L’Europe et les manifestations contre la guerre

Par Lucas Pizzuti, avec la collaboration de Jean Clech

 

Le début de l’année 2003 a vu naître le plus important mouvement anti-guerre de l’histoire. Le 15 février, des dizaines de millions de personnes ont manifesté, sur les cinq continents et particulièrement dans les pays impérialistes européens, contre l’intervention anglo-américaine en Irak. Aux Etats-Unis aussi il y a eu un immense mouvement anti-guerre, malgré la forte campagne chauvine officielle. En Angleterre, en Italie ou en Espagne des millions de personnes ont manifesté ce jour-là, lors des plus importantes manifestations de l’histoire de ces pays. De millions d’ouvriers, d’étudiants, de travailleurs indépendants, entre autres, ont exprimé leur refus de l’agression militaire, participant souvent pour la première fois à une manifestation internationaliste. Le New York Times a estimé qu’une nouvelle super-puissance était née, " l’opinion publique ", le nom qu’a donné cet " honorable " quotidien bourgeois au mouvement des masses. Certains intellectuels ont même été excessivement optimistes, comme Gilbert Achcar de la LCR française, qui a affirmé : " aujourd’hui Bush a perdu la guerre ".

Le 20 mars, en Italie, juste après les premiers bombardements, des millions de travailleurs ont partiellement arrêté leur travail en signe d’opposition à la guerre. Le mouvement a continué pendant toute la durée des affrontements. Les gouvernements d’Aznar et de Blair se sont rencontrés pour discuter de la situation. Il n’y avait pas dans toute l’Europe occidentale une seule université qui n’ait eu son comité contre la guerre. Même le Pape faisait des discours " incendiaires " dans lesquels il " menaçait " Bush, chrétien fanatique, de " devoir rendre des comptes à Dieu ". En France, Chirac devenait le leader d’une coalition qui " s’opposait à la guerre ", aux côtés de l’Allemagne, la Russie et de la Chine, qui appuyaient une invasion de l’Irak par consensus à l’ONU. Des pays semi-coloniaux comme le Chili ou la Guinée, dont les gouvernements sont totalement dépendants des impérialistes, refusaient de se plier à la volonté de Washington -de faire approuver par l’ONU l’invasion-, une position que l’on n’avait jamais vue auparavant. La coalition contre les USA la plus importante de l’histoire s’était ainsi formée, une coalition qui refusait de collaborer directement avec les Américains. Dans les médias américains on stimulait l’hystérie nationaliste anti-française, tandis que dans les médias français on ridiculisait le gouvernement Bush, rendant publics les liens du président avec les fondamentalistes chrétiens.

En dépit de tout cela et comme on le sait, la coalition anglo-américaine est entrée à Bagdad avec une certaine facilité. On essaiera d’analyser pourquoi on n’a pas pu éviter la guerre, ainsi que l’héritage que nous laisse ce mouvement pour l’avenir, et les conclusions que l’on doit tirer pour les nouvelles luttes.

 

Les manifestations

L’ampleur des manifestations a représenté l’entrée en scène à large échelle des masses européennes. Des millions de travailleurs, d’étudiants, de travailleurs indépendants, etc., participaient et discutaient de politique comme on ne l’avait plus vu depuis plusieurs années. Après la chute du mur de Berlin il n’y a plus eu autant d’enthousiasme pour l’action collective des masses dans le but de changer, ne serait-ce que timidement, la réalité. Le mouvement anti-globalisation avait pourvu d’un nouvel élan et d’un nouvel esprit de vastes secteurs de l’avant-garde de travailleurs et de jeunes -sympathiques aux yeux des masses-, offrant également un nouveau public à la gauche radicale. Avec la guerre, le mouvement anti-globalisation a pu dialoguer avec des secteurs des masses, qui voulaient eux aussi la " paix ". On peut dire que, depuis le 15 février jusqu’à la fin de la guerre, les chemins de la nouvelle gauche radicale, le mouvement anti-globalisation et le mouvement des masses se sont croisés. Les masses européennes ainsi que celles de la plupart des pays ont jugé l’agression contre l’Irak comme injustifiée.

Malgré l’opposition en Europe à la guerre du Kosovo ou à l’agression contre l’Afghanistan, les classes moyennes du vieux continent trouvaient une raison à ces agressions dans l’abominable nettoyage ethnique de Milosevic et dans le haïssable régime des talibans -pour ne pas citer l’attentat du 11 septembre-, sans voir l’implication des puissances occidentales dans leur création ou leurs intentions impérialistes. La grande différence par rapport à la guerre en Irak est que -au-delà de la nature monstrueuse du régime de Saddam Hussein- les masses de toute l’Europe et d’une grande partie du monde se sont rendues compte que les USA allaient trop loin et que cette guerre affecterait leur vie quotidienne.

Parmi ceux qui se sont opposés à la guerre, on peut essentiellement identifier trois " courants de pensée ". Une partie importante de la population se rendait compte que cette guerre sans raison acceptable pouvait déclencher une dynamique de guerre qui pouvait atteindre le cœur de l’Europe -avec ses réponses terroristes, etc.-. Un autre groupe plus conservateur et européiste pensait que le fait que les Américains accaparent le pétrole irakien et dominent de manière indiscutable cette région du monde, nuirait directement aux intérêts européens -particulièrement français et allemands- dans le monde. A gauche, une nouvelle génération qui a commencé à s’exprimer dans ce que l’on a appelé le mouvement anti-globalisation, qui dénonce de manière générale les méfaits du capitalisme et forme de nouveaux militants qui se retrouvent dans des organisations autonomistes, ou qui se revendiquent du trotskysme ou encore dans Rifondazione Comunista en Italie, qui contient également en son sein des ailes qui se réclament du trotskysme. Ces derniers jouissaient de l’autorité morale que leur donnait le fait de ne pas avoir participé aux récentes guerres impérialistes et de les avoir dénoncées.

