Le mouvement anti-guerre en Italie

Portée et limites

Par Jean Clech et Lucas Pizzutti

 

Introduction

Le mouvement pacifiste et anti-guerre qui a traversé le monde n’a pas, au bout du compte, atteint son objectif : arrêter la guerre. Etait-il possible de la stopper ? Les seules possibilités d’arrêter la guerre depuis l’extérieur du théâtre des opérations militaires, c’était en paralysant la machine économique qui rendait possible le conflit.

La " machine de guerre " est principalement composée par les Etats et les gouvernements qui sont à sa tête ainsi que par les bourgeoisies impérialistes qui la financent et espèrent en tirer bénéfice. C’est uniquement par une grande lutte ouvrière contre les gouvernements guerriers qu’il aurait été possible de stopper l’agression impérialiste, et même la transformer en une lutte sociale contre les gouvernements impérialistes.

Dans le cas de la Grande-Bretagne et de l’Espagne, les conditions d’une grève contre la guerre étaient réunies. Cette grève aurait pu devenir une lutte contre les gouvernements réactionnaires de Blair et Aznar. Mais dans le cas italien, la mobilisation anti-guerre prolongée à laquelle s’ajoutait la conflictualité sociale qui a parcouru la péninsule ont bloqué le gouvernement Berlusconi dans son appui à Bush et Blair. Il n’a pu envoyer de troupes en Irak et il a été mis en difficulté sur le plan international : en dernière instance, il n’était pas aligné sur l’axe franco-allemand, mais ne pouvait pas non plus se positionner derrière les Etats-Unis. Précédée par les mobilisations historiques en défense de l’article 18 du Statut des travailleurs, la période allant de septembre 2002 à mars et avril 2003 a été émaillée par une succession de grèves et débrayages, de manifestations de rue et d’actions directes contre les symboles de l’appareil militaire de l’OTAN.

Les mobilisations anti-guerre de cette période dans lesquelles le salariat était une composante centrale ont montré une conflictualité sociale importante et une forte disposition à la lutte des classes laborieuses et de la jeunesse en Italie. L’ampleur des manifestations et leur profondeur laissaient entrevoir des perspectives nouvelles pour le salariat italien en terme d’inversement du rapport de force avec le patronat et la bourgeoisie –qu’elle soit " pacifiste ", c’est-à-dire européiste, ou non- et le gouvernement Berlusconi allié indirect des agresseurs impérialistes. Le mouvement en Italie a tendanciellement montré le chemin, puisqu’une instabilité encore plus grande du cabinet Berlusconi aurait été un coup dur pour la coalition guerrière impérialiste. Il existait d’énormes potentialités afin de mettre un coup d’arrêt à la machine de guerre.

Après une présentation des mois précédents la guerre, nous nous proposons ici d’analyser les caractéristiques et les limites objectives et subjectives du mouvement italien , notamment au cours du conflit, afin d’en tirer des leçons révolutionnaires et mettre l’accent sur les actions les plus précieuses à la tête desquelles s’est portée l’avant-garde de la classe ouvrière et de la jeunesse italiennes. Nous étudierons également les responsabilités des directions traditionnelles et alternatives du mouvement ouvrier et de la jeunesse qui ont fait avorter les potentialités de transformation du combat anti-guerre en une lutte pour la chute du gouvernement Berlusconi, qui était même la seule manière de lutter pour la " paix " réclamée par de larges franges des masses de la péninsule.

 

L’étape préparatoire dans le cadre de la crise de l’Euroland et les divisions de la bourgeoisie italienne et son gouvernement

L’émergence du mouvement anti-globalisation à grande échelle à laquelle s’ajoute l’intervention massive du mouvement ouvrier à partir de la seconde moitié de l’année 2001 plaçaient le mouvement de masse italien à l’avant-garde de la lutte en Europe. Les luttes sociales italiennes se sont glissées entre les fissures et ont tiré profit des brèches et des crises internes présentes au sein même de la bourgeoisie et du patronat italiens, dont l’exemple paradigmatique a été la crise qui a secoué le symbole du capitalisme italien et de l’empire Agnelli, la crise de la branche automobile du groupe FIAT qui éclate au grand jour fin 2002. Le gouvernement Berlusconi élu début 2001 est lui-même traversé par de fortes contradictions internes, tant sur le plan politique qu’institutionnel.

