Où va le Brésil ?

Par Edison Salles et Basilio Abramo

Après sept mois au pouvoir, le gouvernement Lula maintient le cap des recettes néolibérales, et un profond alignement avec l’impérialisme et le FMI, dont la dernière preuve a été l’accord ZLEA " a minima " pour 2005, conclu lors d’une récente rencontre avec George W. Bush. Pendant cette courte période, une profonde crise sociale qui commence à s’étendre à toutes les régions du pays, menace déjà le gouvernement. Cette crise qui s’aggrave à cause de la présence d’un demi-million de chômeurs supplémentaires en raison des mesures monétaristes du gouvernement, de la chute brutale du salaire réel qui atteint 14,7% pour la période, de la hausse du coût de la vie et de l’agglomération continue des secteurs les plus défavorisés dans les grandes villes.

Pour compléter le scénario, la crise économique plonge toutes les branches de l’industrie dans la récession, et finit par se répercuter sur les travailleurs puisque les bourgeois recourent immédiatement aux licenciements. Pendant ce temps, la dépendance extérieure du pays est toujours aussi élevée que sous le gouvernement précédent, et s’est même aggravée à cause de la baisse des flux de capitaux, qui était la base du gouvernement Cardoso. Cette tendance a été suivie d’une contre-offensive du gouvernement, qui essayait d’avancer dans les réformes, comme celle du système de sécurité sociale, la fiscale ou celle du travail, toutes les trois accordées avec le FMI.

Le mécontentement envers le gouvernement Lula et avec le PT s’est généralisé de telle manière que la soi-disant " lune de miel " des premiers mois paraît désormais appartenir à un lointain passé, et représente un changement dans la perception de l’insatisfaction qui se formait par vagues. Cela comporte une forte remise en cause de la part d’importants secteurs de la bourgeoisie, qui ont soutenu Lula pendant la campagne électorale ainsi que des secteurs de son alliance électorale, mais également des différends avec le pouvoir judiciaire, et même la colère des travailleurs et des secteurs populaires ruraux ou urbains.

Ainsi, après les premiers mois du gouvernement de Luis Ignácio Lula da Silva, une nouvelle situation politique dynamique s’inaugure, dans laquelle les principaux éléments du gouvernement précédent, la faible ou quasi nulle présence de la lutte des classes, la cohésion des fractions bourgeoises internes et la relative stabilité économique mettent en évidence des raisons structurelles d’inversion du scénario. En ce sens, après une période relativement stable durant les premiers mois de l’année, des conflits plus importants entre les classes et une crise super-structurelle apparaissent, comme on développera dans cet article.

 

Lula, la grande désillusion

 

Suite à l’échec du Consensus de Washington et à la crise structurelle du capitalisme mondial, l’économie brésilienne se trouve dans une situation extrêmement difficile pour la bourgeoisie. Au-delà de sa différence par rapport à une dynamique accélérée de la crise, la réalité est que l’économie nationale est dépourvue de toute base solide. Pour la bourgeoisie brésilienne il s’agit non seulement d’empêcher la débâcle économique, mais aussi de chercher les bases d’un nouveau cycle de croissance. L’avancée plus importante de l’impérialisme dans la région pendant la dernière décennie a eu lieu à travers l’importante augmentation de la présence impérialiste dans le capital des entreprises nationales, par le processus de privatisation de l’industrie, avec la disparition de certains secteurs en raison de la hausse des importations dès le court gouvernement Collor de Mello, ainsi que durant toute la période qui suivit, avec un renforcement de la dépendance extérieure caractérisée, entre autres, par la dette extérieure.

L’inversion des conditions externes pour le financement de l’économie, des conditions que Cardoso définissait , à un moment donné, comme " l’abondance de capitaux d’investissement ", a mis le pays dans une voie sans issue. L’impérialisme a augmenté sa pression sur le pays pendant la stagnation. Dans la nouvelle situation, pour maintenir le flux de capitaux vers le pays, qui n’était déjà pas spontané, il a été nécessaire d’adopter des mécanismes pour éviter leur départ, comme une politique de taux d’intérêts très élevés. La situation actuelle est donc caractérisée par une plus forte dépendance vis-à-vis du capital impérialiste, qui s’exprime par l’augmentation vertigineuse de la relation entre la dette extérieure et le PIB, par une balance des paiements aux tendances déficitaires, par une énorme pression sur le taux de change, la dette et l’inflation, par une forte présence des capitaux étrangers dans l’économie sous-produits des privatisations des services publics avec des tarifs liés au dollar et des subsides fiscaux offerts aux multinationales, ainsi que par le coût élevé du crédit, sous-produit des taux d’intérêt élevés. En 2003, le Brésil aura besoin de 32,6 milliards de dollars pour couvrir le déficit extérieur, dont 4,2 milliards pour les comptes courants et 28,4 milliards pour le paiement des intérêts de la dette dont l’échéance est supérieure à un an, selon la Banque centrale.