Cette combinaison de faits a donné à la gauche radicale la plus importante occasion de faire entendre sa voix depuis des décennies. Aucun des opposants à la guerre en Irak ne pouvait s’attaquer plus ou moins ouvertement aux dirigeants anti-globalisation, puisque la sociale démocratie, les syndicats officiels et les partis bourgeois sans exception, ont été coresponsables aux côtés des Américains des précédentes incursions impérialistes. Une grande occasion s’est présentée pour ouvrir une discussion contre les " socialistes " de gouvernement et de montrer qu’ils se trouvent parmi les grands ennemis de la " paix ".

Toutefois, cette perspective ne s’est pas développée. Au contraire, l’aile européiste a toujours essayé d’éviter que le pacifisme général du mouvement ne devienne une remise en cause des gouvernements qui soutiennent les guerres ainsi que de ceux qui les soutiennent de manière plus ou moins ouverte. La brièveté de la guerre, ainsi que le non-développement d’une résistance irakienne, pendant que la coalition anglo-américaine menait ses attaques et les masses manifestaient, ont empêché toute possibilité de radicalisation du mouvement anti-guerre, et la remise en cause de l’ensemble de l’impérialisme. La défaite de l’Irak a entraîné la fin des manifestations monstres évitant ainsi la crise des gouvernements -comme celle du gouvernement Blair actuellement- par une présence des masses dans les rues. On analysera maintenant les causes et les idéologies à la base de ce mouvement.

 

Les impérialistes européens

Le groupe que l’on identifie comme le secteur conservateur ou pro-impérialiste européen défendaient des intérêts matériels bien précis. Les appels à la guerre contre l’Irak de la part des USA ont commencé juste après la fin de l’occupation de l’Afghanistan. Dans sa " Croisade contre le terrorisme ", G. Bush Junior inclut l’Irak parmi les nations de l’ " axe du mal ", et débute alors un compte à rebours pour " l’attaque finale ".

Le mouvement de masses, qui se rend compte dès le début que l’Irak n’a pas d’armes de destruction massive et que le régime de Saddam n’est pas un danger pour l’humanité, mais seulement pour son peuple, commence à manifester partout dans le monde.

Mais la grande nouveauté est que les gouvernements français et allemand, l’un conservateur et l’autre social-démocrate, s’opposent à l’intervention américaine, ce qui représente une initiative inédite dans les dernières décennies. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale les impérialistes étaient indiscutablement dirigés par les USA. Toute dissidence était contrôlée par la nouvelle discipline derrière l’hégémonie américaine. Aujourd’hui, d’autres puissances impérialistes comme la France ou l’Allemagne -ayant comme alliés deux ex-puissances du " camp socialiste " comme la Russie et la Chine- ont le courage de s’opposer voire de défier les américains. Ce phénomène, qui paraissait invraisemblable pour nombre d’analystes, y compris pour des analystes marxistes, s’enracinant dans des causes structurelles politico-économiques, s’est développé de façon nette pendant toute la période précédent la guerre. Le futur de l’Irak -et de toute la région- était et est encore aujourd’hui un terrain de conflit -pour l’heure exclusivement politique- entre les USA et la " vieille Europe ", comme Donald Rumsfeld a appelé la France et l’Allemagne. La lutte entre les différents impérialismes pour la redistribution des cartes dans le monde était claire dans les débats au sein de l’ONU.

De la même façon que les populations européennes étaient clairement contre la guerre, les différentes bourgeoisies des pays centraux de l’Union européenne avaient une position majoritairement contre la guerre. Le Royaume-Uni -plus indépendant structurellement de l’UE- a été le seul à pouvoir appuyer ouvertement Bush et envoyer des soldats. Ni Aznar, qui était présent au sommet des Açores, ni Berlusconi -qui faisait face en Italie même à une opposition d’importants secteurs bourgeois, comme celui de Moratti de la Pirelli, celui d’Illy ou encore celui du Vatican- n’ont pu aller jusqu’au bout dans leur soutien à Washington, non seulement en raison des manifestations de masse, mais aussi parce qu’une grande partie de leurs bourgeoisies sont pour une construction européenne servant de plate-forme à leur expansion globale.

 

L’Europe comme idéologie

La construction de l’Union européenne a dès le début permis à la bourgeoisie de créer toute une idéologie en rapport avec cette institution. Suivant l’approbation du traité de Maastricht au début des années 90, la bourgeoisie européenne présente l’Union européenne comme la panacée dans laquelle il n’y aurait pas de frontières entre les Etats qui y adhérent dans un continent où les conflits fratricides avaient déclenché deux guerres mondiales. Ainsi, pour l’opinion publique, on oppose l’UE -où la peine de mort est interdite- aux USA, de la même façon que le soi-disant " capitalisme social " européen s’opposerait au " capitalisme sauvage " américain. Cinquante ans sans guerres avec une transition jusqu’à l’unité pacifique en plus du " welfare state " sont les principaux piliers qui soutiennent l’idéologie européiste. Le discours écologiste et du respect " du corps et de l’environnement " en défense du protocole de Kyoto et contre les OGM de la part des capitalistes européens, est utilisé comme idéologie en opposition aux Américains " anti-écologiques ". Dans le cadre de la quasi-récession de l’économie mondiale actuelle, chaque niche du marché est férocement disputée… à grand renfort d’idéologie. L’idéologie de l’ " européisme " comme issue éthique à la crise de l’humanité, a été présente dans la dispute contre les USA sur le dossier irakien. Le refus de reconnaissance du Tribunal Pénal International, de la part de l’administration américaine, donne aux impérialistes européens une aura " éthique " et multilatérale, en face de l’unilatéralisme belliciste américain.