En ce qui concerne le débat irakien, la majorité gouvernementale et la bourgeoisie se sont retrouvés profondément divisés entre atlantistes et européistes. Le débat se cristallise autour de l’unilatéralisme états-unien et le rôle de l’ONU, mais cache en réalité deux choix politiques divergents et deux horizons stratégiques : quel rôle et quelle place de la bourgeoisie italienne en tant que bourgeoisie impérialiste de seconde zone sur l’échiquier européen et mondial, à savoir sa place par rapport aux deux des blocs rivaux, USA et axe franco-allemand ?

Dans ce cadre, la manifestation de Florence de novembre 2002 à la suite du Forum Social Européen (FSE) s’est réalisée avec les ouvriers de FIAT en tête alors que ceux-ci luttaient au même moment contre le plan de licenciement impulsé par la direction de cette multinationale. Au-delà du rôle que ces ouvriers métallos occupent dans la production nationale ainsi que leur statut de référence par rapport au reste des classes subalternes en Italie, le sentiment anti-guerre de la classe ouvrière avait déjà forcé les dirigeants réactionnaires de la CGIL à prendre les revendications anti-guerre et les inscrire dans l’appel à la grève générale du 18 octobre 2002. On se trouvait donc alors face à une possible combinaison explosive entre la lutte contre la guerre et un combat contre le gouvernement Berlusconi, ce qui aurait pu avoir des répercussions dans toute l’Europe occidentale. La défaite partielle de la lutte de la FIAT en décembre 2002 a empêché objectivement que ne se déroule un tel scénario. L'intervention des directions syndicales, de l'Olivier et du Parti de la Refondation Communiste (PRC) avait pour objectif que ce scénario possible ne se repose pas par la suite, au cours des manifestations anti-guerre de février à avril et mai 2003.

Bien que la lutte de la FIAT était suspendue, la conflictualité sociale italienne se poursuivait. Les grèves des salariés du public, des cheminots, des enseignants, montraient que l’état d’esprit des travailleurs continuaient à être hostile au gouvernement de droite. Les manifestations de centaines de milliers de personnes contre les lois racistes anti-immigration se transformaient en des prises de position massive contre les préparatifs de guerre. Le sentiment anti-guerre se généralisait au sein de la population. Afin d’en canaliser les diverses expressions, les institutions bourgeoise qui conservent un certain nombre de liens avec les classes populaire ont joué leur va-tout. Ainsi, les drapeaux arc-en-ciel qui ont fleuri sur tous les balcons d’Italie reprenaient ouvertement les couleurs de l’étole portée par le Pape au cours des JMJ de Paris en 1997. Mais les trois millions de manifestants du 15 février mirent tout de même en crise tous les partis et les syndicats italiens.

Au cours de la période précédant la guerre, la fracture au sein de l’Olivier s’est accentuée et l’opposition se divise clairement en deux ailes distinctes. La direction de Fassino, D’Alema et Rutelli posent en séance parlementaire que seul l’appui de l’ONU leur ferait voter la guerre. De l’autre côté, on trouve l’aile minoritaire de l’Olivier qui vote tous les textes en bloc avec les Verts et le Parti de la Refondation Communiste (PRC). Cette fraction parlementaire est opposée à toute guerre, avec ou sans l’aval de l’ONU. Au sein même du cabinet Berlusconi, l’aile chrétienne du gouvernement soutient virtuellement la même position que l’Olivier, qui n’est que celle du Vatican, de Chirac et de Schröder. Le Président Ciampi s’appuie sur le fameux article 11 de la Constitution italienne de 1948 afin de faire pression sur le cabinet de Berlusconi. Le gouvernement se voit dans l’impossibilité d’envoyer des troupes en Irak et se voit dans les faits exclu du Sommet des Açores de Bush, Blair et Aznar. L’équilibre international du cabinet du Cavaliere est très précaire puisqu’il n’est pas soutenu par la coalition anglo-américaine et qu’il est marginalisé par l’axe franco-allemand.