Ce scénario, lié à l’incertitude par rapport à un possible gouvernement Lula, avait mis le Brésil dans une situation économique au bord du moratoire à la fin de l’année dernière. Une situation économique qui a, par ailleurs, rendu possible l’écroulement de l’alliance bourgeoise qui avait soutenu Cardoso, et qui, par un basculement à gauche du mouvement des masses au Brésil, s’est exprimée au parlement par l’immense soutien au candidat Lula, qui a reçu l’appui d’importants secteurs bourgeois à l’alliance PT-PL. Le nouveau gouvernement a repris le programme des réformes structurelles, interrompues sous Cardoso à cause des difficiles conditions politiques. Le PT, agitant l’épouvantail du " scénario argentin ", s’est attelé plus étroitement à l’impérialisme, poursuivant la politique économique du gouvernement précédent, devenant un insolite défenseur de l’austérité, de la crédibilité internationale et de la confiance des marchés, dans un moment où chacun de ces termes signifie, politiquement, un éloignement de tout ce que le PT et Lula lui-même, historiquement, disaient défendre. Tant de similitudes entre les deux gouvernements rendent compréhensible le fait que le gouvernement Lula ait reçu autant de soutien des entrepreneurs nationaux et étrangers, ainsi que des agences impérialistes, comme le FMI et la Banque mondiale, pour ne pas citer le Trésor américain.

Mais quelle est l’explication au fait que Lula et son équipe adoptent une politique si favorable au FMI, au lieu de poursuivre la ligne que Lula disait défendre pendant la campagne électorale, quand il annonçait des mesures conséquentes pour stimuler les entreprises et créer de millions d’emplois, sachant qu’il a récupéré une relative confiance de la part de l’impérialisme durant ses premiers mois de gouvernement, attirant de nouveau les capitaux étrangers? D’abord, la marge de manœuvre restreinte que l’impérialisme lui octroie pour toute politique visant l’intérêt national, comme on développera plus loin. Ensuite c’est l’énorme vulnérabilité de l’économie, la fragilité et l’instabilité des indices du taux de change et le soi-disant " risque-pays " qui dépendent de la continuité de l’orientation économique fiscaliste et monétariste. Mais c’est aussi le soutien d’éminents représentants de la bourgeoisie, comme Luis Fernando Furlan, Celso Amorim, Roberto Rodrigues et le président de la Compagnie Sidérurgique nationale, qui approuvent toujours l’actuelle politique du gouvernement, constituant la base interne qui, avec l’impérialisme et les banquiers, permet au gouvernement, malgré ses contradictions, de prendre ses distances par rapport aux secteurs les plus tournés vers la croissance qui avait soutenu Lula. De fait, la division entre les différentes franges de la bourgeoisie vis-à-vis des mesures du gouvernement a lieu au sein de secteurs plus restreints, avec des poids lourds soit du côté de ceux qui soutiennent ces mesures, soit du côté des opposants.

 

La forte dépendance de l’impérialisme et la " voie sans issue " de la semi-colonie brésilienne

 

Les contradictions au niveau économique se succèdent car la crise capitalise mondiale ne montre toujours pas de signe d’une issue prochaine, comme celui basé sur le consensus du début des années 90, les tendances étant plutôt à un approfondissement des tendances récessives et une nouvelle dépression de l’économie capitaliste mondiale n’étant pas à exclure. La politique américaine visant à redéfinir son hégémonie au détriment de ses concurrents impérialistes et des bourgeoisies semi-coloniales est l’élément le plus dynamique de l’actuel panorama international.

Concernant l’accord ZLEA, ces mêmes contradictions sont toujours présentes. D’une part, le gouvernement brésilien a pu, avec sa politique actuelle, écarter les soucis des secteurs de la bourgeoisie qui craignaient une politique anti-américaine de la part du PT. D’un autre côté, il y a un grand espoir dans les discussions avec les Etats-Unis, puisque beaucoup de secteurs craignent d’être touchés par l’application de cet accord; ces secteurs sont la base d’un courant qui critique les faiblesses du gouvernement dans les discussions. Après son dernier voyage à Washington, la position de Lula vis-à-vis de l’impérialisme a été considérée comme trop molle, y compris par des secteurs de la bourgeoisie nationale. Son éloge de la " sincérité " de Bush, alors que celui-ci menaçait d’attaquer l’Iran, a provoqué une certaine stupéfaction parmi ceux qui croyaient à une posture plus dure de Lula, qui viserait à obtenir de meilleures conditions pour la bourgeoisie brésilienne au sein de la ZLEA. De nombreux analystes ont également souligné l’absence du mot " Mercosur " dans les textes transmis aux médias après la réunion qui, par ordre de la Maison blanche, a inclus non seulement les présidents, mais aussi une grande équipe de ministres et d’assistants des deux parties. S’il n’est pas possible d’écarter l’hypothèse de réunions privées, interdites aux médias, dans lesquelles une place spéciale ait été réservée à la discussion du bloc sud-américain dans la ZLEA, l’approche de base de la rencontre a été la relation bilatérale entre les Etats-Unis et le Brésil. De toute façon, ceux qui soutiennent le gouvernement ont mis en relief l’insistance de Lula sur le rôle que doit assumer le pays comme " interlocuteur privilégié " de l’impérialisme dans la région. Il faut définir, toutefois, quel sera de fait ce rôle, puisque l’ensemble des bourgeoisies du Cône Sud espère utiliser le capital politique de Lula pour renforcer le bloc dans les discussions de la ZLEA, tandis que l’impérialisme essaie de profiter de l’inattendue amabilité du gouvernement brésilien pour accélérer le processus de mise en place de l’accord de " libre commerce " à son propre profit.

