Vers une récupération soutenable de l’économie mondiale ?
Par Juan Chingo
Après plusieurs années de difficultés, l’économie mondiale paraît être sur le chemin d’une récupération cyclique impulsée à nouveau par la croissance de l’économie étasunienne. Les marchés financiers rassurés par les fortes mesures monétaires et fiscales menées par les gouvernements et les banques centrales parient sur une telle récupération. Face à ce nouvel élan d’optimisme, nous démontrerons dans cet article que les bases de cette récupération sont fragiles et qu’il sera très difficile de la soutenir car les forces structurelles qui ont entraîné la fin du boom des années 90 n’ont certainement pas diminuées et peuvent encore s’aggraver à moyen ou long terme. Malgré la conjoncture actuelle et, aux risques de nous tromper, nous pensons que le début du XXIème siècle peut être une ‘décennie perdue pour le capitalisme global’.
Lorsque Ernest Mandel analysait la récession généralisée de 1973-1974, il écrivait : " Dans l’histoire du capitalisme, chaque crise de surproduction combine des caractéristiques générales qui dépendent des contradictions fondamentales du mode de production capitaliste avec des caractéristiques particulières fonction du moment historique précis au cours duquel se produit le développement de ce mode de production". En reprenant cette méthode d’analyse, la crise actuelle est le fruit de la combinaison suivante. D’un coté, c’est une crise classique de surproduction qui résulte de la baisse du taux de profit de l’économie étasunienne moteur de l’économie mondiale depuis 1997. D’autre part, ce sont les particularités mêmes de cette crise caractérisée par une suraccumulation, un surendettement et une sur-spéculation jamais vues lors des précédentes crises d’après guerre qui en sont la cause. Cette forme particulière est due à l’offensive capitaliste qui a abolit les contrôles des changes, du système financier, et de la production qui ont été imposés après le crack des années 30. Ce processus a accentué les traits basiques du mode de production capitaliste. Il a permis : une homogénéisation majeure en éliminant ou intégrant les anciennes formes de production ; un élan interne plus important à travers la différenciation des tâches et des fonctions, en particulier dans le secteur de la finance ; et a enfin permis une tendance à l’interconnexion évidente dans le développement de l’intégration de l’économie capitaliste mondiale. Ainsi, la crise actuelle peut se résumer en une crise de la mondialisation et du modèle anglo-saxon qui en est sa forme prédominante.
Les transformations financières et corporatives comme outil pour restaurer les bénéfices
Avant d’analyser la crise du ‘modèle anglo-saxon’, nous allons tout d’abord voir les transformations financières et corporatives originaires des USA et d’Angleterre qui ont été, par la suite, étendues en grande mesure au reste des pays impérialistes et qui ont été impulsées dès le début des années 80 comme solution pour la restauration de la rentabilité du capital après la chute des taux de profit pendant les années 70.
La libéralisation financière a obligé la levée des barrières entre les banques d’investissement, les banques commerciales et les compagnies d’assurance mises en place par le ‘New Deal’ afin de répondre au surendettement et à la surproduction de la période des années 20 qui s’est terminée par le crack boursier de 1929 et la grande dépression. L’expression même de ce processus a été, en avril 1998, la fusion du groupe Travelers Insurance, propriétaire de la banque d’investissement Salomon Smith Barnet, et de la banque commerciale Citicorp afin de former le Citigroup qui est aujourd’hui l’institution financière la plus grande des USA. Ce sont ces groupes, mastodontes de la banque qui ont surgi à la suite de la déréglementation financière, qui profitent énormément aujourd’hui des honoraires des émissions d’actions, des lancements des bons d’entreprises et de l’organisation des diverses fusions et acquisitions.
Ces modifications bancaires ont été accompagnées par le développement du ‘modèle anglo-saxon’ ou ‘capitalisme actionnaire’ qui cherchait à donner le pouvoir de l’entreprise aux actionnaires afin de permettre sa restructuration de telle manière qu’il soit possible d’imposer ‘la dictature de la rentabilité’. Ce processus permettait de discipliner les managers et les gérants qui devaient absolument tenir compte de l’impact de leur décision sur la valeur boursière de l’entreprise. Chacune d’entre elles doit " créer de la valeur " (valeur boursière et pas valeur créée par l’exploitation de la force de travail au sens marxiste du terme) et n’avoir comme unique but que l’augmentation de la valeur en bourse de ses actions ou ses dividendes.
Afin de s’assurer de ‘l’attachement’ des managers aux objectifs des actionnaires, leurs revenus sont garantis par des bons, fonction des profits ou de la valeur globale de l’entreprise c'est-à-dire, soit des actions ou des stock options. L’offensive bourgeoise contre le travail a donc pris cette forme et a détruit le vieux modèle fordiste. Ce modèle fordiste permettait une augmentation du salaire réel en fonction des profits et de la productivité et créait une relation de coopération entre les managers et les travailleurs représentés par les syndicats. L’obligation de forts bénéfices a entraîné les groupes, au nom de la ‘satisfaction des actionnaires’ et la ‘bonne gouvernance de l’entreprise’ à la fusion afin de réduire l’emploi, les salaires et de supprimer tout obstacle aux profits. A cette époque, la mode était celle du ‘downsizing’ (réduction de taille) c’est à dire des licenciements massifs.
Ces transformations ont permis une récupération du taux de profit qui n’a cessé d’augmenter durant 15 ans. Le point d’inflexion est à situer aux alentours des années ’81-’82, même si durant la décennie des années ’80 et le début ’90 cette récupération de la rentabilité ne s’est pas accompagnée d’une reprise du taux d’investissement. A la différence de ces années de " néolibéralisme ", le cycle 1996-200 fut exceptionnel par la combinaison d’une forte financiarisation de l’économie et d’un processus d’accumulation amplifié accéléré réfutant toutes les thèses qui relient financiarisation, stagnation et parasitisme et qui nient toute possibilité d’accumulation capitaliste. Ce phénomène s’est développé à un rythme tel qu’il n’a pu maintenir, dans le temps, le taux de profit espéré par les investisseurs et, est aujourd’hui la base de l’actuelle crise de suraccumulation, surendettement et de spéculation jamais vues depuis les crises antérieures à la Seconde Guerre Mondiale.