Curieusement Chirac, conservateur qui se présentait comme le défenseur des institutions internationales bourgeoises -dont la principale est l’ONU est la principale- et du statu quo international, avait l’air progressiste aux yeux d’intellectuels considérés de centre gauche comme Gunther Grass ou Pedro Almodovar, signataire de la lettre intitulée " Merci Monsieur le Président Chirac ", pour sa position face à la guerre, exprimant la pensée d’une grande partie des masses non seulement en Europe, mais aussi parmi les opposants à la guerre aux USA et ailleurs dans le monde.

Des philosophes comme Jacques Derrida ou Jürgen Habermas ont fait du 15 février le jour de la naissance d’une " identité européenne ", opposée à l’identité américaine. Leur texte a été publié par les principaux journaux européens en même temps le 4 juin dernier. Ces deux célèbres philosophes -par coïncidence, l’un français et l’autre allemand…- essaient de prouver que la " vieille Europe " a assimilé la leçon de sa décadence en tant qu’empire : " En raison de la distance grandissante entre l’époque impérialiste et celle de l’histoire coloniale, les puissances européennes ont eu l’occasion de se situer à une distance réflexive d’elles-mêmes ". Elle est maintenant capable d’enseigner les vertus à son rival/allié américain. La fin de l’ " ère impériale " de l’Europe, favoriserait le multipolarisme : le fait de reconnaître ses échecs passés -par rapport à ses prétentions hégémoniques impériales- " pourrait avoir favorisé l’abandon de l’eurocentrisme, lui donnant l’espoir kantien d’une politique interne mondiale ". La " vieille Europe " tente de se montrer comme une source de " rationalité ", en opposition au " bellicisme " américain.

 

Le 15 février

La journée du 15 février a été organisée à l’origine par le Forum Social Européen de Florence, à la suite de la proposition d’IG Metall, SUD et des COBAS comme un jour de grève générale européenne contre la guerre. Cette proposition a été reprise/modifiée par le FSM qui l’a transformée en une journée mondiale de manifestations contre la guerre. Au bout du compte, l’ampleur du mouvement a fait du 15 février une journée historique. Le grand but recherché par la plupart des manifestants était la paix. Les manifestations et les grèves générales en Espagne et en Italie en 2002, ou encore les manifestations contre la guerre en Afghanistan en Angleterre laissaient déjà entrevoir un mouvement de masses immense. Mais le refus et la peur -stimulée par les médias- des masses européennes que le conflit ne dégénère et ne déstabilise le vieux continent ont fait de ces manifestations des événements de masse. Les effets de la lutte entre la France et l’Allemagne d’un côté, et les USA de l’autre, ont généré un mouvement qui mélangeait la peur et le refus à la politique de Bush et Blair.

Néanmoins, l’ampleur du mouvement n’a pas entraîné la radicalisation, en termes politique ou d’actions, à laquelle on pouvait s’attendre. A l’exception de quelques actions isolées en Angleterre ou celles de l’avant-garde ouvrière et de la jeunesse en Italie, il n’y a pas eu d’actions générales visant à bloquer la guerre concrètement. Il n’y a pas eu de grève générale contre les gouvernements soutenant la guerre en Europe, ceux de Blair et d’Aznar. De plus, aucun courant des masses ou de l’avant-garde plus large n’a manifesté pour la défaite de l’impérialisme et pour la victoire de l’Irak.

Et pourtant, si nous affirmions qu’avec le mouvement anti-globalisation une nouvelle avant-garde entrait en scène, suite aux manifestations contre la guerre, une nouvelle génération est entrée dans la vie politique. Les millions de personnes qui ont manifesté en Europe n’ont dit là que leurs premiers mots en politique. Bien que le souci prédominant parmi les manifestants ait été la paix, et malgré la confiance qu’ils ont toujours en l’Union européenne en opposition aux USA, l’idée d’une " paix européenne " ne dispose pas d’une solidité politique majeure. Les deux dirigeants qui se sont fait remarquer par leur opposition à la guerre -Chirac et Schröder- doivent faire face à un important niveau de conflits internes. La popularité dont jouit Chirac est due à son opposition à Le Pen lors des élections et à son opposition à la guerre : il est vu comme un social-démocrate en particulier en dehors de la France et il a beaucoup plus de problèmes –telle les grèves du printemps 2003- lorsqu’il doit faire avancer sa politique néo-libérale en France. Dans le cas du " socialiste " Schröder, qui a gagné de justesse les élections en raison de son opposition à la guerre, il doit lui aussi faire face au mécontentement de la classe ouvrière en raison de sa politique de réduction des budgets sociaux. Bien que la popularité des partis sociaux-démocrates soient dans une phase de recomposition relative les pays où ils ne sont pas au gouvernement -comme en Espagne, en Italie ou même en France-, ce n’est pas le courant social-démocrate dans son ensemble -auquel appartient aussi Blair- qui pourra récupérer politiquement cet énorme mouvement pacifiste. Il s’est limité à empêcher sa radicalisation.