Partant de cette base, les marges de manœuvre que l’impérialisme laisse aux nouveaux types de gouvernement à la Lula sont très restreintes, comme celui de Kirchner en Argentine, Gutiérrez en Equateur, etc., ainsi qu’à l’ensemble des bourgeoisies de la région. La tentative de se rassembler dans un bloc à part, le Mercosur, pour, à partir de cette base, discuter avec l’impérialisme, fait face à des difficultés intrinsèques à leur dépendance vis-à-vis de l’impérialisme. La bourgeoisie brésilienne, joue un rôle prépondérant dans la viabilité de ce projet au niveau régional, mais fait montre de grandes difficultés, car elle est partagée entre son rêve de grandeur et sa lâcheté génétique et structurelle. Dans ces conditions et tenant compte de la distance qui sépare les espoirs par rapport à la politique extérieure du gouvernement et la politique qu’il a dans la pratique, le nationalisme bourgeois s’exprime aujourd’hui avec plus de force en tant que tendance idéologique (ici elle s’exprime très fortement, absorbant une bonne partie des secteurs de gauche, y compris, le centrisme) qu’en tant qu’alternative réelle aux actuelles mesures économiques du gouvernement. Et pourtant, le développement du bloc qui défend l’idée de croissance (comme celui du gouvernement Lula) sera toujours caractérisé par d’énormes contradictions auxquelles la bourgeoisie brésilienne devra faire face si elle veut rétablir un nouveau cycle d’accumulation capitaliste dans le pays. D’un côté, il y a besoin d’assurer les flux de capitaux étrangers et, de l’autre, le besoin de stimuler le développement de l’économie nationale.

Aujourd’hui la pression impérialiste amène le gouvernement Lula à la soumission. Cependant, le renforcement de cette pression impérialiste pousse (ou peut pousser) des bourgeoisies nationales à un nouvel élan malgré leur timidité et leur lâcheté car elles veulent reconquérir quelques marges de manœuvre par rapport à l’impérialisme. Ainsi, les contradictions dans la région, caractérisées par la crise du Consensus de Washington, par le mécontentement des masses, par le manque de marges pour faire des concessions et par la fragilité stratégique des bourgeoisies semi-coloniales, peuvent pousser Lula à une politique plus nationaliste (sans rompre cependant avec l’impérialisme), même si cela implique des changements importants et un renversement des tendances aujourd’hui prédominantes dans le gouvernement. Ainsi, l’orientation gouvernementale actuelle ne permet pas d’écarter que , pour une série de facteurs politiques nationaux et internationaux, Lula soit obligé à chercher du soutien auprès de secteurs de la bourgeoisie qui s’opposent à lui et souhaitent un changement de sa politique. Il faut, donc, prendre en compte le fait que, sous la pression américaine, un clivage apparaît au sein même des élites des classes dominantes et tend à aggraver l’instabilité politique, comme on l’a indiqué précédemment. Cela signifie l’apparition de divisions même entre les grands secteurs prépondérants du capitalisme brésilien, et ne permet qu’un soutien partiel de ces secteurs au gouvernement Lula. Par exemple, le riche homme d’affaires Antônio Ermirio de Moraes, lié à l’impérialisme et très fort économiquement, dit lui-aussi s’opposer au gouvernement. Cette hypothèse indiquant un changement de politique, que les tendances actuellement dominantes paraissent ne pas préparer, reste pourtant très importante dans l’analyse en fonction de l’ampleur des contradictions décrites dans cet article.

 

De la période transitoire des premiers mois à une accélération de la crise et les facteurs politiques

 

Avec la prise de pouvoir par Lula et son front populaire préventif, comme nous l’avons défini dans le précédent numéro de " Estrategia Internacional ", une nouvelle période politique s’est ouverte, caractérisée par l’énorme espoir du mouvement des masses, et a créé le besoin d’établir un nouvel équilibre de forces entre l’impérialisme, la bourgeoisie nationale et le prolétariat. Mais, il faut souligner que : Lula n’a pas été élu par les masses pour former un gouvernement " néolibéral " de plus. Ce n’est pas ce qu’attendent de lui les masses, et sous un autre angle, ce n’est pas non plus ce que veulent les secteurs de la bourgeoisie qui l’ont soutenu. Sans en tenir en compte, il n’est pas possible de comprendre la nature de la crise actuelle du gouvernement, ni le fait que l’opposition à Lula aujourd’hui ne provienne ni du prolétariat, ni des masses qui nourrissent toujours des illusions de changement, ni de la part des secteurs les plus réactionnaires de la bourgeoisie, à l’exception des propriétaires fonciers.