Ascension et décadence du " modèle anglo-saxon "
Le comportement dynamique et plus flexible du système financier et corporatif du ‘modèle anglo-saxon’ accompagné de la position encore privilégiée des USA dans le système financier international qui lui a permis durant des années d’attirer à bas coûts la plus value non accumulée comme capital du reste du monde, surtout après la crise asiatique de 1998, explique le boom étasunien des années 96-2000 et permet de comprendre les faiblesses et les déséquilibres de cette économie.
Dans le chapitre du " Le Capital " sur " le rôle du crédit dans la production capitaliste ", Marx soutien l’affirmation suivante : " Si le système de crédit peut faire figure de levier principal de la surproduction et de la surspéculation commerciale, c’est seulement parce que le procès de reproduction, par nature élastique, se trouve tendu ici jusqu’à l’extrême limite, étant donné qu’une grande partie du capital social est utilisée par ceux qui ne le possèdent pas et qui, par conséquent, se mettent à l’ouvrage bien autrement que le propriétaire qui, s’il est lui-même actif, suppute peureusement les limites de son capital privé. Il en ressort simplement que la mise en valeur du capital basée sur le caractère contradictoire de la production capitaliste ne permet le développement véritablement libre que jusqu’à un certain point et constitue en réalité une entrave immanente et une barrière à la production, constamment rompue par le système de crédit. "
Les caractéristiques définies par Marx pour le système du crédit et des sociétés par actions ont été poussées jusqu’à des limites impensables par le boom du crédit et de l’actionnariat qui s’est développé aux USA à la fin des années ’90. Alors que le taux de profit déclinait aux USA depuis 1997-1998, le taux d’accumulation a augmenté et s’est maintenu à un niveau élevé jusqu’en 2000. La source de cet essor spectaculaire de l’accumulation capitaliste durant ces années est l’abondance du financement et en particulier l’extraordinaire accroissement du financement extérieur après 1997. Dans une étude Dumenil et Levy soutiennent : " L’investissement a commencé à reprendre de manière usuelle après la récession de 1991-1992 et jusqu’en 1995 et cette expansion s’est maintenue malgré la baisse du taux de profit cumulé. L’investissement a été financé par d’autres sources "… "Après dix ans de ralentissement autour de 1.3%, le rapport investissement net sur le stock net de capital fixe a atteint 4.4% en 2000, niveau comparable à celui de 1963-1981. … Entre 1990 et 1997, le financement provenait plus de ressources internes … alors qu’à partir de 1997 après avoir atteint son niveau le plus haut cette source de financement déclinait. A partir de 1997, deux éléments ont pris le pas : les prêts et l’investissement direct étranger…. De cette manière, la continuité du boom au-delà des limites usuelles établies par le taux de profit peut être expliquée par la volonté d’endettement et par la contribution des investissements étrangers. Depuis 1997, nous trouvons dans ce processus la première caractéristique importante de la phase finale du boom.
Cette dynamique d’accumulation capitaliste peut s’apprécier de façon significative dans le secteur de la haute technologie, la branche de l’économie la plus active. L’inter relation entre les finances et l’innovation technologique a stimulé l’expansion productive au-delà de la capacité de rentabilité espérée par les nombreux investisseurs qui ont fait monté le prix des actions de ces entreprise créant ainsi la bulle spéculative du Nasdaq et entraînant ainsi à la fin du cycle une crise phénoménale de suraccumulation, surendettement et de pure spéculation.
Ainsi, dans le secteur des télécommunications, et après la dérégulation du marché en 1996, le Citigroup a aidé 81 compagnies de téléphonie à prendre 190.000 millions de dollar de dettes et d’actions, beaucoup plus que ce qu’elles pouvaient investir assurant ainsi le rythme de l’expansion et de surcapacité. Au printemps 2000, au zénith du marché des actions, la capitalisation des compagnies téléphoniques avait atteint 2.7 millions représentant près de 15% du total des corporations non financières des USA et ce malgré un poids inférieur à 3% du PNB.
La magnitude des actifs en garanties, ou collatéraux, aidait les entreprises téléphoniques à s’endetter sans limites. Selon Robert Brenner "entre 1996 et 2000, elles ont contracté 800.000 millions de dollar de dettes bancaires et ont émis des bons sur le marché financier à hauteur de 450.000 millions de dollar. Sur cette base, elles furent capables d’augmenter l’investissement à un taux annuel de 15% et de créer 331.000 emplois ". Le résultat est une brutale surcapacité productive. Comme le signale le même auteur : " En l’an 2000, pas moins de six sociétés nord américaines construisaient de nouveaux réseaux nationaux de fibres optiques tous concurrentiels. Une centaine d’autres entreprises s’occupaient des lignes locales et plusieurs d’entre elles étaient en concurrence sur les réseaux sous marins. Si l’on additionne le tout, aujourd’hui les USA sont traversés par 39 millions de milles de fibres optiques soit de quoi à faire 1566 fois le tour de la terre. L’inévitable résultante de ce processus a été un gigantesque excès : le taux d’utilisation des lignes téléphoniques se maintient aujourd’hui à un taux catastrophiquement bas de 2.5 à 3% et les réseaux transatlantiques sont utilisés a, à peine, 13% de leur capacité. … . La conséquence est la quantité de capital gaspillée qui ne peut être valorisée à un taux de retour prévisible dans le temps ". Le déclin du secteur des télécommunications a affecté des mêmes problèmes les fournisseurs des autres branches des hautes technologies qui souffrent de la même tendance à la suraccumulation. En d’autres termes, l’existence d’une capacité productive installée et oisive est une crise plus générale qui affecte surtout le secteur de haute technologie, c’est-à-dire de l’informatique, des semi conducteurs et les sociétés de téléphonie. Aussi, en Août 2001, le taux d’utilisation de la capacité de production était de 76,20%, niveau le plus bas depuis la récession de 1982. Ce taux est encore plus faible dans les industries des hautes technologies où il est passé de 88% en 1995 à 63.40% en 2001.