 

Le Forum Social Mondial

Face à l’émergence du mouvement anti-globalisation, résultant de la saturation de vastes secteurs de l’avant-garde face au capitalisme et à la crise de la Troisième Voie, de la décadence de l’idée post-89 d’avancée illimitée du capitalisme, les impérialistes européens -en particulier français- ont essayé de dévier toute cette énergie contestataire vers " l’anti-américanisme ". La création du FSM, ouvertement soutenu par plusieurs membres du gouvernement social-démocrate français de Jospin, a eu pour but de domestiquer le mouvement anti-globalisation qui dans sa remise en cause générique du capitalisme, imprégnée d’un internationalisme embryonnaire, représentait un danger potentiel pour les gouvernements européens en particulier. Il était clair que le rôle des intellectuels français au Forum de Porto Alegre, comme les dirigeants du Monde diplomatique, ainsi que celui de petits patrons agricoles comme José Bové ou d’organisations comme ATTAC, était essentiel, sans que pour autant il n’existe, France, un mouvement anti-globalisation militant important. Lors du FSM de 2002, Chirac a envoyé un représentant comme observateur. L’impérialisme français à travers ses organisations " progressistes ", essayait d’amener un mouvement anti-globalisation qui venait de naître vers une politique visant à " humaniser le capitalisme ". Et comme on le sait parfaitement, le capitalisme plus humain… ne peut être que celui du modèle européen.

L’axe politique mis en avant par les véritables dirigeants du FSM -c’est-à-dire, la sociale-démocratie, en particulier à travers ses intellectuels, en plus les grands syndicats, entre autres-, était celui d’opposer l’européisme à la politique de Bush. Il fallait éviter que le mouvement de masse ne fasse de la résistance à la guerre en Irak une lutte sociale contre ses propres gouvernements. En 2003, les syndicats européens (la CES) étaient présents à Porto Alegre pour endiguer le sentiment de refus à la guerre. Déjà lors du FSE de Florence, sous la pression d’un mouvement de masse et des luttes des travailleurs de la FIAT, les syndicats " alternatifs " et " combatifs " -l’IGM, SUD, les COBAS- européens avaient déclaré qu’ils feraient une grève européenne contre la guerre. Le but était d’éviter d’être dépassés par une proposition de " paix " plus à gauche. Cette grève n’a jamais été organisée. Les grands syndicats ont participé de la préparation des manifestations pour que la classe ouvrière ne soit pas au centre de la lutte contre la guerre, " respectant " l’idéologie " mouvementiste " du Forum.

Si la meilleure façon de lutter en Europe contre la guerre était de lutter pour faire tomber les gouvernements qui soutenaient la guerre comme ceux de Blair et Aznar qui l’appuyaient directement celui de Berlusconi. Mais ni le FSE, ni les centrales syndicales ni les partis de gauche n’ont fait valoir une seule consigne allant dans ce sens. La courte durée de la guerre a empêché la mise en pratique de cette perspective. La chute de l’un des gouvernements soutenant la guerre aurait pu également pousser la classe ouvrière des pays " pacifistes " vers une action contre leurs gouvernements. La France et l’Allemagne sont les pays qui ont connu un premier semestre 2003 le plus mouvementé du point de vue social. En même temps que les préparatifs pour la guerre en Irak étaient organisés, la France envoyait des milliers de soldats en Côte d’Ivoire, fait qui n’a jamais été dénoncé par le Forum Social Européen ou Mondial. C’est-à-dire, loin de ce que soutiennent Derrida et Habermas, les impérialistes européens n’ont pas " renoncé à l’eurocentrisme " ou à l’impérialisme. Ils y ont dû y mettre mis un bémol car sont les Etats-Unis qui sont sortis comme les grands vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale et qui ont su par la suite imposer leur hégémonie. L’idée d’une Europe plus " morale " que les USA est aujourd’hui " acceptée " par les masses européennes. Cette " prudence " européenne, " en opposition " à l’unilatéralisme américain, est le résultat d’une position selon laquelle la stratégie américaine va non seulement à l’encontre des intérêts vitaux européens mais déclenche en outre une plus grande déstabilisation du monde et une recrudescence du terrorisme.

Mais ce qui est vraiment grave c’est que d’importants partis ou courants d’extrême gauche ayant une certaine influence politique sur le terrain social soutiennent essentiellement la même chose. Au sein du FSM, par exemple, les néo-autonomistes et leur maître-penseur Antonio Negri ont un rôle important au niveau idéologique. L’aile gauche de du FSM est également composée par quelques-uns des plus importants groupes politiques se revendiquant de la gauche radicale en Europe : la LCR française, le SWP anglais ou Rifondazione Comunista en Italie, par exemple. Qu’il s’agisse de Negri, du Krivine ou de Callinicos (ces deux derniers se revendiquant du trotskysme), ils représentent aux yeux de l’avant-garde un pont entre les luttes de 68-80 et les luttes actuelles, et disposent d’une certain prestige dans la mesure qu’il n’ont pas été directement liés au stalinisme, ni s’être vendus à la bourgeoisie comme Cohn-Bendit ou une grande partie de la génération française de 68. Des groupes d’extrême gauche importants en Europe, seuls Lutte Ouvrière et le PT en France n’ont pas participé du FSM.

C’est pour cela que l’on considère de première importance la discussion des idées et de la pratique de ceux qui affirment que le FSM joue un rôle progressif dans les luttes et dans la reconstruction de la subjectivité de la classe ouvrière et de la jeunesse. On disait que du 15 février à la fin de la guerre, l’extrême gauche a eu une occasion historique non seulement de se développer, mais aussi de mener une lutte contre les directions réformistes pro-impérialistes européennes. Nous croyons qu’une grande occasion a été ratée, surtout en raison des limites idéologiques et politiques de cette extrême gauche. Nous étudierons ci-dessous les idéologies des néo-autonomistes et de la gauche du FSM par rapport à l’européisme, pour voir si elles représentent une alternative réelle aux idées de Derrida et Habermas et aux appareils réformistes.