Au cours des premiers mois de l’année 2003, une véritable grève générale active contre Berlusconi et la guerre était donc à l’ordre du jour et pouvait virtuellement faire revivre des conflits éteints comme celui de la FIAT. Si une telle grève avait eu lieu, le risque était qu’elle porte un coup également au patronat européiste et " pacifiste " comme les Debenedetti, Illy ou même Agnelli. Cela aurait également posé le problème des bases états-unienne en Italie. Les disobbedienti, les no-global les plus connus en Italie, commencent alors à multiplier les manifestations et les rassemblements contre les bases de l’OTAN. Mais les appels à bloquer les transports d’armes qui transitent par l’Italie et sont acheminés dans le Golfe via l’Italie sont largement repris par la jeunesse la plus combative. On se rappelle alors les grèves des années 1970 destinées à bloquer les transports d’armes pour le Vietnam. Quelques milliers de jeunes bloquent, affrontant la gendarmerie et la police, les voies ferrés pour empêcher certains convois de passer. Pendant presque une semaine, au cours du mois de février, le trafic ferroviaire s’est retrouvé semi-paralysé dans le Nord-Est de l’Italie. Cependant, au-delà du grand courage personnel dont a fait preuve la jeunesse italienne, ce sont les cheminots et les travailleurs du rail qui sont les seuls à pouvoir bloquer effectivement les convois de la mort. Or aucune centrale syndicale n’appela à une grève ferroviaire. Les travailleurs, menacés de licenciement en cas d’action, collaboraient avec les jeunes anti-global en leur communiquant les informations relatives aux convois mais ne comptaient pas sur l’appui de leurs centrales.

Au cours de cette période préparatoire, les centrales syndicales, et notamment la CGIL, font bien attention à ne pas appeler à la grève, mis à part lorsque la pression de la base se faisait trop forte, comme au cours de la grève portuaire partielle, particulièrement suivie par les dockers de Livourne d’où partaient armes et matériel militaire. Dans ces cas-là cependant, la bureaucratie combine des appels à des grèves partielles et des déclarations d’Epifani soulignant surtout, afin de ne pas effrayer la bourgeoisie européiste, que " la CGIL a les mêmes positions que les Pape et l’action de l’Eglise ". Pendant ce temps-là, Cofferatti se chargeait de faire pression sur les opposants à la guerre pour " qu’ils ne tombent pas dans l’illégalité ".

Les débrayages semi-spontanés et massifs du 20 mars contre la guerre

Cependant, toute cette rage contenue et ce désir de lutte explosent, s’étendent sur l’ensemble du territoire et sont repris par tous les secteurs du salariat dès que les premières missiles tombent sur l’Irak le 20 mars. On peut parler de grève semi-spontanée car elle coïncide avec l’appel à cesser le travail d’un quart d’heure lancé par la CES pour le premier jour du conflit, repris par les centrales syndicales italiennes –deux heures, entre 15h et 17h-, articulé par les chambres locales du travail en fonction de la combativité sociale de chaque zone. Ce qui frappe avant tout dans ces débrayages, c’est leur caractère massif mais également leur côté actif. La grève touche tous les secteurs, des plus traditionnellement combatifs aux plus tièdes.

La grève explose dès l’aube. Tout en paralysant l’appareil productif italien, elle met la classe ouvrière, la jeunesse et les classes subalternes en mouvement. Les premiers à cesser le travail sont sûrement les 45 ouvriers et ouvrières du Tubefficio européen de Lecco (Lombardie), travaillant de nuit. A quatre heures du matin ils sont tous dehors. " Si ça commence ce soir, on s’arrête tout de suite " avaient-ils convenu. Dès le tour du matin, ce sont les usines traditionnellement combatives qui se mettent en mouvement, mais surtout celles ayant connu de durs conflit ces derniers mois, à l’image de la Zanussi de Susegna en Vénétie, qui anticipe l’entrée en grève des chantiers navals de Monfalcone, du complexe pétrochimique de Porto Marghera alors que la place centrale de Mestre –la grande ville industrielle faisant face à Venise-, Piazza Ferretto, ne désemplit pas de toute la journée. Les usines du groupe FIAT ayant traversé une dure lutte ne sont pas en reste, et l’Alfa Romeo de Pomigliano d’Arco (Campanie) est presque paralysée durant toute la matinée. Inutile de citer les très hauts taux d’adhésion dans le Nord, puisque à Brescia c’est 80% des travailleurs de l’Om Iveco qui cesse le travail, 90% du Mollifico Sidergarda. La situation est encore plus claire à Milan. Sur la Place de la Cathédrale, " tout le monde est là, ouvriers et employés, les caissières de la Rinascente, les jeunes salariés des call centers, les travailleurs municipaux… ".