En conclusion, cette réalité montre comment les USA ont pu atténuer, durant cette période des années ’90, les contradictions ouvertes au début des années ’70 en lançant une expansion phénoménale mais dont le caractère a exacerbé en même temps les contradictions inhérentes au système.
L’énorme imbrication du système financier nord américain et l’abondance de liquidité au sein du système productif –possible grâce à l’abondance de capitaux étrangers à bas ‘prix’- a entraîné la surabondance de marchandise qui ne représentent pas le travail socialement nécessaire inhérent au système de crédit. Ernest Mandel écrit : "Aux débuts du capitalisme industriel, chaque capitaliste pouvait se rendre compte si le travail investi pour produire les marchandises était ou non le temps de travail socialement nécessaire. Il lui suffisait de se rapporter au marché et de rechercher des acheteurs aux prix de production. Quand le commerce et le crédit s’insèrent entre l’industrie et le consommateur, alors l’industriel commence à réaliser de façon automatique la valeur des marchandises. Mais dès cet instant, il ignore si ses marchandises trouveront ou pas des débouchés réels ; " l’ultime consommateur ". Bien après qu’il ait dépensé l’argent, contre-valeur des marchandises produites, il se peut que celles-ci ne puissent être vendues et qu’elles ne représentent pas le temps de travail socialement nécessaire. La dépression est alors inévitable. Le crédit tend à éloigner cette dépression mais la rend encore plus violente quand elle se produit ". En d’autres termes, le modèle " anglo-saxon " amène jusqu’au bout la tendance au gaspillage des forces productives et approfondit la caractéristique dominante du mode de production capitaliste de l’époque impérialiste.
La suraccumulation de capital, la libéralisation financière et le "modèle anglo-saxon " ont donné naissance à un résultat tout à fait nouveau se traduisant par l’enrichissement personnel des managers contre les intérêts des travailleurs mais aussi des actionnaires qui cherchaient à les discipliner à leurs intérêts grâce au capitalisme par actions.
Ainsi d’après The Economist : " Nombreux des scandales corporatifs qui traversent les USA ont démontré, ces dernières années, une criminalité ouverte. (…) . L’autre grand scandale n’est pas une rupture de la loi mais le fait que les chefs d’entreprises se sont habitués à ‘s’auto-gratifier’ comme propriétaires sans pour autant assumer les risques de la propriété alors que les réels propriétaires, les actionnaires, leurs ont laissé les mains libres ".
Les managers ont récupéré " les carottes en or " comme permettent de l’apprécier les chiffres suivants. D’après la revue Fortune, en 1970 la compensation annuelle réelle moyenne était proche des 1,3 millions de dollar (actualisé) pour le top 100 des chefs exécutifs ce qui représentait alors 39 fois le salaire d’un travailleur moyen. A la fin des années 90, cette moyenne est passée à 37,5 millions de dollar c’est-à-dire à 1000 fois le niveau du salaire d’un travailleur.
Cette extraordinaire " expropriation des expropriateurs " a été le produit particulier de la relation entre les sociétés de comptabilité, les banques d’investissement, les projectionnistes de la nouvelle ingénierie financière des top managers des entreprises, les responsables de la " transparence " que le capitalisme anglo-saxon et ses bilans trimestriels préconisaient. Cette forme de capitalisme reproduit à un niveau supérieur ce que Marx attribuait à la société par actions de son époque : " C’est la suppression du mode de production capitaliste à l’intérieur du mode de production capitaliste lui-même, donc une contradiction qui se détruit elle-même et qui, de toute évidence, se présente comme simple phase transitoire vers une forme nouvelle de production. C’est aussi comme une semblable contradiction que cette phase de transition se présente. Dans certaines sphères elle établit le monopole, provoquant ainsi l’immixtion de l’Etat. Elle fait renaître une nouvelle aristocratie financière, une nouvelle espèce de parasites, sous forme de faiseurs de projets, de fondateurs, et de directeurs simplement nominaux ; tout un système de filouterie et de fraude au sujet de fondation, d’émission et de trafic d’actions. C’est là de la production privée sans le contrôle de la propriété privée.". Cette même contradiction amène aujourd’hui The Economist à déclarer " que nous sommes face à un capitalisme actionnaire qui souffre du manque de propriété " ou "face à un abus étendu et ouvert du capitalisme par les capitalistes " ou encore que " principal danger pour le succès du capitalisme sont ces mêmes personnes que l’on pourrait considérer comme ses plus ardents défenseurs : les chefs des grandes compagnies, leurs propriétaires et les politiciens qui incessamment insistent sur leurs convictions pro-business ".
La mondialisation du processus productif entre les mains des transnationales
Pendant les dernières décennies, une importante avancée qualitative et différenciée dans l’internationalisation de l’économie s’est développée en comparaison avec les périodes d’expansion précédentes ou d’homogénéisation capitaliste caractéristiques de ce mode de production depuis ses origines. Ce processus peut s’observer à travers de la croissante centralisation du capital, motorisée par les vagues de fusions et d’acquisitions, la croissance du commerce mondial supérieure à la croissance de la production due au commerce intra-entreprise et par le poids toujours plus grand de l’investissement direct étranger dans les pays centraux et périphériques. Ce poids est de sorte l’expression de l’accentuation de la lutte compétitive entre les grandes corporations et des délocalisations du capital.