Les néo-autonomistes

Le discours des néo-autonomistes a obtenu un important succès en Europe, malgré sa faiblesse militante à niveau international, bien qu’il ait une certaine implantation en Italie, en Allemagne ou en Espagne. Le démembrement de ce que l’on a appelé le " socialisme réel " et des partis staliniens par voie de conséquence a ouvert le passage à une idéologie " anti-parti " de laquelle les néo-autonomistes ont " tiré parti ". Aujourd’hui, de nombreuses théories néo-autonomistes ont cours au sein du mouvement anti-globalisation. Les leaders actuels du mouvement tel Vittorio Agnoletto, du Genoa Social Forum, se font les porte-parole de l’idéologie du " mouvement à plusieurs têtes ", ou " mouvement des mouvements ", adoptant une phraséologie gauchisante, mais refusant de dresser des objectifs concrets. La théorie de la " multitude constituante ", sans classe sociale en tant que sujet, laisse un large boulevard aux utopies les plus réactionnaires –de type écologistes anti-industrielles ou pacifico-religieuses- revendiquées par certains néo-autonomistes. En refusant de prendre comme référence une opposition de classe, mais en adoptant celle de la " multitude " contre " l’Empire ", les néo-autonomistes s’opposaient dans les faits à la lutte pour la grève générale contre la guerre.

Dans la revue Estrategia Internacional, nous faisons la critique des théories négristes depuis 1999, et nous n’entendons pas la reprendre ici. Cependant, au cours de la période immédiatement antérieure à la guerre, nous avons pu assister à un nouveau virage à droite de Negri commençant à lier la critique de " l’Empire " à l’européisme. Negri a ainsi fait ressortir les " vertus " de l’Empire –délocalisé, décentré, étendu à niveau planétaire-, mené par l’axe franco-allemand –symbolisé par l’Union Européenne, sans frontières internes- comme un contre modèle face à " l’impérialisme Ancien Régime " de Bush.

" Nous savons désormais que l’Europe ne peut se former comme union qu’en faisant échec à la poussée outrancière du libéralisme américain. C’est une bonne chose que la crise irakienne ait placé les deux pays les plus forts de l’Europe continentale, la France et l’Allemagne, devant la nécessité de redonner une impulsion vers l’unité européenne et la défense de la singularité du social européen. L’Europe ne pourra se construire que sur cette base et à partir de l’impulsion que l’Allemagne et la France sont en train de donner afin de faire place au sein de l’ordre global à un modèle anti-libéral de développement économique et à une culture anti-libérale de croissance des puissances productives ". Dans ce texte, Negri revendique le rôle de la France et de l’Allemagne, comme axe de construction de l’UE et comme défenseurs de la " singularité du social européen ".

Mais la France et l’Allemagne sont des pays impérialistes de premier ordre avec un poids énorme en Afrique, en Europe de l’Est et ces deux pays possèdent d’importantes participations dans les privatisations et la dette extérieure latino-américaine. La présence forte d’entreprises françaises et allemandes en Irak est également notoire. Au même moment où Negri écrivait son article, la " singularité du social européen ", c’est-à-dire les conquêtes historiques de la classe ouvrière, est brutalement attaquée. Cela s’est tout particulièrement vu en France où des millions de travailleurs du public ont combattu contre les réformes libérales menées par le gouvernement Chirac-Raffarin. Et quelles perspectives propose Negri aux " multitudes européennes " ? " Dans les pays où les bourgeoisies sont les plus égoïstes et la résistance est la moins forte (Espagne, Italie, etc.), on essaye d’abattre les gouvernements qui sont du côté du capitalisme américain. Cette bataille doit être conduite avec cohérence, en élargissant le plus possible les alliances et en affirmant la centralité de ce processus par rapport à toute autre voie de constitution européenne ".

Ici Negri va très loin en proposant d’abattre les gouvernements pro-américains et " d’élargir les alliances " à la France et à l’Allemagne. Mais avec quel argument peut-il affirmer que les bourgeoisies françaises et allemandes sont moins égoïstes car elles ne sont pas alignées sur le " capitalisme américain " ? " L’unilatéralisme américain de l’administration Bush est étroitement liée aux intérêts de l’économie la plus vieille, aux forces de l’industrie sidérurgique et pétrolifère, aux constructeurs de chars d’assaut et d’armes lourdes… (…) A l’inverse, la pression de l’intérêt de l’UE se développe sur la base de la nouvelle force productive qui est rendue possible aux multitudes européennes par la socialisation et l’informatisation de la production ". Cependant, l’informatisation de la production n’est pas une singularité européenne, mais elle fait partie des caractéristiques mondiales du capitalisme, et notamment sur la Côte Ouest des Etats-Unis et au … Texas, un des pôles de l’industrie informatique. Seattle serait donc en Allemagne ? Total aurait donc son siège au Texas ? La sidérurgie n’existe donc pas en France et en Allemagne ? Sous une série d’arguments fallacieux et sans aucun lien avec la réalité, Antonio Negri prend ouvertement partie pour le capital franco-allemand.

Celui qui dans les années soixante avait brillamment analysé la classe ouvrière italienne et prévu l’explosion de 1969 utilise aujourd’hui l’amalgame pour faire de la vulgaire propagande anti-américaine et pro-européenne. La prise de position de Negri en faveur de l’axe franco-allemand dans la lutte pour l’hégémonie mondiale est particulièrement grave au moment où l’on commence à voir les premières brèches apparaître sur l’échiquier international. Bien que Negri termine en soulignant qu’il ne s’agit là que d’un choix tactique, les citations précédentes laissent entrevoir son choix stratégique.