Le carcan des deux heures de grève articulé localement n’est en rien respecté. Les travailleurs sont spontanément allés bien plus loin. Face à cette disposition à la lutte et à l’action sortant du cadre syndical, certains bureaucrates syndicaux n’ont pas hésité à travestir ce désaveu de manière démagogique. " La grève s’est étendue sur toute la journée, et c’est juste que chaque lieu de travail ait réagi avec ses propres rythmes ". Cette journée a également été marquée par une volonté d’action claire. Dans toutes les manifestations, on pouvait voir les banderoles des Conseils d’usine et d’entreprise. A Bologne certains étudiants ont ressorti la banderole " Stop the bombs " utilisée contre le gouvernement de l’Olivier en 1999 lors de l’agression contre la République Fédérale Yougoslave. Mais les mobilisations du 20 mars n’ont rien à voir avec les manifestations d’avant-garde d’alors. Toujours à Bologne, on compte dix mille personnes dès le matin dans le cortège étudiant, du Forum Social local et du syndicalisme de base. Lorsque les disobbedienti rompent le cortège et se dirigent vers la gare, c’est toute la manifestation qui les suit et bloque les trains pendant deux heures. L’après-midi, c’est 60.000 travailleurs qui défilent dans la rue, témoignant des très forts taux de participation à la grève en Emilie Romagne, avec 80% dans la métallurgie, de 80 à 90% dans le textile et 90% dans la fonction publique.

Les premières leçons que nous pouvons tirer de ce mouvement sans pareil et inattendu de lutte, c’est bien sûr l’étendue de la grève, son caractère ouvrier et massif et le débordement tendanciel des bureaucraties confédérales. Cependant, en raison du niveau de subjectivité ouvrière, du manque de politique alternative du PRC et du syndicalisme de base agissant avec l’appui des disobbedienti, cela ne débouche pas sur une remise en question de la nature chroniquement conciliatrice, pro-capitaliste et pro-impérialiste des directions syndicales. De plus, la juxtaposition ou la conjonction du mouvement ouvrier organisé et de la jeunesse anti-globalisation ne se traduit pas par une fusion et une mutuelle radicalisation, à la différence du cycle de luttes 1969-1980. Au-delà de l’intervention de la classe ouvrière, son faible niveau de subjectivité ne suffit pas pour influencer clairement le mouvement anti-globalisation et que celui-ci rompe avec ses directions néo-autonomistes ou néo-réformistes. Ces débrayages montrent bien que le problème de la lutte pour l’hégémonie ouvrière, c’est-à-dire la question de la lutte pour l’intervention de la classe en tant que telle et avec ses propres méthodes, reconquérant ses propres organisations et créant de nouvelles institutions, est plus que jamais à l’ordre du jour.

 

La combativité ouvrière et le rôle néfaste des directions syndicales confédérales en général et de la CGIL en particulier

Une des caractéristiques centrales de la bureaucratie syndicale est de prendre le pouls de la combativité de sa propre base et de la classe en général afin de mieux la freiner, la canaliser, ou en dernière instance la porter dans une impasse lorsque la situation est sur le point de lui échapper des mains. L’exemple italien est une illustration paradigmatique de cette tendance. Les débrayages semi-spontanés et massifs du jeudi se poursuivent dans la rue le samedi 22, au cours de manifestations monstre comme en Europe en général mais avec cette forte composante ouvrière et populaire particulière aux manifestations italienne de mars.

La CES lance de Bruxelles un appel à poursuivre les actions contre la guerre pour " reconquérir la paix " et contre la " guerre illégitime ". Un tel mot d’ordre en Italie signifierait intensifier un mouvement qui met en péril non plus seulement le strict contrôle syndical, mais aussi la stabilité même d’un des gouvernements centraux –bien qu’il n’ait pas directement envoyé de troupes- pour la coalition impérialiste. C’est pourquoi la bureaucratie confédérale italienne choisit d’aller à l’encontre des directives mêmes de Bruxelles et fait volte-face en l’espace de quelques jours face à l’ampleur inattendue du mouvement et ses potentialités. La manifestation de Rome du samedi fait paraître au grand jour une profonde rupture au sein des directions du mouvement contre la guerre, entre les vieilles directions –Olivier, CGIL- et les nouvelles médiations -le néo-autonomisme, le PRC, le syndicalisme de base- dont les troupes manifestent séparément. Dans de telles conditions, pas question donc de donner encore plus de confiance à la jeunesse et au salariat.