Le scénario actuel est différent de celui des trois premiers mois du gouvernement, lors de la période de transition politique que l’on pourrait aussi appeler de " consensus ", dans laquelle toutes les forces politiques se sont mises d’accord sur l’adoption des mesures du gouvernement face à l’incertitude de la situation économique et au manque de confiance des marchés internationaux, afin d’éviter une crise du régime de domination face à une grave crise économique. Déjà en 2003, pendant les premiers mois du gouvernement, ce pacte de transition a suivi son cours, comme l’a prouvé la posture discrète des partis bourgeois qui étaient déjà dans l’opposition (le PFL et le PSDB), ainsi que celle des gouverneurs de tous les états, qui soit soutenaient directement les mesures du gouvernement, soit ne s’y opposaient que mollement. Ce pacte visait à renforcer le flux de capitaux extérieurs au pays et, de cette façon, à éviter une hausse incontrôlée du dollar, une crise de la balance de paiements, fiscale, de l’inflation et du système bancaire, comme en Argentine en 2001.

De plus, on pourrait dire qu’il y a eu un plan de sauvetage du régime de domination brésilien pour éviter une crise profonde. Ce pacte, rendu possible par l’énorme popularité du gouvernement Lula et les faibles taux d’intérêt dans les pays impérialistes (qui permettent une basse rentabilité pour le capital spéculatif), a permis une administration politique de la crise économique, provoquant un retour relatif des flux de capitaux et un contrôle plus efficace du taux de change du dollar, de la dette et de l’inflation, au-delà de l’augmentation des exportations comme résultat de la baisse du real. Le pacte bourgeois de transition, possible en raison de la menace d’une catastrophe économique, et la " lune de miel " du mouvement de masses, liés à une trêve de l’ensemble de la gauche, ont fait des premiers mois de l’année une période transitoire " stable " par rapport aux fortes contradictions qui ont marqué l’arrivée du PT au gouvernement du pays.

Dans les mois qui ont suivi le gouvernement Lula a maintenu le cap, faisant d’un plan que certains secteurs définissaient comme " transitoire " (ou " tactique ") son plan stratégique, visant avant tout à honorer les contrats, comme la politique de taux d’intérêt élevés pour éviter la fuite des capitaux et les dures mesures monétaristes, fiscales et récessives, qui seraient la base d’un changement rapide du cours de la production. Mais le changement n’a pas eu lieu. Lula et son équipe ont maintenu la politique précédente au-delà de la " transition ". C’est-à-dire, le gouvernement a conservé son orientation pro-FMI et son alignement avec les USA, sur un chemin similaire aux premières années du gouvernement De la Rúa, comme l’a prouvé son voyage aux Etats-Unis, avec le renforcement de sa soumission au FMI et au gouvernement américain. La politique " néo-développementiste " que souhaitaient des secteurs proches de Lula, malgré son caractère utopique en raison de l’absence de conditions externes ou internes comme celles qui existaient sous Juscelino Kubitschek, était condamnée tôt ou tard à l’échec. Lula n’a rien fait, a cédé rapidement à la pression impérialiste et aux forces politiques internes prépondérantes, gardant ainsi la vieille politique économique néolibérale. Ainsi, les résultats des cinq premiers mois de gouvernement ont indiqué une aggravation des conditions sociales : " la politique économique des cinq premiers mois du gouvernement Lula a produit 580 mille nouveaux chômeurs dans les six régions métropolitaines du pays, selon l’IBGE. Le chômage a atteint, au mois de mai, 12,8% de la population active, le taux le plus élevé depuis 14 mois. En avril, il était de 12,4% et, en mai de l’année dernière, de 11,9%. La hausse du chômage a été accompagnée de la hausse du travail au noir. Et le travail au noir a produit une baisse des revenus. Les travailleurs autonomes ont perdu 22,1% de leurs revenus mensuels au mois de mai, par rapport au même mois de l’année précédente. "

Durant les derniers mois, le gouvernement a maintenu sa politique d’endiguement de l’économie. Les mesures adoptées ont provoqué la chute de popularité du gouvernement auprès des secteurs de la bourgeoisie brésilienne qui l’avait soutenu pendant la campagne électorale. Les dures critiques d’Eugênio Staub, propriétaire de Gradiente, du vice-président José de Alencar et de la FIESP, la rupture du PDT de Leonel Brizola avec la base du gouvernement, les mises en cause du PPS, parti de Roberto Freire et du ministre Ciro Gomes, ainsi que les divers conflits au Congrès national, en raison des disputes dans la base alliée en sont la preuve. Ainsi, la politique du gouvernement est dirigée par la vision des secteurs de la bourgeoisie brésilienne proches du marché, conservateurs et favorables à l’impérialisme, comme Olavo Setúbal président de la banque Itaú, et selon lesquels il faut surtout garantir le flux de capitaux étrangers vers le pays visant à éviter les risques encourus à la fin de l’année dernière, même si cela implique des sacrifices pour certains secteurs internes. Cependant, il faut situer cette option stratégique dans le cadre d’un certain rapport de forces interne qui assure la continuité de la " gouvernance ". Le prolongement de la contrainte monétaire, de plus en plus profonde et qui semble obéir à une vision spécifique du fonctionnement du régime d’objectifs quant au taux d’inflation, rend précaires les perspectives d’un retour de la croissance en 2003 et rend l’année prochaine incertaine, selon les spécialistes de l’économie.