Le point central et très spécifique de cette nouvelle vague d’internationalisation de l’économie est la mondialisation du processus productif aux mains des transnationales. Ce processus qui s’est accéléré pendant les années 70, afin de contrebalancer la tendance à la baisse du taux de profit, a acquis une importance de plus en plus forte dans le fonctionnement de l’économie mondiale. Ainsi, d’après le dernier rapport de la Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement, le stock global d’investissement direct étranger a augmenté 10 fois entre 1980 et 2002 atteignant les 7.100 milliards de dollars. La nouvelle division du travail que la stratégie productive des grandes corporations a imposée, a impliqué une croissante gravitation de la loi de la valeur au niveau mondial. La grande influence des transnationales dans les secteurs de la production de biens TRANSABLES mais aussi dans les domaines de valorisation du capital, comme les services, a tendance à fixer les prix mondiaux dans chaque branche de l’économie. Lors de l’ère de " l’impérialisme classique " les pays de la périphérie étaient avant tout des fournisseurs et producteurs de matières premières pour les centres métropolitains. Ainsi, la nouveauté est que leur " spécialisation " en temps que fournisseurs de matières premières a été combinée avec l’intégration d’un grand nombre de pays de la périphérie aux circuits de production manufacturière internationale administrée par des transnationales grâce à la baisse significative des coûts de transports et de communication.
Il apparaît, aujourd’hui, que contrairement aux thèses " globalisatrices " qui soutiennent que grâce à une plus forte internationalisation du processus de production dans la grande industrie qui effacerait les frontières nationales, les différences de productivité et de salaires entre les différents pays, les pressions exercées approfondissent la baisse des " coûts " en main d’oeuvre et augmentent les profits des grandes transnationales. La rude concurrence des pays de la périphérie afin d’attirer les capitaux grâce aux bas salaires, aux faibles charges fiscales, à l’absence de sécurité sociale ou encore de lois de protection de l’environnement sont de sérieuses pressions en ce sens.
Il en résulte donc une nouvelle division du travail où certains pays (les pays centraux) tendent à concentrer le travail complexe et la science, d’autres (certains de la périphérie) l’exploitation intensive du travail et un autre tiers qui joue le rôle de réservoir massif de travailleurs qui pourraient s’intégrer au processus productif comme c’est le cas du continent africain. En d’autres termes, l’accumulation capitaliste des dernières décennies a amené à une internationalisation de la production de valeur ajoutée dans l’industrie manufacturière suivie de l’internationalisation de l’achat de marchandise : la force de travail. Cette nouvelle structure de l’économie mondiale permet d’obtenir des profits extraordinaires, de garantir de nouveaux marchés et de faire pression sur les prix des matières premières pour préserver le monopôle technologique.
L’essor de la mondialisation initié lors de la dernière décennie a été possible grâce à l’expansion géographique et sectorielle de l’accumulation capitaliste. Géographiquement, ce processus a été facilité par la disparition ou le recul des vieilles formes de production dans la majeure partie des pays de la périphérie, c’est-à-dire du " modèle de substitution des importations " et par la liquidation des économies bureaucratiquement planifiées dans les pays " socialistes " qui face à l’augmentation de la concurrence ont accusé un fort retard de leur productivité.
Mais, cette extension géographique a été accompagnée par une extension à de nouveaux domaines de valorisation du capital comme le prouve la vague de privatisations dans presque tous les pays de la périphérie, comme partie d'un processus de marchandisation générale comprenant l'éducation, la culture, les retraites et la médecine, pour ne nommer que les domaines les plus significatifs.
Ces processus ont permis la récupération du taux de profit et l'extension du capital. Mais, ces effets bénéfiques pour l'accumulation capitaliste ont tendu à renforcer la surabondance des marchandises et des capitaux ainsi que l'étroitesse du marché. L’accumulation capitaliste est un sous-produit, d'une part, des transformations du système financier qui permettent aux grands groupes corporatifs de lancer leurs propres bons ou obligations négociables en laissant en arrière les limites de la médiation bancaire, et d'autre part une plus rapide diffusion des produits et des innovations.
Du point de vue de la réalisation, la disparition de vieilles formes de production ont privé le marché de régions qui absorbent les excédents de marchandises dû à la suraccumulation et la surproduction existante dans les pays métropolitains aux moments des crises. Ainsi, les pays dépendants se sont transformés en pays exportateurs, ce qui devient la nouvelle règle de l'actuelle accumulation capitaliste globale des dernières décennies. Le meilleur exemple est le cas chinois où les exportations ont représenté 75% de sa croissance d'ensemble durant l'année 2002. À leur tour, en imposant une norme de profit dans tous les pays, ils ont renforcé les contradictions classiques du capitalisme en affaiblissant les mécanismes anti-cycliques qui opèrent traditionnellement au niveau national ou régional, comme par exemple, l'existence de l'accord de stabilité européen qui restreint le maniement monétaire et fiscal des gouvernements européens en période de récession. Ces éléments, autant de l'offre que de la demande, sont un facteur structurel qui aggrave l'actuelle crise économique mondiale. Avec la suraccumulation aux Etats-Unis, ce sont toutes ces forces qui poussent les tendances déflationnistes au niveau international. Finalement, le principal obstacle à la marche de la mondialisation est que celle-ci a augmenté les brèches entre les nations riches et pauvres, entre la bourgeoisie et le prolétariat, et entre les régions prospères et celles en déclin et ce de manière significative et en très peu de temps. Cette réalité accorde toute actualité aux thèses classiques de l'impérialisme, analysées entre autres par Trotsky, quand il écrivait: "Mais, en rapprochant économiquement les pays et en égalant leur niveau de développement, le capitalisme agit avec ses méthodes, c'est-à-dire, avec des méthodes anarchiques, qui excavent continuellement son propre travail, en opposant un pays et une branche de la production à un autre, favorisant certaines parties de l'économie mondiale, freinant ou en paralysant d'autres. Seule la combinaison de ces deux tendances fondamentales, centripète et centrifuge, conséquences toutes les deux de la nature même du capitalisme, nous expliquent l'entrelacement du processus historique. En raison de l'universalité, de la mobilité, de la dispersion du capital financier, qui pénètre dans toutes parties, de cette force animatrice de l'impérialisme, celui-ci accentue encore plus ces deux tendances. L'impérialisme regroupe en un, avec davantage de rapidité et profondeur, les divers groupes nationaux et continentaux; il crée entre eux une dépendance vitale des plus intimes; il rapproche ses méthodes économiques, ses formes sociales et ses niveaux d'évolution. En même temps, il poursuit cette 'fin', qui est la sienne, par des méthodes antagoniques, en effectuant de telles razzias dans les pays et les régions retardés qu’il perturbe l'unification et le nivellement économique mondial, avec des violences et des convulsions que les époques précédentes non pas connues".La mondialisation basée sur la soif de profit des transnationales, n'a pas annulé mais a renforcé le développement inégal des pays, régions et branches de l'économie, qui caractérise le mouvement du capital pendant l'époque impérialiste.