C’est ce que fait clairement entendre Epifani tirant les conclusions des mobilisations de la fin de la semaine. Lorsqu’il lui est demandé " vous avez exclu d’appeler à une nouvelle grève générale, c’est bien ça ? Comment pensez-vous donc donner suite à la ligne de la CES consistant à continuer la mobilisation jusqu’au rétablissement de la paix ", Epifani répond sans fard " Nous avons exclu d’avoir recours à la grève parce que nous ne pouvons pas aller en faisant grève sur grève. Nous ne l’excluons pas si l’on estime que surgit une situation [encore plus grave] à laquelle il soit nécessaire de répondre avec la plus grande visibilité. Notre objectif (et nous nous réjouissons qu’il concorde avec celui de la CES) est celui de reconquérir la paix. C’est pour cela qu’il faut multiplier les initiatives. Bien sûr, les manifestations centralisées sont importantes, mais toutes les initiatives qui se prennent tous les jours dans toutes les villes sont également importante ". La bureaucratie de la CGIL n’exclut donc pas d’avoir recours à la grève si la situation s’aggrave, alors que Bagdad et les principales villes du pays sont pilonnées à toute heure du jour et de la nuit. Quant au programme minimum impulsé par la bureaucratie syndicale, la revendication de la paix, Epifani se garde même de la matérialiser à travers un mouvement unitaire et centralisé du salariat et de la jeunesse. Il entend au contraire mener toutes les initiatives sur les voies de garage de l’atomisation et de l’isolement.

Pourtant, ce n’est pas la combativité qui manque, ni la volonté d’en découdre et le rejet profond qu’inspire le gouvernement de droite au sein de larges couches de la population. Nous ne prendrons que deux exemples.

Le lundi 24 avril était originellement prévu pour être une journée d’action de l’Education contre les réformes gouvernementales. Dès le week-end, la presse de centre gauche soulignait que "(…) si la grève [appelée par les trois confédérations, le syndicalisme autonome, Snals, et le syndicalisme de base] est née pour protester contre la non-rénovation de la convention collective [du secteur de l’Education] et l’approbation de la réforme [de la ministre de l’Instruction publique] Moratti, aujourd’hui la principale revendication c’est le ‘non à la guerre’. C’est un signal très important. Aux côtés des enseignants et du personnel technique et administratif se trouveront également les étudiants ". La participation à la grève derrière des mots d’ordre anti-gouvernementaux et pacifistes est un véritable succès. Selon les chiffres des syndicats, 80% du personnel a répondu à la grève et 60% des établissements sont restés fermés. Le gouvernement lui même a été contraint de reconnaître un taux de participation de prés de 40%. La manifestation de Milan regroupe 50.000.

Le second exemple est ponctuel, mais peut-être encore plus parlant. Encore une fois pour répondre à sa base, le syndicat des dockers CGIL a dû appelé à des grèves ponctuelles contre les préparatifs de guerre afin de mieux décomprimer la situation. Cependant de nombreux travailleurs sont prêts à aller jusqu’au bout, et pas qu’à moitié, sur cette voie. En témoignent les travailleurs du chantier naval Orlando de Livourne. Malgré une situation financière précaire de l’entreprise, la RsU refuse durant trois jours de réparer un navire américain souffrant d’avaries, le " Cap Horn ", en provenance d’Espagne chargé de jeeps pour le Golfe. Face à cette action radicale contre l’agression impérialiste, la seule réellement efficace, lorsque la classe ouvrière cesse de faire marcher la grande machine guerrière, la bureaucratie syndicale laisse le chantier totalement isolé et ne se donne pas comme objectif de généraliser ce type de combat.

 

La grève du 2 avril du syndicalisme de base, entre sectarisme et opportunisme

Face au refus réitéré des bureaucraties syndicales, et tout particulièrement d’Epifani, d’appeler à l’action, le syndicalisme de base décide d'appeler seul à la grève le 2 avril. Le mouvement est convoqué autour du mot d’ordre " arrêtons le travail pour arrêter la guerre " par les Cobas, Cub-Rdb, et d’autres organisations moins importantes comme les SlaiCobas, SinCobas et l’Usi-Ait, avec l’appui localement des étudiants en lutte, des centres sociaux antagonistes et du PRC. Cette courageuse grève est organisée dans un climat de fortes pressions et d’attaques directes du patronat qui ne manque pas d’affirmer que la participation à une telle grève politique est passible de licenciement.