On ne peut pas dire que cette prise de position ne soit qu’une déviation pro-européenne de Negri puisque l’on peut retrouver ce même genre d’arguments dans d’autres textes néo-autonomistes. La principale revue néo-autonomiste française, Multitudes, affirme avec Yann Moulier-Boutang que " les circonstances mondiales exigent une ligne clairement alternative à la gestion bushienne du monde. Elles réclament qu’elle soit portée par l’UE, qui est au-delà des nationalismes ". Moulier-Boutang reprend plus loin la thèse de Derrida qui soutient que le 15 février est un jour fondationnel pour l’identité européenne. " Seule l’expression des multitudes dessine le peuple européen introuvable ".

Le discours de l’Empire est également repris par la direction du Parti de la Refondation Communiste (PRC) italien. Il revient à nier le caractère impérialiste des puissances européennes –et plus particulièrement de l’Italie- et Liberazione en arrive même à appeler Silvio Berlusconi le " vassal " de Bush, comme si l’Italie était un pays colonisé. A l’image des mouvementistes les plus " purs ", le PRC n’a jamais développé une politique pour lutter pour la grève générale contre la guerre. En revanche, son programme pro-européiste s’est révélé dans toute sa splendeur lorsque -alors que le PRC était contre la guerre, avec ou sans l’ONU- à la fin de l’offensive en Irak début mai le PRC s’est dit être " pour la paix avec l’ONU ", c’est-à-dire pour l’intervention des Casques Bleus après l’entrée des Américains à Bagdad. La dichotomie " ONU vs. USA " du PRC reprend la logique de Chirac d’une intervention impérialiste sous couvert de la légitimité de la " communauté internationale ", c’est-à-dire avec l’assentiment des puissances européennes.

Dans le cadre de la crise des rapports entre les Etats-Unis et l’Europe, les thèses néo-autonomistes se sont révélées être une béquille pour l’européisme. Les partis et les groupes qui revendiquent ces idées ont agi en appuis de l’impérialisme européen.

 

L’aile gauche du Forum

Un certain nombre de courants d’un certain poids se revendiquant du trotskysme ont une grande importance au sein du FSM. Des personnalités intellectuelles et politiques tels qu’Alex Callinicos du SWP ou Alain Krivine et Daniel Bensaïd de la LCR trouvent un écho au-delà des frontières de leurs pays respectifs. Dans son dernier ouvrage, Le Nouvel internationalisme, Bensaïd réfléchit sur le rapport existant entre le FSM et les luttes présentes et futures, ainsi que sur le rapport des Etats-Unis avec le monde en général et l’Europe en particulier. Bensaïd voit dans le FSM le nouveau point de regroupement et de convergence afin de relancer le mouvement social à échelle globale. Il définit Porto Alegre, comme " [la] capitale mondiale des résistances à la globalisation marchande et au militarisme impérial ". Le lien entre le 15 février et le Forum l’enthousiasme et il y voit une perspective : " L’esprit de Porto Alegre est descendu dans la rue. Une ‘Internationale sans nom’ ? Une forme émergeante, dont on ne connaît pas (encore) les contours ? ". Il s’avance même à affirmer que "de Seattle à Porto Alegre, sous l'Internationale des résistances perce une nouvelle Internationale des alternatives à la guerre impériale, à la privatisation du monde, à la mondialisation marchande. (…) L'Internationale à venir sera dans une certaine mesure, par son étendue géographique et par la diversité de ses composantes, la Première internationale effective, dit Michaël Löwy. Elle inventera des formes inédites, sans abolir pour autant la mémoire des expériences passées, dont elle sera aussi l'aboutissement et l'héritière". Voilà donc la vision de Daniel Bensaïd sur le rôle actuel et l’avenir du FSM.

Bien que nous sachions que la LCR, section française du SUQI, est traversée par plusieurs courants, nous pensons que l’idéologie élaborée par Bensaïd représente une base théorique de la pratique que porte la LCR, et c’est pour cela que nous polémiquerons avec ces idées.

 

 

 

Le FSM, une nouvelle internationale ?

Tout d’abord, le FSM représente-t-il la continuité ou se situe-t-il au sein de la continuité des Internationales révolutionnaires ? La Première Internationale (AIT) naît dans la perspective de regrouper la classe ouvrière afin d’affronter les patrons et leurs Etats, avec le Manifeste Communiste pour programme. Le FSM, lui, regroupe entre autres le réformisme social-démocrate –essentiellement à travers le PS français, les DS italiens et les centrales syndicales européennes qui les suivent (CES) ainsi que le PT brésilien-, les vieux partis staliniens ou néo-communistes latino-américains et européens, à quoi il faut ajouter les partis Verts et d’autres petits courants bourgeois tel que le mouvement de Chevènement et certaines ailes des Eglises. Le FSM n’impulse en rien l’indépendance de classe des travailleurs par rapport à la bourgeoisie comme le faisait l’AIT.