Récupération cyclique au risque d'hypothéquer et exacerber les déséquilibres de l'économie mondiale.
Nous avons déjà expliqué les forces structurelles qui ont amené à la rupture de l'équilibre instable des années 90 et qui créent les bases potentielles d'une crise systémique du capitalisme mondial. Le cercle vertueux de l'économie américaine de 1996-2000 est passé et la possibilité de revivre avec brio et grandeurs ces moments est inexistante comme le démontre la perte d'élan du "modèle anglo-saxon" et de la mondialisation. Dans ce cadre, la persistance d'une économie mondiale ultra dépendante des Etats-Unis pour sa croissance, et "centrée sur les USA ", est source de tensions croissantes et de déséquilibres comme le démontre la réalité actuelle. Face à la perspective de rétrécissement de l'économie mondiale capitaliste dans la prochaine période, la question à laquelle il faut répondre est comment on distribuera la charge de la crise entre les trois pôles de l'impérialiste, puis entre ceux-ci et les pays de la périphérie capitaliste durant les années maigres à venir. Dans l'immédiat, nous pouvons observer ce processus et les mesures qui affectent le centre du système impérialiste mondial, c’est à dire les différentes tensions entre son facteur le plus dynamique de croissance de l'économie durant les dernières années, les Etats-Unis, et les autres régions de la planète. D'une part, aux Etats-Unis nous sommes en présence d'une intervention du gouvernement et de la Réserve Fédérale à grande échelle dans l'économie afin de mitiger la crise et, accompagnée d’une politique fiscale et monétaire expansive. Ainsi, durant les trois dernières années le bilan budgétaire est passé d'un excédent de 1% du PNB courant 2000 à un déficit prévu de 4% pour cette année. Pour leur part, les taux d'intérêt sont tombés dans la même période 5.5 points en pourcentage, étant aujourd'hui à leur niveau le plus faible depuis 1958. Avec la possibilité de prendre des prêts en dollars à seulement à 1%, nous entrons dans ce que quelques analystes appellent "une ère d'argent bon marché". L'existence de ces bas taux d'intérêts pour l'industrie permet d'éviter le report de la crise sur un corps économique qui souffre déjà d'une suraccumulation aiguë. Richard Bernstein, le stratège en chef de Merrill Lynch aux Etats-Unis et cité dans un article dans le Financial Times disait: "La facilité de capacité des compagnies pour refinancer leurs bilans pourrait prolonger l'ajustement vital en soutenant les compagnies les plus faibles et la surcapacité déflationniste. La branche fabricant de chips serait un secteur où l'excès de capacité a été soutenu par le retour du financement bon marché. Mais des arguments semblables peuvent être avancés pour les industries automobiles et aérospatiales. Alors, sans les banqueroutes pénibles et les licenciements qui corrigent la mauvaise distribution de capital du boom de la fin des années 90’, les prix et les profits ils continueraient de diminuer ". Autrement dit, le maintien artificiel de la "bulle de crédit", provoque des déséquilibres dans l'économie et augmente le risque d’explosion du système financier, que l’on prétend sauver, grâce aux forts niveaux de liquidité traduits par de nouvelles vagues d'endettement. Une démonstration de ceci est dans le dernier numéro de la revue "The Pulse of Capitalism". Là on compare la crise japonaise des années 90 avec l'actuelle situation des Etats-Unis. Entre autres points communs, l’on trouve: "Une grande similitude est le rôle que la dette a joué en favorisant d'abord le boom et en minant ensuite toute récupération". Il faut signaler que dans le cas du Japon, la grande préoccupation des fonctionnaires était la santé du système bancaire et la dimension de ses mauvais prêts, qui atteignaient les 362.000 millions de dollars, l'équivalent de 8% du PNB. Et ils ajoutent : "Les Etats-Unis n'ont pas éprouvé un tel effondrement financier massif, mais les ingrédients sont là. Pendant les cinq dernières années, les créances totales ont augmenté jusqu’à représenter l'impressionnante somme 10.452 billions de dollars (soit 49% d’augmentation) alors que le produit brut n’a augmenté que de 2.127 billions (soit 26%). Cette disparité entre les taux de croissance ne peut pas continuer, l'économie ne peut pas prospérer sans la croissance continue de la dette. Éventuellement, nous pourrions affronter des problèmes de défaut de paiement des dettes aussi graves que ceux du Japon".