Les manifestations se déroulent dans une quinzaine de villes, avec un succès relatif selon les zones, à l’image des taux de participation à la grève. Pour ne donner qu’un exemple, entre 10.000 et 15.000 travailleurs défilent dans les rues de Milan, avec les colonnes des Rdb Pompiers, de la santé, des transports, autour d’une banderole affirmant " Contre la guerre du capital, grève générale ", ainsi qu’avec les métallos de la FIAT d’Arese. On voit même une banderole affirmant " groupe de travailleuses et de travailleurs libres des télévisions du régime ", le témoignage de leur porte-parole est révélateur de la portée de leur geste : " nous sommes une délégation de salariés de Telepiù, Mediaset [propriété de Berlusconi] mais aussi de la RAI, nous travaillons dans un climat tendu, sous la pression de menaces continues bien que voilées ". A Naples à l’inverse, ce ne sont quelques centaines de personnes qui défilent même si les lignes de production du premier tour de l’usine Fiat de Pomigliano d’Arco en Campanie sont quasi paralysées.

Au-delà des chiffres, la principale limite de ce courageux mouvement est bien en dernière instance la politique des dirigeants du syndicalisme de base. Ils n’appelèrent pas à l’unité de classe contre la guerre le reste des travailleurs syndiqués et non syndiqués, à travers des assemblées de base, y compris sans l’accord des bureaucrates syndicaux si cela était nécessaire. Les dirigeants du syndicalisme de base ont une conception diamétralement opposée du front unique. Lors des grèves unitaires, ils refusent de se mobiliser généralement dans les cortèges syndicaux et organisent de manière sectaire leurs colonnes à part, avec leurs propres mots d’ordres -parfois plus justes d’ailleurs-, mais sans les confronter à ceux de la bureaucratie, ce qui correspond en ultime instance à un respect du statu quo des chasses gardées syndicales et à un refus d’unifier par en bas les travailleurs et salariés sur une ligne combative contre leurs dirigeants conciliateurs.

Le 2 avril, à l’inverse, ils font tout leur possible pour être rejoints… par les gros bureaucrates confédéraux. Bernocchi déclare ainsi que " nous [les organisateurs] sommes insatisfaits, puisque nous aurions préféré une grève générale européenne à l’appel de la CES à laquelle nous renouvelons l’invitation ". Mais il ne s’agit pas d’une politique d’exigences destinée à démasquer la CES et surtout la CGIL car elle ne s’accompagne pas d’une politique active dirigée vers sa base qui manifeste presque quotidiennement depuis le 20 mars. Les dirigeants régionaux se font l’écho des déclarations de Bernocchi en soulignant que " l’unique amertume reste le fait qu’aujourd’hui, les syndicats confédéraux ne soient pas ici avec nous pour dire non au conflit en Irak ". Cette politique s’est soldée par le rejet -attendu- de la bureaucratie alors que dans bien des zones certaines sections de la base de la CGIL avaient rejoint spontanément à l’appel, à l’image des travailleurs de l’éducation de Florence.

Loin d’appeler à tenir des assemblées, de lutter par en bas contre les diverses bureaucraties syndicales, les dirigeants du syndicalisme de base ont eu une politique sectaire et opportuniste en même temps. Ce que l’on appelle " le syndicalisme de base " n’a pas confiance… dans la base ouvrière. Ils sont opposés à l’auto-organisation par en bas à travers la tenue systématique d’assemblées, de conseils, de comités de grève et ils n’essayent pas de soustraire à l’influence des syndicats confédéraux leur base salariée. Ils respectent " la chasse gardée " de la bureaucratie et c’est pour cela que les dirigeants ne livrèrent aucun combat que l’on puisse considérer comme sérieux contre la guerre puisqu’il laissèrent le champ libre à la bureaucratie pour qu’elle impose sa politique de démobilisation au sein du salariat. Même y compris au sein des cheminots –secteur clef dans le transport de l’armement et où le syndicalisme de base a un certain poids-, aucune assemblée n’a été organisée pour tenter d’arrêter directement les convois chargés de matériel militaire destiné à la coalition en Irak. Les directions des syndicats de base se sont en fait comportés comme de petites bureaucratie qui ont occupés l’espace politique laissé vacant à la gauche des grandes bureaucraties syndicales.