Mais Bensaïd argue que ces courants ont été relégués à des rôles mineurs, sans importance, comme dans le Forum des Maires par exemple. Nous connaissons néanmoins le poids que les vieux partis précédemment cités conservent au sein des syndicats, comme le PCF au sein de la CGT, les DS au sein de la CGIL en Italie, le PSOE et le PCE au sein de l’UGT et des CCOO en Espagne. Bensaïd dit d’ailleurs qu’au sein du FSM "si la participation syndicale est significative (…), elle est marquée par le poids des regroupements mondiaux comme la CISL (Confédération internationale des syndicats libres), la CMT, ou la Confédération européenne des syndicats. (…) Les syndicats restent de loin les mouvements sociaux les plus massifs [du FSM] avec un total de 160 millions de membres (…)". Pourquoi donc le FSM n’a pas appelé à une grève générale contre la guerre ? Les directions à même de la convoquer se trouvent au sein du FSM. Dans des pays comme l’Espagne, l’Italie ou la Grande-Bretagne, la volonté de lutter contre la guerre était évidente, tout comme la forte participation ouvrière aux manifestations. S’il n’y eu aucune grève générale contre la guerre dans ces pays, c’est parce qu’aucune de ces directions syndicales ne voulait appeler à cette grève et qu’il n’y en avait aucune autre capable de le faire. Ces centrales syndicales internationales et leurs respectives sections nationales font donc partie de cette " Internationale des alternatives à la guerre impériale " ? Nous pensons, au contraire, qu’il s’agit de bureaucraties syndicales intimement liées au patronat et aux partis réformistes, tel que cela s’est démontré depuis au moins soixante-dix ans.

Si la Nouvelle Internationale des Résistances " doit inventer des formes inédites de résistance sans pour autant abolir la mémoire des expériences passées ", quant est-il de la social-démocratie et du stalinisme, de la collaboration de classe orchestrée par les partis réformistes et les syndicats ? Nous pensons que " la mémoire des expériences passées " comprend tirer les leçons de la collaboration de classe et du patriotisme pro-impérialiste, raisons centrales des ruptures avec la social-démocratie le stalinisme.

Les vieux syndicats qui ont soutenu et qui continuent à soutenir les gouvernements européens, en plus des " nouvelles organisations " réformistes comme ATTAC, sont la continuité de l’internationalisme révolutionnaire ? L’alliance stratégique que forge le Secrétariat Unifié (SUQI) –ainsi que tous les courants se disant révolutionnaires dans le Forum- au sein du FSM a pour objectif de couvrir le flanc gauche du mouvement de masse et se poser " à côté " des appareils réformistes sans pour autant les combattre. Loin d’être une nouvelle internationale révolutionnaire, et même un regroupement progressiste, le FSM finit par agir dans les faits comme aile gauche de l’impérialisme européen.

Même les courants plus à gauche au sein du FSM tel que le SWP anglais et son courant international, l’IST, limitent leur combat à lutter pour que les manifestations soient les plus grandes possibles, mais sans lutter pour un programme alternatif à celui de la social-démocratie ou à celui des européistes. Lors de la conférence annuelle du SWP, Alex Callinicos, principal dirigeant de ce parti a ainsi souligné que " la potentialité de ce que nous pouvons faire s’est vu à Florence. Si nous –l’aile radicale- n’avions pas combattu la droite du mouvement –ATTAC- il n’y aurait pas eu de manifestation. C’est pour cela qu’à ceux qui nous disent que nous faisons des concessions à la droite, nous leur répondons qu’il n’en est rien. Si nous n’avions pas livré ce combat, on n’aurait pas vu ces manifestations gigantesques contre la guerre. Mais cette gauche va être plus importante que la gauche marxiste traditionnelle. Il faut organiser un mouvement large, de manière à ce qu’au sein de ce mouvement puissent s’organiser les socialistes révolutionnaires à la tête de chaque mouvement, c’est ce que nous avons fait jusqu’à présent et nous ferons au cours des prochains forums ". Avec un discours plus à gauche que celui de Bensaïd dans la mesure où il reconnaît qu’il existe une aile droite du FSM, Callinicos défend néanmoins les mêmes objectifs que la LCR. Il s’attache à développer les forums sociaux -" plus larges que la gauche marxiste "- et il renonce à la lutte pour que les socialistes révolutionnaires dirigent le mouvement, combattent pour sa direction contre les réformistes, et lui donnent justement un cours révolutionnaire.

La LCR et l’impérialisme européen

" L’UE, affirme Bensaïd, représente bien un impérialisme, certainement allié [des Etats-Unis], mais potentiellement concurrent ". D’une point de vue militaire, il souligne que " soit l'Union européenne reste pour [les Etats-Unis] une puissance alliée et subalterne au sein de l'OTAN, et elle les accompagne en rechignant dans leurs nouvelles aventures impériales, dans le Golfe, dans les Balkans, en Afghanistan, ou ailleurs. Soit elle se lance pour son propre compte dans la course à la mondialisation armée ". Enfin, d’un point de vue économique, Bensaïd met en exergue que " l'accélération planétaire de la globalisation s'est traduite par une concentration et une centralisation multinationales du capital (les fusions entre entreprises européennes et américaines ou japonaises), immédiatement concurrentes à sa concentration et à sa centralisation européennes: les espaces d'intégration se chevauchent et s'imbriquent, hypothéquant la formation d'une classe dominante proprement européenne ". Il est vrai que certaines fusions ayant fait beaucoup de bruit, comme par exemple entre Daimler Benz et Chrysler, ou Renault et Nissan, montrent l’avancée des tendances à la mondialisation du capital entre les pôles de la triade impérialiste. Cependant, la tendance prédominante est celle de l’avancée des fusions ou des centralisations du capital à niveau régional. C’est là une des forces structurelles qui se trouve derrière le projet –en dépit d’énormes contradictions nationales- de construction européenne et sa tentative d’accélération sur le plan politique, et de manière plus récente, sur le plan militaire. Contrairement à ce qu’affirme le vieux et désuet discours globalisateur, face à la crise actuelle de l’économie mondiale, les Etats impérialistes jouent un rôle toujours plus forts sur le marché planétaire. Cela peut se voir dans les interventions étatiques et les plans de sauvetage des grandes entreprises en crise. Contrairement aux directives données par les organismes de crédit multilatéraux tel que le Fonds Monétaire International ou la Banque Mondiale aux pays semi-coloniaux encourageant la banqueroute de nombreuses entreprises, dans les pays impérialistes en général et en Europe en particulier, les Etats bourgeois défendent économiquement et politiquement leurs entreprises sur l’arène du marché mondial. Dans ce cadre, la principale contribution des Etats impérialistes dans cette dure lutte compétitive est bien entendu l’avancée de l’intégration régionale dont l’exemple paradigmatique et le plus abouti, en dépit d’énormes obstacles qui se profilent à l’avenir, reste l’UE.

