce sens, en dépit d’une phraséologie plus radicale, leur politique n’a pas consisté à affronter les directions traditionnelles du mouvement ouvrier. A aucun moment le PRC et les COBAS n’ont affronté la CGIL ou la LCR et LO n’ont affronté les directions traditionnelles du mouvement ouvrier, ni pendant le mouvement contre la guerre, ni d’ailleurs au cours des grèves du printemps 2003.

Les éléments que nous soulignons ci-dessus démontrent une évolution lente et tortueuse de la subjectivité de la classe ouvrière et du mouvement de masse. Si l’on considère cependant la situation sur le long terme, les tendances agressives du grand capital qui se profilent ainsi que le fait que continue à subsister, pour une période longue, la brèche existante entre les puissances impérialistes, tout cela permet de formuler l’hypothèse d’un saut qualitatif en terme d’action et de radicalisation du mouvement ouvrier et du mouvement de masse.

La division inter-impérialiste la plus importante depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale affaiblit le système capitaliste dans son ensemble et crée la possibilité historique pour que le mouvement de masse passe d’une lutte de caractère défensif à une stratégie de transformation révolutionnaire de l’ordre existant. Pour cela, il est essentiel que la classe ouvrière et les masse dans le monde n’aient aucune illusion dans leurs propres gouvernements ni dans les directions traîtres du mouvement ouvrier, et qu’ils mènent une politique indépendante contre toutes les ailes de la bourgeoisie impérialiste ou de la bourgeoisie nationale dans les pays semi-coloniaux. Voilà la leçon que l’on peut tirer des mobilisations contre la guerre en Irak qui en dépit de leur caractère massif n’ont pas pu mettre en échec le cours guerrier de la politique de Bush, en raison de leur alignement en ultime instance derrière le bloc " pacifiste " des bourgeoisie européenne. Aujourd’hui plus que jamais, il est nécessaire d’avancer sur le chemin de la résolution de la crise de la direction révolutionnaire du prolétariat, afin que la classe ouvrière puisse tirer profit des possibilités exceptionnelles que lui offre la fracture de " l’ordre global ".

 

L’ouverture d’une nouvelle période historique ?

L’énorme tension qu’un conflit secondaire comme la guerre en Irak a généré sur l’échiquier international nous démontre que nous sommes peut-être face aux premières secousses d’une nouvelle période historique.

Plus d’une décennie après la chute de l’URSS, le capitalisme mondial a montré qu’il n’était pas capable de rajeunir, ni de résoudre sa crise, ni d’ouvrir une nouvelle étape de développement qui lui permette de dépasser son déclin historique. Ce que l’on a appelé " la globalisation financière " n’a pas pu mettre un frein au développement des contradictions capitalistes, et les a même plutôt exacerbées.

Si nous observons la situation sous un angle stratégique -en partant des tendances profondes de la crise économique internationale comme de la tentative états-unienne de redéfinir la mappemonde- tant le programme néo-conservateur aux Etats-Unis que l’offensive contre l’Etat providence de la bourgeoisie des différents pays européen montrent que la poussée des ambitions impérialistes de part et d’autre de l’Atlantique s’accompagne d’une attaque frontale contre les conditions de vie des populations mêmes de ces pays-là. Mais à la différence du néolibéralisme qui s’est essentiellement imposé par le biais de mécanismes démocratico-bourgeois, cette nouvelle et brutale offensive contre la classe ouvrière et l’ensemble des secteurs populaires a recours à des méthodes plus dures. C’est en ce sens que l’augmentation de la militarisation et des chocs diplomatiques sur la scène internationale s’accompagnent d’une bonapartisation croissante sur le plan interne. Voilà les symptômes d’une nouvelle étape historique, d’une étape où " les gouvernements comme les classes luttent de manière plus exacerbée lorsque la ration est maigre que lorsque ils en sont pourvue en abondance ".

Bien que les tendances plus agressives du capital, dont le néo-conservatisme est une des expressions les plus abouties, impliquent pour les prochaines années une situation plus difficile et des pénuries toujours fois plus importantes pour le mouvement de masse, d'un point de vue stratégique, Immanuel Wallerstein souligne une des perspectives probables pour l’avenir.

Wallerstein dresse un parallélisme entre la situation actuelle et la réaction bourgeoise face à la Révolution française de 1789 et qui triompha définitivement en 1815 en restaurant l’ordre européen et mondial réorganisé derrière la Sainte Alliance de Metternich dont la politique consistait à freiner le désordre par plus de répression. " Les faucons nord-américains représentent le retour de Metternich et ses politiques réactionnaires, avec leur unilatéralisme sur la scène mondial et leurs tentatives très sérieuses de démantèlement de l’Etat providence aux Etats-Unis. C’est en ce sens que le Financial Times souligne que ‘la raison leur importe peu’. C’est pour cela que les héritiers de Sir Robert Peel sont tellement choqués. Tout comme les politiques de Metternich ont mené au désastre les forces conservatrices à niveau mondial en 1848, les héritiers de Peel craignent (et espèrent) que les politiques de Bush feront de même, voire pire. Et ils pensent que le désastre point à l’horizon. Peut-être qu’un jour il y aura un affrontement entre la gauche et la droite. Mais aujourd’hui, nous assistons à un affrontement entre la fraction Metternich et la fraction Peel du centre-droit. La fraction Metternich pense que ce qui est en jeu, c’est l’ordre mondial. La fraction Peel pense que ce qui est en jeu c’est la survie du système capitaliste ".

Bien que d’un point de vue général, il est possible de penser à d’autres perspectives tel un krach économique aux conséquences identiques ou plus profondes que celui des années 1930, ou encore à l’exaspération des disputes entre les grandes puissances s’accompagnant du développement d’un conflit militaire inter-étatique dans une zone de la planète, il est très intéressant de voir que les secteurs les plus lucides de la bourgeoisie craignent éventuellement une réponse du mouvement de masse.

Considérée d’un point de vue plus historique, la situation actuelle est inédite en ce qui concerne la nature des deux combattants fondamentaux, le prolétariat et la bourgeoisie mondiale. Le mouvement ouvrier et le mouvement de masse –à la suite des trahisons de leurs directions au cours du XX° siècle et le poids que représente l’échec du " socialisme dans un seul pays " pour l’idéal communiste- souffrent d’une crise politique de direction et de projet stratégique comme jamais. Mais la situation n’est cependant pas non plus historiquement favorable à la bourgeoisie. Le déclin des Etats-Unis comme puissance hégémonique s’accompagne de l’émergence de blocs impérialistes qui commencent à être antagoniques, qui souffrent eux aussi d’une énorme faiblesse structurelle comme le montre le tortueux processus de construction européenne en tant que force opposante des Etats-Unis. Voilà bien des différences par rapport aux énormes ressources sur lesquelles pouvait encore compter le système impérialiste mondial il y a une centaine d’année, au cours de la première moitié du XX° qui vit émerger l’explosion furieuse de l’impérialisme américain remplaçant l’hégémonie britannique !

Ces deux éléments, la faiblesse pour des motifs différents des deux classe antagoniques, font que l’on peut avoir l’impression que rien ne bouge sur la scène internationale, en dépit de tous les changements à la surface. Mais les marges de manœuvre sont de plus en plus courtes. Nous parions et nous luttons pour que la classe ouvrière, au cours des prochaines années, tire parti de la situation et profite de la division croissante de l’ennemi pour obtenir une victoire révolutionnaire qui lui permette d’affaiblir qualitativement la domination impérialiste.

Juillet 2003.