 

Comment Refondation Communiste s’est refusé à donner une politique alternative au mouvement

Si l’état d’esprit des masses allait dans le sens de lutter réellement pour la " paix " et contre Berlusconi, mais que la politique de la bureaucratie syndicale consistait à suivre les positions du Pape et de Chirac/Schröder, y avait-il un courant capable de changer le cours des événements ? Le Parti de la Refondation Communiste (PRC), qui possède un certain poids au sein de la CGIL, un grand nombre de délégués syndicaux locaux et nationaux, jouit d’une certaine popularité au sein de l’électorat ouvrier et possède des dirigeants très connus comme Fausto Bertinotti, avait la possibilité de proposer une alternative réelle. Si le PRC avait appelé à organiser des assemblées dans chaque lieu de travail et d’étude afin d’exiger que les centrales syndicales convoquent à une grève générale contre Berlusconi et la guerre, Refondation aurait mis dos au mur la bureaucratie syndicale et l’Olivier. La dynamique de la lutte anti-guerre était favorable à un affrontement de ce type puisque l’écrasante majorité des travailleurs voulaient la paix et rejetait la position guerrière de Berlusconi. Cependant, la stratégie du PRC -qui aujourd’hui co-gouverne avec le centre gauche bourgeois de l’Olivier de nombreuses villes et régions- consiste à créer un centre gauche plus à gauche. Le PRC n’entend pas amener le salariat sur le terrain de la révolution mais sur celui du front-populisme. Le PRC, tout comme le syndicalisme de base, occupe " l’espace " laissé vacant à gauche de l’échiquier politique mais toujours sans se confronter aux grands appareils, que ce soit les DS ou la CGIL.

Le PRC partait d’un présupposé progressiste en affirmant qu’il s’opposait à toute forme de guerre, " sans ‘si’ ni ‘mais’ " (no alla guerra senza se e senza ma), mais à aucun moment le PRC n’a voulu traduire cette opposition sur un terrain de classe, par la grève générale et l’auto-organisation des travailleurs et de la jeunesse contre les préparatifs guerriers et contre l’agression. Les affiches du PRC consistaient juste à dire " Contre la guerre, désobéissons ", sans dire comment, ni de quelle façon, ni avec qui...

Une fois la guerre initiée, le PRC remue ciel et terre… sur un plan institutionnel en revendiquant " l’article 11 de la Constitution qui refuse clairement la guerre [et rend] illégitime la concession de l’espace aérien et des bases italiennes aux USA ". L’unité d’action pour arrêter la guerre selon le PRC doit se faire avec ceux pour qui " le ‘non’ à la guerre est le même, le ‘non’ à l’utilisation des bases par les forces américaines est le même ", c’est-à-dire dans ce cas précis avec l’Olivier de Rutelli, Fassino et D’Alema, ceux-là mêmes qui étaient disposés à valider une agression avec l’aval de l’Onu, ceux-là mêmes qui bombardèrent la Yougoslavie lorsqu’ils étaient au pouvoir en 1999. Personne ne peut refuser que des réformistes participent à une manifestation anti-guerre, mais le PRC n’a pas combattu, au cours de ces journées de manifestation, la politique européiste de colonisation de l’Irak sous mandat onusien de l’Olivier. Enfin, lorsque l’agression a pris fin, le PRC qui était contre la guerre avec ou sans l’ONU s’est montré en faveur de la paix avec l’ONU –comme le voulait Chirac-, défendant en ultime instance les intérêts impérialistes de la bourgeoisie européenne face à la rapacité des trusts appuyés par les faucons du Pentagone.