Le raisonnement qui nie cette réalité occulte les raisons et les motivations des puissances européennes sur l’échiquier international, ce qui laisse la place à d’énormes ambiguïtés sur le terrain de la pratique politique des courants dont nous parlons. C’est ainsi que Catherine Samary soutient que " la ‘souveraineté’ populaire doit s'exprimer à tous les niveaux où s'imposent des droits nouveaux et où sont remis en cause des droits anciens: du national au planétaire, en passant par l'échelle européenne. Voilà ce que les populations européennes, les mouvements syndicaux, associatifs, féministes, la nouvelle gauche qui doit se construire à l'échelle européenne pourraient exiger de la "convention" sur l'avenir de l'Union. Qu'elle soit ouverte et transparente, et qu'elle donne aux populations et aux parlements élus tous les moyens et le temps d'un vaste débat de société ".

Comme nous le voyons, la LCR dilue le caractère d’alliance impérialiste que revêt la construction européenne et conserve l’espoir que l’on puisse " exiger " des améliorations à la Convention ulltra-bureaucratique qui prépare la Constitution européenne, en donnant d’avantage d’importance " aux parlements élus " dans les différents pays. Si la France est un pays impérialiste selon la LCR, il perdrait son caractère impérial dans le cadre d’une Europe unie et " sociale ", " s’ouvrant à l’Est et au Sud " comme le dit Samary. La LCR, qui a appelé indirectement à voter Chirac au second tour des présidentielles de 2002 et avant la guerre a appelé Chirac à mettre son veto –ce qu’annonça par la suite le Président français-, propose aujourd’hui de faire pression la Convention sur l’avenir de l’Europe, une Convention réactionnaire, dirigée par l’ancien président social-démocrate français Valéry Giscard d’Estaing, afin qu’elle " s’ouvre " sur les " parlements élus ", comme garantie démocratique. La LCR considère que l’UE est une " entité réformable ". La définition éclectique de l’impérialisme et son application aux pays européens niant dans les faits qu’il s’agit de pays impérialistes fait que la LCR se trouve au sein du FSM aux côtés des laquais des impérialistes européens.

 

La nouvelle génération

Le résultat le plus positif des manifestations anti-guerre a été l’entrée en politique d’une nouvelle génération de jeunes et de travailleurs. Malgré l’influence des appareils pro-européens, les expressions du chauvinisme ont été isolées dans les manifestations. Le caractère mondial des manifestations et le fait qu’elles se soient également déroulées aux Etats-Unis même ont donné au mouvement un caractère internationaliste bien qu’il n’ait pas dépasser les limites du pacifisme. Le fait que la guerre n’ait pas été arrêtée a généré une certain désillusion mais également une certaine réflexion : quelle est l’alternative aux tendances guerrières naturelles de l’impérialisme ?

La crise actuelle du gouvernement britannique en plus des difficultés qu’ont à affronter les troupes d’occupation en Irak peuvent redonner vie au mouvement. C’est pour cela qu’il est primordial de tirer les conclusions des luttes qui ont été menées. La lutte conséquente contre la guerre doit être une lutte contre l’impérialisme. Et la lutte contre l’impérialisme est une lutte contre les gouvernements états-unien et britannique tout comme contre les gouvernements français et allemand et les gouvernements laquais des semi-colonies. Pour éliminer les causes de la guerre, il faut ouvrir un nouveau front, le " front social " mené par la classe ouvrière à la tête de tous les opprimés. Il faut entrelacer étroitement les luttes ouvrières et sociales avec les luttes contre la guerre et contre l’impérialisme.

L’avantage de la nouvelle génération qui a vu le jour c’est que le stalinisme se trouve dans une phase de déclin décisif et la social-démocratie vit une longue agonie. Ni le stalinisme ni la social-démocratie ne pourront rejouer leur rôle réactionnaire du passé, lorsqu’ils conservaient leur " prestige ", celui consistant à dévier et écraser les processus révolutionnaires éventuels. D’un autre côté, la jeunesse européenne a l’avantage de vivre –à la différence de la jeunesse latino-américaine par exemple- avec la génération de 68 et des années 1970 et tirer de pouvoir tirer des conclusions d’une génération qui n’a pas été exterminée par des dictatures sanglantes comme dans les semi-colonies. Mais, alors qu’elle n’a pas vécu de situation révolutionnaire, elle doit également porter le poids de la défiance qu’ont les masses envers le marxisme, produit de plus des soixante-dix années de déformation stalinienne. Le rôle des révolutionnaires dans ce cadre est celui de tirer des leçons des luttes présentes comparées à celles d’hier et de former une nouvelle génération de marxistes révolutionnaires qui puissent intervenir de manière décisive dans les luttes de demain.