Autrement dit, les mesures fiscales et monétaires indiquées plus haut peuvent seulement reporter la crise à court terme. En prenant en considération que durant l'année 2004 se joue la réélection de Bush, ceci est une possibilité hautement probable. Les analystes les plus optimistes pronostiquent une croissance de l'économie américaine qui entraîne à nouveau l'économie mondiale. Mais ce "boom post-boom", comme quelques économistes appellent la récupération fragile de l'économie après la débâcle du boom économique des années 1996-2000, est seulement possible à condition de désorganiser encore plus l'appareil économique et financier des Etats-Unis, c'est-à-dire en minant chaque fois plus les fondations de l'économie. Cette situation est démontrée par le taux d'épargne nationale le plus bas de leur histoire, par le record d'endettement des consommateurs et par le déficit de compte courant plus grand jamais vu.
Au niveau international, des décisions politiques et économiques pour la restauration de l'équilibre interne, la chute du dollar durant les derniers mois, montrent que les Etats-Unis avaient choisi une sortie externe à leur crise contre leurs concurrents impérialistes. Toutefois, le refus du Japon et dernièrement de l'Europe, de permettre une appréciation exagérée de leurs monnaies à cause de ses coûts économiques et sociaux trop durs, et qui aboutirait à une augmentation de la compétitivité américaine, paraissent mettre fin pour le moment au rééquilibre nécessaire de l'économie mondiale. La résistance à s'adapter aux nouvelles réalités de l'économie se manifeste dans l'augmentation de la brèche entre la production actuelle et la production potentielle (une indication de la capacité installée superflue), dans les pays de l'OCDE qui est passée de 0.4 durant l'année 2001 à 1.2 durant l'année 2002 et 1.8 durant l'année 2003. Ceci se traduit par le panorama suivant des trois pôles de l'impérialiste : Pour la cinquième fois durant ses douze années de stagnation, l'économie japonaise se dirige vers une récupération conjoncturelle. Toutefois, rien ne pronostique que celle-ci laisse en arrière les forces structurelles qui ont plongé son économie dans une lente dépression économique. Pour sa part, en 2003 l'économie européenne est entrée en récession alors que l'économie américaine, depuis le début de l'effondrement de la bourse de valeurs début 2000, a eu une croissance à un taux anémique de 1,7%. Cela inclut une récession lisse durant les trois premiers trimestres de l'année 2001 et la récupération inhabituellement faible durant les sept trimestres ultérieurs. La basse qualité de la récupération actuelle se manifeste dans le fait que celle-ci est la plus faible en comparaison avec la moyenne des huit périodes post récessives précédentes de l'économie américaine durant les dernières cinquante années, et ce bien que l'actuelle expérience se produise sous couvert de grandes politiques de stimulants fiscaux et monétaires. Le parallélisme plus proche est la récupération qui a suivi la récession des débuts 90. Comparée avec la célèbre récupération "jobless recovery " (récupération sans création d'emplois) de la décennie passée, en ce qui concerne l'amélioration de l'emploi et la récupération de l'investissement des corporations celle-ci est encore pire, vu que la consommation a continué à croître même pendant la brève récession de l'année 2001. Cette contradiction entre emploi, investissement et croissance de la consommation au-delà de ce qui est prévisible sera difficilement soutenable dans le temps. Le choc entre la nécessité économique et les obstacles politiques dans les principaux pays impérialistes retarde la solution à la crise de l'économie internationale et augmente les probabilités d'une sortie traumatique. Ceci signifie la continuité, à des degrés extrêmes, des déséquilibres fondamentaux de l'économie internationale, une économie mondiale "centrée sur les USA". On peut observer l'ampleur de cette dépendance dans les sources de croissance de l'économie mondiale pendant les sept années de 1995 à 2002. Selon des données récemment révisées, les Etats-Unis ont participé à 96% de la croissance accumulée du produit brut mondial (au taux d'échange de marché), ce qui est presque trois fois plus que les 33% qui correspondent à l'économie américaine dans l'économie globale. Aujourd'hui, le rôle jouait par les Etats-Unis est fortement remis en cause par les déséquilibres internes croissants. La croissance faible de la demande interne en Europe et au Japon empêche ceux-ci d'agir comme moteur en remplacement des Etats-Unis dans la croissance de l'économie mondiale. Cette possible rupture de l'actuelle économie internationale se manifeste dans le dangereux déficit du compte courant de l'économie américaine qui a déjà atteint les 7% du PNB. Le monde n'a jamais fait face à une charge financière semblable ! Tel déficit du compte courant peut s'aggraver si les actuelles mesures, monétaires et fiscales, destinées à stimuler l'économie n’aboutissent pas, ce qui est fort probable étant donné la suraccumulation et la surcapacité existantes dans l'économie. Si les autorités économiques et politiques réussissent à relancer le cycle économique, la nécessité de financer cet endettement brutal (qui peut atteindre 3 milliards de dollars par jour), il leur faudra accorder des concessions au capital étranger soit par une augmentation des bons du Trésor américain soit par une baisse du prix des actions. Comme dit l'analyste en chef de Morgan Stanley, Stephen Roach : "Je ne vois pas une sortie facile des impératifs de retour à l’équilibre global. Celui-ci est possible soit à travers un alignement fondamental des monnaies ou par une crise de financement international (...) Plus le monde évite les impératifs de l'ajustement du déficit américain, plus grand la possibilité d’une fuite des actifs libellés en dólares est probable".