En outre, le gouvernement Lula ne s’est pas limité à attaquer les conditions de vie des masses à travers sa politique monétariste. A côté des réductions budgétaires et de l’orthodoxie économique, le gouvernement s’est empressé d’établir comme l’un de ses principaux objectifs la mise en place des soi-disant " réformes ultérieures " du Consensus néolibéral, poursuivant ce que Cardoso, ne disposant pas des conditions nécessaires, n’avait pas pu achever. L’annonce des réformes fiscales, du travail et de la sécurité sociale, et la mise en place cette dernière à travers un discours qui visait à diaboliser les fonctionnaires, ont été la pierre d’achoppement du profil anti-populaire du gouvernement. Et Lula vient d’obtenir une victoire politique contre les travailleurs avec le vote à la Chambre des députés de la réforme de la sécurité sociale pendant la première quinzaine d’août. Cette réforme prévoit la privatisation du système des retraites par l’adoption des fonds de pension, favorables à l’impérialisme et aux grandes banques, qui garantissent les ressources pour le paiement des dettes internes et externes. Comme l’a bien noté le plus important dirigeant de la banque HSBC, directement des Etats-Unis, " l’essentiel pour le marché c’est que les réformes permettent au Brésil de pouvoir honorer le paiement de ses dettes interne et externe dans l’avenir. "

Mais, pour cette victoire, le gouvernement a dû payer un prix politique élevé. Un prix qu’il a dû payer non seulement auprès des fonctionnaires, mais aussi dans des secteurs de son alliance politique, au sein même du PT, ce qui a accéléré la crise interne du parti avec le mécontentement de ses ailes plus à gauche. La chute de popularité en raison du vote au Congrès est l’expression de ce que l’on a affirmé et un point, que même les médias nationaux, qui approuvent les mesures de Lula, reconnaissent : " une constatation après le premier test au Congrès fait peur au sommet du gouvernement : la base (alliée) est divisée. Sans l’aide de l’opposition, le gouvernement n’aurait pas pu approuver (…) le texte de base de la réforme de la Sécurité sociale. " Mais le recul trop rapide face à la pression du pouvoir judiciaire, à travers d’importantes concessions, a été ressentie par d’importants secteurs de la bourgeoisie nationale, comme une faiblesse de Lula, comme si celui-ci n’avait pas été le premier d’une série de changements qui peuvent limiter la portée de la réforme. Maintenant les divergences autour de la nouvelle réforme fiscale vont montrer un nouveau terrain de conflits entre les groupes économiques dominants : entre les états et les communes. Dans la nouvelle avancée qui s’annonce la situation sera plus problématique que ce que l’on a pu observer avec la réforme de la sécurité sociale, puisque c’est là où la majorité du Congrès tend à soutenir les gouverneurs des différents états, une question que l’on développera plus loin.

Bien qu’ en ce moment, les masses qui voient ces réformes comme des attaques directes ne soient pas nombreuses, des secteurs importants comme celui des fonctionnaires le ressentent déjà et commencent à les remettre en cause plus directement. Les conséquences que de telles mesures peuvent avoir sur la popularité de Lula, qui reste élevée, peuvent être encore plus néfastes en raison du vide laissé par l’autre pilier de sa campagne électorale : les démagogiques plans d’assistance. Ainsi, la stratégie du gouvernement de maintenir la popularité combinant l’attaque à certains secteurs avec des concessions aux plus " exposés à la misère " perd l’un de ses piliers. Le résultat peut être constaté dans les sondages étudiant le principal problème social du pays : tandis que, juste après l’élection le sujet le plus évoqué était la faim, six mois après presque la moitié de la population a indiqué le chômage comme le principal problème du pays.

 

Mécontentement avec le gouvernement et tension politique

 

En ce qui concerne les masses, le cadre politique général de basculement à gauche et l’énorme majorité obtenue aux élections par Lula, ainsi que les grands espoirs déposés en son gouvernement, sont toujours présents, malgré le brutal basculement à droite du gouvernement et l’échec des mesures démagogiques comme le programme Faim Zéro. Mais le mécontentement de secteurs des masses commence à se faire sentir face à la situation créée par la politique de droite du gouvernement et l’inaccomplissement des espoirs alimentés au sein du peuple. C’est ce qui explique l’importante lutte des travailleurs des services publics contre la réforme de la sécurité sociale et leur première grève générale illimitée, en opposition directe à Lula, ou les conflits qui apparaissent entre le patronat et les travailleurs du secteur privé, comme c’est le cas des grèves du secteur métallurgique qui ont eu lieu entre avril et mai, ou encore des tensions du mois de juillet résultant des nouvelles attaques patronales, qui essayaient de faire payer la crise aux travailleurs par une vague de licenciements. Les occupations de terres ou les blocages d’autoroutes qui ont augmenté dernièrement doivent être comprises sous cet angle, créant une situation qui tend à s’aggraver à la campagne, avec une polarisation politique et le développement d’éléments de guerre civile larvée entre paysans sans terre et gangs armés des propriétaires fonciers. Il faut, également, attacher une importance particulière à la vague d’occupations de bâtiments inoccupés ou de terrains vagues dans d’importants secteurs urbains qui ne sont utilisés par les rentiers que pour la spéculation financière, comme cela est arrivé dans les grandes villes comme Sao Paulo, Rio de Janeiro ou d’autres encore, où les plus exposés à la misère, comme les 15 mille travailleurs sans logement qui luttent pour un logement digne, ont occupé un terrain de la Volkswagen à Sao Bernardo do Campo.