Un exemple particulièrement choquant de cela peut se voir dans la politique portée par Erre, ex-Bandiera Rossa, le courant appartenant au SUQI qui appuie la majorité bertinotienne au sein du PRC. Une seule citation suffit à caractériser son attitude qui pourrait être signée par n’importe quel européiste bourgeois si elle n’était de Salvatore Cannavò. " Ce n’est pas un hasard donc si un des moments les plus forts sur le plan symbolique [de la manifestation du 15 février] a été la présence sur l’estrade d’Oscar Luigi Scalfaro, démocrate chrétien et ex-président de la République, et de Pietro Ingrao, communiste [stalinien] et ex-président de la Chambre, tous deux membres de l’Assemblée Constituante [de l’après-guerre] et de ce fait ‘pères’ de la Constitution italienne qui demande la ‘répudiation de la guerre’. Visiblement émus (…) [ils] ont rendu visible par leur présence comment la guerre ‘préventive, permanente et infinie’ constitue un coup de massue à ce tissu collectif, idéal et social, représenté et ordonné par notre Constitution [bourgeoise a oublié de dire le " camarade " Cannavò]. Mais aussi comment l’opposition à la guerre doit être l’élément décisif de la nouvelle Constitution européenne en voie de définition [par le non moins progressiste et ex-président de la République Giscard d’Estaing]. Par ailleurs, comme l’a dit Bertinotti, ‘avec cette journée l’autre Europe est née’ et sa première intervention ne peut être que d’assurer le terrain de la Convention comme terrain décisif ".

Au lieu de mettre tout son poids dans la balance pour lutter pour programme, la " paix " –même si nous ne le considérons en rien révolutionnaire-, toutes les expressions de la majorité bertinottienne se sont mises à la disposition de l’européisme bourgeois, trahissant les intérêts et la volonté de lutter de la classe ouvrière et de la jeunesse qu’elle influence. La majorité bertinottienne a couvert sur la gauche, tout comme durant le conflit de la FIAT, le centre gauche oliviste afin de décomprimer les potentielles explosions prolétaires. Cela place l’opposition de gauche au sein du PRC face à un défi : alors qu’à chaque congrès elle critique la politique bertinottienne, jour après jour cette même direction s’occupe de dévier les énergies de l’avant garde combative de la jeunesse et de la classe ouvrière italiennes. Les travailleurs et les jeunes combatifs en Italie qui ont été à la tête des journées de mars 2001 de Naples, de Gênes, qui ont défier Berlusconi par trois grèves générales et d’énormes manifestations contre la guerre, ont besoin et surtout méritent une direction qui soit à la hauteur des événements, sur un terrain de classe, internationaliste et révolutionnaire.

Le dénominateur commun entre le PRC, le syndicalisme de base et les no-global, que l’on retrouve en général côte à côte dans les manifestations, c’est qu’aucun d’eux n’a porté de politique réellement anti-impérialiste, aucun ne s’est prononcé clairement en faveur de la victoire de l’Irak. L’appel à la " paix " sans la défaite de l’impérialisme, sans la levée de l’embargo onusien, sans la fin des bombardements quotidiens sur la population irakienne ne peut être qu’une " pax coloniale ", c’est-à-dire la poursuite de la guerre contre les masses irakiennes. La " paix " sans la défaite des gouvernements impérialistes guerriers –ou leurs alliés les plus proche comme le gouvernement du Cavaliere- est impossible. Au bout du compte, la politique pour laquelle ont lutté tant les directions du PRC que du syndicalisme de base ou des no-global n’a été qu’une version plus radicale de l’européisme. La critique qu’on peut leur faire, c’est qu’ils n’ont pas conséquemment lutté pour la paix. Car la paix pour la peuple irakien signifie en finir avec l’oppression impérialiste, qu’elle soit anglo-yankee, européenne ou onusienne.

La lutte continue

Une lutte qui transforme les manifestations anti-guerre en une lutte sociale qui remette en cause les gouvernements de la guerre –et indirectement les gouvernements " pacifistes " de Chirac et Schröder- aurait été possible au cours de la période allant du 15 février jusqu’à la fin de la guerre. En Italie, les conditions étaient plus favorables qu’ailleurs en raison du processus de luttes qui traversent la péninsule depuis 2001. Les directions réformistes traditionnelles comme les réformistes de gauche du PRC ou les néo-autonomistes ont démontré dans les faits ne servir à rien pour atteindre la paix, revendication centrale de millions de manifestants. Par leur faute, les masses sont aujourd’hui relativement plus affaiblies et désorientées pour intervenir dans la situation politique et sociale en pleine crise interne de la Maison des Libertés. En tant que militants de la Fraction Trotskyste Stratégie Internationale, nous espérons que cette analyse contribuera à ouvrir le chemin de la discussion sur la construction de l’outil nécessaire pour en finir avec ce système. Nous espérons que cet apport contribuera au bilan nécessaire pour la forger un grand parti trotskyste en Italie, section de la IV° Internationale reconstruite.