Ce dernier scénario, un effondrement du dollar et des actifs libellés dans cette monnaie (comme nous avons vu, probabilité croissante à moyen et long terme) altérerait le panorama politique et géopolitique international. Pour quelques analystes, comme André Gunder Frank, le dollar "est littéralement un tigre de papier, il est imprimé sur du papier dont la valeur se base uniquement sur l'acceptation et la confiance mondiale, qui peut décliner ou être complètement retirée d'un jour à l'autre et lui faire perde la moitié de sa valeur ou plus. En plus de réduire la consommation et l'investissement américains, ainsi que la richesse exprimée dans cette monnaie, toute déclinaison du dollar compromettrait la capacité des Etats-Unis à maintenir et déployer son appareil militaire. D'autre part, une catastrophe militaire affaiblirait la confiance dans le dollar et de cette façon sa valeur". De là l'importance pour les USA de maintenir l'initiative face au défi de son offensive que signifient les actuelles opérations guerrières en Irak. Pour d'autres, le point d’inflexion pourrait être l'entrée de l'épargne domestique en territoire ouvertement négatif, ce qui signifierait que les Etats-Unis dépendrait absolument des investissements du reste du monde. Dans le cadre de fortes tensions politiques et géopolitiques que le cours unilatéraliste des Etats-Unis produit entre les bourgeoisies des pays impérialistes, celles des pays semi coloniaux et des masses, ce panorama économique négatif peut augmenter encore plus la pression. Les dangers, pour le capitalisme, des actuels échecs économiques sont latents. Comme le dit The Economist: "Quand ces excès se sont produits dans le passé, il y a eu une réaction politique qui a exploité la rage populaire, comme sous les présidences de Teddy Roosevelt et Woodrow Wilson vers 1900. [Ceci reste comme une forte possibilité aujourd'hui ], même si la popularité du président George Bush est encore haute, grâce à la guerre contre le terrorisme et Saddam Hussein. Le danger est souvent exprimé comme une sur-réaction aux excès, d'une excessive période de règlement sur le capital. Ce danger existe ; mais la pire possibilité est que la grogne face aux abus capitalistes fasse basculer la balance de la politique domestique vers le protectionnisme, comme façon erronée d'aider les plus faibles et les plus vulnérables, et de soulager les marchés et le monde des affaires".
Une forme de protectionnisme croît ces derniers temps de manière accélérée sous la forme des accords bilatéraux de libre commerce (FTAs en Anglais). Deux professeurs de l'Université de Colombie signalent que :"Nous observons probablement la plus grande division des économistes et des politiciens de la période d’après-guerre. Malheureusement les économistes ont raison. La signature démesurée d'accords bilatéraux est une menace mortelle pour le système de commerce multilatéral. Une des raisons est que les accords bilatéraux de commerce minent le principe essentiel de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC): que le tarif le plus faible appliqué à un membre doit être étendu à tous les membres (la règle de la nation la plus favorisée, MFN en Anglais). Même si les architectes de l'OMC/Accord Général Tarifs et Commerce (GATT) ont créé l'exception pour des zones de libre commerce en ce qui concerne la règle MFN, ils n'ont pas sûrement prévu que la prolifération d'accords fragmenterait le système commercial. A la fin de l'année dernière, 250 FTAs ont été notifiés à l'OMC. Si ceux actuellement en négociation sont conclus, le nombre s'approchera des 300. Le résultat est le "spaghetti bowl" [un imbroglio] des règles, des définitions arbitraires d'origine du produit et d'une multiplicité de tarifs, dépendant de la source. Les mêmes auteurs soulignent que les Européens avaient bien commencé dans cette voie, et maintenant, les américains les poursuivent avec zèle, en exploitant leur pouvoir hégémonique et le privilège de l'accès préférentiel à leur marché multimilliardaire".
Plus grave encore, pendant la récente crise iraquienne, les tensions des relations impérialistes, en particulier entre la France et l'Allemagne et les Etats-Unis, ont amené à des menaces économiques d’un côté et l’autre de l'Atlantique. Beaucoup soutiennent, que la chute récente du dollar qui a noyé à l'économie européenne, et en particulier l’économie allemande, a été fondamentalement les représailles des Etats-Unis contre celle-ci et le pays gaulois pour leur véhémente opposition à la guerre. L'avancée de la Chine dans le commerce mondial est utilisée comme excuse des difficultés dans les pays centraux et est vue, chaque fois plus, comme l’élément expiatoire des problèmes de croissance de ceux-ci. C’est le cas du Japon, principal porte-drapeau des campagnes contre la Chine, et de groupes influents aux Etats-Unis qui exigent une ré-évaluation urgente de sa monnaie. Les récents commentaires du Secrétaire du Trésor américain, John Snow, avant sa visite officielle à Pékin, poussant les autorités chinoises à permettre la libre flottation de leur monnaie de manière telle "que les sociétés américaines ne soient plus en désavantages", ont fait monter le ton du conflit. Seraient-ce les premiers escarmouches d'une guerre commerciale et politique ouverte qui provoquerait une nouvelle fragmentation du système de commerce international, comme cela a été le cas de la création de blocs commerciaux fermés et hostiles, qui a transformé le crack de '29 en la grande dépression des années 30 ?
Nous ne le savons pas. Le saut dans l'intégration de l'économie mondiale pendant les dernières décennies et les leçons que la bourgeoisie mondiale a tirées de cette catastrophe économique -la plus importante de l’histoire du capitalisme- agissent comme importants facteurs limitants et ce malgré la dégradation des relations politiques et géopolitiques entre les grandes puissances qui a affecté l'efficacité des politiques de coordination internationale qui avaient été un important composant du rétablissement d'un équilibre capitaliste temporaire après la crise des années 70. Dans ce cadre, la politisation croissante des relations économiques entre les différents pays face aux problèmes de l'économie mondiale est une démonstration des dangers qui guettent l'actuelle économie politique du système international.