Tout cela est à l’origine des conflits actuels entre le gouvernement Lula et les courants de gauche du PT, fondamentalement avec des députés qui ont eu une plus grande visibilité politique comme Heloísa Helena, Luciana Genro et João Batista, alias Babá, ou encore João Fontes (les trois derniers déjà menacés d’expulsion pour avoir voté contre le projet d’amendement de la réforme de la sécurité sociale au premier tour à la Chambre des députés), ainsi qu’entre le gouvernement et les intellectuels historiquement liés au parti. L’élément différentiel des luttes qu’ont commencé à livrer les travailleurs, comme l’importante grève nationale des fonctionnaires, par rapport aux luttes menées pendant le gouvernement Cardoso, est que dans beaucoup de cas il y a opposition aux directions ouvrières qui aujourd’hui sont étroitement liées au gouvernement.

Bien qu’il n’y ait pas encore des tendances plus nettes de radicalisation politique générale, les travailleurs en lutte qui essaient de répondre aux conditions de misère et de faim ou de faire face aux attaques directes que le gouvernement Lula a déjà organisées, comme par exemple les fonctionnaires, constituent des éléments de rupture avec le gouvernement, bien qu’il n’y ait pas encore une tendance à de grandes actions du prolétariat. La corrélation de forces entre les classes est toujours marquée par l’importante faiblesse politique du prolétariat, par la démobilisation de ses forces et sa passivité face à la perspective de son rôle de sujet. En même temps, cette corrélation de forces est plus complexe pour la bourgeoisie. Ses secteurs les plus lucides connaissent le potentiel libérateur d’énergie qu’une déception de Lula peut entraîner, et qui dans ses secteurs les plus belligérants accélèrent encore plus la polarisation sociale, comme on le peut voir aujourd’hui à la campagne. Dans ce scénario, le gouvernement peut réprimer les premiers secteurs qui luttent et avoir une politique pour isoler l’avant-garde des masses, ce qui serait énormément favorisé par la passivité des plus amples masses du prolétariat, ainsi que par sa propre condition de misère et de démobilisation produite par les défaites de la période précédente.

On attache une importance particulière à ces premiers pas bien qu’ils ne soient pas ouvertement en opposition à Lula, mais plutôt contre les mesures actuellement en cours, car elles sont dirigées contre les principales directions ouvrières et contrarient la stratégie du gouvernement de cooptation du mouvement syndical et populaire. En ce sens, la manifestation a eu lieu le 11 juin à Brasilia, ainsi que celles qui se sont produites depuis lors contre la réforme de la Sécurité sociale, avec environ 30 mille personnes, est pleine de sens puisqu’elle a eu lieu quelques jours après l’élection du nouveau président de la Centrale Unie des Travailleurs (CUT), indiqué par Lula lui-même, montrant ainsi que le président n’a pas le contrôle total des secteurs organisés. Dans le même sens, la mobilisation des fonctionnaires en grève nationale depuis le 8 juillet contre la réforme, en opposition à la direction majoritaire de la CUT, est un important signe des limites du rôle de la CUT en tant que médiation gouvernementale dans le mouvement syndical.

Comme au mois d’avril et au mai, en juillet une nouvelle menace de grèves du prolétariat plus concentré a été un spectre qui a inquiété les principaux pôles industriels. Les ouvriers métallurgistes, en réponse à la vague de licenciements, ont déclenché des luttes, malheureusement éteintes par le " calumet de la paix " échangé entre les directions bureaucratiques syndicales et le patronat. Ainsi, que ce soit par une plus grande force et un plus fort contrôle de la bureaucratie syndicale ou par l’impuissance politique des courants d’extrême gauche et centristes, la dynamique d’une renaissance des grandes luttes peut être plus lente. Mais il n’est pas certain que, face à la grave crise sociale, ce secteur ne puisse pas mener le combat, honorant sa tradition de la fin des années soixante-dix et début des années quatre-vingt.

Les secteurs qui luttent actuellement, essentiellement constitués de travailleurs des secteurs publics et de quelques branches du privé, de travailleurs qui tournent autour des courants de gauche du PT, et d’autres organisations moins importantes, peuvent annoncer des ruptures avec le gouvernement. Il s’agit de nouveaux secteurs de travailleurs qui font face à l’énorme obstacle que représentent leurs propres directions politiques, au-delà des immenses illusions que la population a toujours en Lula. Ainsi, l’élection de Lula, principal dirigeant historique du PT, non seulement remet en cause le prestige du parti face à de larges secteurs des masses et à l’avant-garde, mais aussi ce qui a été un pilier central du pétisme comme phénomène idéologique : la légitimité des élections et de la gestion " honnête " et " pour le bien du peuple " du capitalisme, comme moyen d’améliorer effectivement les conditions de vie des masses. En général, on peut dire que le mécontentement du mouvement de masses débute, sachant que les actuels mouvements d’avant-garde peuvent être ses expressions les plus claires. Ce processus engendre la création d’une nouvelle couche de travailleurs et de secteurs populaires qui sont en première ligne contre les mesures du gouvernement et du patronat, et qui peuvent faire leurs premiers pas vers l’indépendance face au gouvernement.

 

 

 

La recrudescence des luttes dans les campagnes entre paysans sans terres et propriétaires fonciers provoquées par une question agraire toujours irrésolue par le gouvernement

 

La tension sociale augmente à la campagne. Depuis le début du gouvernement, les occupations des paysans sans terres se sont intensifiées dans plusieurs coins du pays, depuis la région sud, de Rio Grande do Sul, à Paraná et à Santa Catarina, en passant par le sud-est, comme à Sao Paulo et à Minas Gerais, ou même dans le nord-est, comme à Bahia, à Pernambouc ou à Maranhão, en raison de la misère à la campagne. L’espoir que de millions de gens déposent en Lula redouble leur envie de lutter. Cette renaissance des luttes est un signal de grave crise à la campagne. Plus de 70 mille familles attendent des terres dans plusieurs campements, pendant que de millions d’autres continuent à lutter pour une terre à travailler. Ces chiffres ont augmenté ces derniers mois. Ne serait-ce que lors des premiers mois du gouvernement Lula, les occupations de terres ont augmenté de 150% par rapport à la période précédente.

Le plus grave problème pour le gouvernement est que la question agraire au Brésil est l’une des tâches que la bourgeoisie n’a jamais accomplies. La structure agraire brésilienne est l’une des plus arriérées au monde, avec les plus grandes propriétés foncières, et une immense concentration des terres aggravée par la fusion entre la grande propriété foncière, les grandes entreprises et les banques. Sur ce sujet, Lula fait face à l’une des plus grandes contradictions de son gouvernement, car il n’y a guère de marge de manœuvre pour faire des concessions, puisque la bourgeoisie craint que tout acte de Lula n’entraîne une vague de radicalisation de la lutte à la campagne. Ainsi, la question agraire est une espèce de bombe à retardement pour le gouvernement et pour le régime, vu que les masses de travailleurs ruraux attendent beaucoup plus de Lula par rapport à ce qu’ils ont obtenu de Cardoso, tandis que la bourgeoisie ne tolère même pas les timides changements que son prédécesseur a mis en place.

Le problème est que la direction la plus importante des paysans sans terres a une politique de collaboration avec le gouvernement. C’est la direction du Mouvement des travailleurs ruraux sans terres (MST) qui a donné le nom de l’actuel ministre du développement agraire, Miguel Rosseto, ainsi que ceux d’une bonne partie des cadres des instituts de réforme agraire du gouvernement. En outre, la direction du MST a une représentation au sein du Conseil de développement économique et social, sans y avoir été conviée, participant ainsi au pacte de conciliation de classes à côté des grands propriétaires fonciers au gouvernement Lula. Mais cette même direction du MST se trouve dans une situation délicate car, si elle maintient encore sa politique collaborationniste avec le gouvernement, elle est sous la pression constante qu’entraîne la recrudescence et la radicalisation des paysans sans terre. L’augmentation des occupations et des blocages de routes organisés par les " sans terres ", qui en bonne partie ont lieu contre les directives des principaux dirigeants du MST, provoquent d’importantes divisions à la tête du mouvement, avec quelques secteurs, y compris certains dirigeants nationaux qui basculent à gauche sous la pression de la situation.

Cependant, dans la mesure où les luttes paysannes sont dirigées contre les propriétaires fonciers, elles constituent un puissant facteur politique indépendamment de leurs directions réformistes et conciliatrices qui essaient de les endiguer ou de les mener à une conciliation avec le gouvernement. La lutte pour la terre, comme on l’a montré, les met en opposition directe avec l’état capitaliste lui-même, dans la mesure où elles s’en prennent directement à la propriété privée. Cela explique les conflits directs avec une police militaire dont l’action est brutale, réprimant et tuant les "paysans sans terres ", avec le soutien des décisions de justice, ou avec des groupes paramilitaires et des tueurs à gage armés par les propriétaires fonciers. La principale tendance est à l’aggravation de ce scénario dans un avenir proche, par la polarisation politique et le développement d’éléments de guerre civile ouverte à la campagne. Le gouvernement Lula reste incapable de trouver une solution au problème agraire, dans un moment où la lutte pour une réforme agraire radicale est une aspiration de millions de paysans.

Mais l’action des " sans terres " ne peut acquérir une dimension nationale que si elle s’ajoute à celle des travailleurs urbains. Le principal obstacle à cette union est la propre direction du mouvement, qui refuse non seulement l’union des luttes des paysans et des travailleurs urbains, mais aussi avec les ouvriers agricoles. Dans le cadre actuel, avec cette nette hausse de la tension sociale, ce qui commence à se développer est une véritable lutte de classes à la campagne ce que le gouvernement Lula lui-même reconnaît quand il affirme que "les mouvements sociaux se développent énormément et ne sont plus entièrement contrôlés par les dirigeants".