Une offensive renouvelée sur le travail
Au-delà de comment on distribue la crise économique entre les principaux pays du système mondial, ce qui est clair c’est que cette dernière est utilisée par les différentes bourgeoisies impérialistes pour lancer une nouvelle offensive sur le travail. La croissance du chômage est un phénomène récurrent dans tous les pays centraux. Cette augmentation du chômage est accompagnée à son tour par une attaque sur les salaires directs et indirects des travailleurs, comme le montre l'offensive généralisée sur les retraites. Aux Etats-Unis, le taux de chômage a dépassé 6% ces derniers mois, après avoir atteint un taux de 4% pendant tout l’an 2000. Les difficultés économiques ont virtuellement freiné la croissance réelle des salaires possible grâce au dernier boom. Ce boom a permis une augmentation soutenue de ceux-ci au-dessus de l'inflation depuis les années 60. Comme le dit la revue In These Times : "Lors des deux ans et demi passés, il y a eu un changement qualitatif du marché du travail. Le pays a fait table rase de l’époque où les emplois étaient relativement abondants et les salaires montaient pour la majorité des travailleurs, à un temps où les travailleurs doivent combattre pour trouver jusqu'aux emplois avec les salaires les plus faibles. Pour la majorité des travailleurs, les salaires ne suivent même pas l'inflation, alors que les employeurs réduisent ou éliminent la couverture de santé. Ainsi, les travailleurs occupés se retrouvent maintenant dans des conditions pires qu’il y a deux ans".
En Europe, l'axe de l'offensive patronale a été une attaque coordonnée des gouvernements des différents pays sur le système de pensions par répartition, dont la "réforme" cherche à augmenter l'âge de la retraite et à créer les conditions nécessaires pour le développement des fonds de pension. Cela augmenterait les affaires des banques et des secteurs financiers qui convoitent le salaire différé de millions de salariés, ce qui gonflerait à nouveau la bourse en suscitant une demande supplémentaire de titres.
Aux Etats-Unis où ce système est déjà plus développé, les bas taux d'intérêt affectent les fonds de pensions en revenu fixe des entreprises et autres épargnes personnelles. Les entreprises renoncent aux compromis faits lors des décennies passées, qui dans les circonstances économiques actuelles signifient de fortes charges additionnelles sur leurs bénéfices. Pour les travailleurs une nouvelle et plus grande incertitude est en train de se développer à savoir combien vont-ils recevoir quand ils seront à la retraite. En même temps, beaucoup de compagnies licencient les travailleurs juste avant qu'ils n’acquièrent leurs pleins droits sur leurs pensions (ou ils effectuent une fusion à cet effet). Cette attaque est été complétée à la suite des chutes boursières des dernières années qui ont diminué les fonds de pension, obligeant beaucoup de travailleurs à retarder l'âge de la retraite ou d'accepter une baisse des fonds auxquels ils ont apporté pendant toute leur vie. Comme le souligne correctement Michel Husson: "Les 'réformes' bourgeoises des retraites gagnent sur tous les tableaux. Si les salariés veulent, et peuvent, travailler davantage de temps, ceci maintient la pression exercée par le chômage, principalement sur les jeunes ; s'ils sont retraités au même âge qu'avant la 'réforme ', ils doivent se satisfaire d’une pension diminuée, et la valeur de la force de travail baisse. Au total, les 'réformes' des retraites, sous prétexte d'ajustement technique à des évolutions démographiques inéluctables, représentent de fait une offensive sans précédent contre le statut du salariat". Cette offensive sur les retraites, pourrait être complétées aux Etats-Unis avec une tentative de privatisation de la sécurité sociale et le Medicare qui permet à l'état de se détacher de ses obligations de paiement, en accordant cette source lucrative d'affaires au capital privé. Si la bourgeoisie réussit à "convaincre" les travailleurs de l'avantage de cette mesure, l'ampleur de la somme insérée pourrait recréer, au moins pour la banque et d'autres agents du système financier, une source d'affaires dorée comme aux meilleurs moments de la décennie 90.
Face à cette offensive de la bourgeoisie, la réponse du prolétariat a été jusqu'à présent négative. Il a accordé des concessions significatives face à la crainte et aux menaces et a été conseillé par les directions syndicales afin de continuer à suivre ce chemin de résignation ou n’a pas pu dépasser les limites imposées par la bureaucratie syndicale dans les cas où il est sorti à la lutte, comme en France, en Autriche ou en Allemagne récemment. L'aggravation de la crise capitaliste peut changer et radicaliser les réponses de la classe travailleuse face à l'offensive bourgeoise. Toutefois, contre tout objectivisme sa réaction ne dépend d'aucun déterminisme économique. Comme disait Trotsky "(..) Les effets d'une crise sur le cours du mouvement ouvrier ne sont pas unilatéraux comme quelques simplistes l’imaginent. Les effets politiques d'une crise (non seulement l'extension de son influence mais aussi de sa direction) sont déterminés par l'ensemble de la situation politique existante et par ces événements qui précèdent et accompagnent la crise, spécialement les batailles, les succès ou les échecs de la classe travailleuse elle-même, précédents la crise. Sous un ensemble de conditions, la crise peut donner un élan puissant à l'activité révolutionnaire des masses travailleuses ; sous un ensemble différent de circonstances il peut complètement paralyser l'offensive du prolétariat et, au cas où la crise dure trop et que les travailleurs souffrent trop de pertes, il pourrait extrêmement affaiblir, non seulement le potentiel offensif mais aussi la défense de la clase". Cette dernière variante, fut celle qui est arrivée durant les dernières vingt années d'offensive néo-libérale, celle qui s’est affirmée après la déviation, après la défaite de la promotion générale du mouvement ouvrier et des masses de 68-'76 et le recul postérieur et la fragmentation de la classe ouvrière. Par conséquent, dépasser l'actuelle division des files ouvrières, sortir du joug de la bureaucratie syndicale et construire une direction révolutionnaire qui sache tirer les actuelles leçons des combats en cours en s'appuyant sur l'expérience historique du prolétariat mondial, sont les tâches essentielles pour que la nouvelle classe ouvrière apparue à la chaleur des défaites des décennies passées puisse profiter de la crise du capital pour passer à l'offensive
.