 

La classe ouvrière et ses directions

 

Les luttes des travailleurs, qu’il s’agisse des luttes actuelles ou de celles qui peuvent apparaître dans un proche avenir en raison de la hausse du chômage et de l’inflation, doivent être analysées, avant tout, depuis une optique des relations des masses en général, et de la classe ouvrière en particulier, avec leurs directions historiques. La situation actuelle du prolétariat brésilien est, malgré le basculement à gauche dans le cadre électoral (et du recadrage qui en découle), une situation défensive. Mais Lula, président, entame les relations avec le mouvement ouvrier qu’à travers la direction bureaucratique. Le fait que, non seulement le PT, mais Lula lui-même soit responsable de l’application des plans capitalistes (sa politique entraînant le chômage et la baisse des salaires, son penchant à réprimer les secteurs plus combatifs, etc.) pose la possibilité d’un nouveau chapitre dans l’histoire du mouvement ouvrier brésilien, d’un nouveau basculement historique.

En relation au mouvement ouvrier en particulier, il faut souligner le changement qui a lieu à partir de l’arrivée de Lula au gouvernement. Les institutions du mouvement ouvrier, c’est-à-dire, l’ensemble des syndicats et essentiellement la Centrale Unique des Travailleurs (CUT), font un bond en avant vers leur intégration au régime de domination. Maintenant le PT est le parti au gouvernement et la CUT joue un rôle ouvert de collaboration avec le gouvernement au sein du mouvement des masses, soutenant même les réformes proposées par Lula comme des efforts nécessaires pour le retour de la " croissance ", se bornant à demander des changements mineurs dans les textes des projets présentés par le gouvernement.

Dans le cas de la CUT, il faut dire qu’elle est encore pour de larges secteurs de la classe ouvrière le point de repère national des luttes en dépit de sa passivité pendant la dernière décennie. Le passage de la CUT au statut de " gauche de proposition ", à savoir, de conciliation ouverte et de proposition de solutions négociées avec le patronat en dehors des luttes, a beau être réactionnaire, l’intégration de cette centrale à l’ensemble des institutions et organismes avec lesquels le gouvernement patronal de Lula prétend avancer sur les conditions de vie du prolétariat et des couches moyennes de la population brésilienne constitue, sans aucun doute, un saut qualitatif qui, bien qu’il puisse dans le futur libérer l’énergie des travailleurs, représente pour le moment un obstacle de plus, non absolu certes, à l’organisation de la classe ouvrière brésilienne. Obstacle encore plus important si l’on prend en compte la passivité et la capitulation de l’extrême gauche et l’absence complète de luttes plus dures contre cette intégration. Et cela peut même permettre un changement de la position de la Force Syndicale, centrale historiquement liée au patronat, ainsi qu’une rupture à droite de la CUT, permettant la création de nouveaux courants ou tendances qui profiteraient des transformations qui pourraient avoir lieu dans la structure syndicale avec la réforme du travail et le soutien du patronat pour faire pression sur le gouvernement pour une politique plus nationaliste.

Du côté du prolétariat la situation défensive de la période précédente continue, bien que la victoire de Lula et du PT marque le début d’une nouvelle phase de relations entre le prolétariat et ses directions, créant des possibilités pour un nouveau changement historique du mouvement ouvrier. Le syndicalisme démocratique (" nouveau syndicalisme "), d’abord présenté comme alternative " combative " à la traditionnelle bureaucratie pro-patronale et jaune qui a prédominé jusqu’au milieu des années quatre-vingt, s’est transformé au cours des années quatre-vingt-dix en raison de la contradiction interne irrésolue de la politique qu’il soutenait. Cette forme de syndicalisme a été la tentative de regrouper en même temps un profil " combatif " avec la défense irréconciliable de la démocratie bourgeoise, c’est à dire une forme de conciliation de classes comme moyen supposé d’obtenir les " conquêtes " que la classe ouvrière et l’ensemble du prolétariat revendiquaient qui a mené en réalité à la perte de conquêtes historiques. C’est dans ce cadre général qu’il faut étudier l’incapacité de la CUT d’éviter des actions comme la grève des fonctionnaires, malgré la politique claire d’opposition que Luiz Marinho, président du syndicat, a eu dans ce sens. Cela signifie qu’une crise peut surgir entraînant des ruptures à gauche au sein de la CUT, en fonction de l’augmentation des contradictions auxquelles la centrale doit faire face quand elle se constitue comme soutien syndical du gouvernement, alors que celui-ci n’a appliqué jusqu’à maintenant que des mesures anti-populaires.

 

L’accélération des tensions exprimées pendant les premiers mois du gouvernement peut déclencher des contradictions plus importantes pour le régime de domination et une aggravation de la crise actuelle

 

On disait dans le numéro précédent de " Estrategia Internacional " que l’élection de Lula représentait un phénomène hautement contradictoire pour le régime démocratique bourgeois brésilien. D’un côté, la possibilité d’assimilation complète sans ruptures (considérant son arrivée à la présidence comme point de transition de cette assimilation) montrait une force relative du régime. En même temps, cette assimilation représentait une dégradation de la démocratie bourgeoise et un plus grand affaiblissement, dû aux changements à la base et à la dynamique de crise et de ruptures qu’elle projette pour l’avenir.

Bien qu’il n’y ait toujours pas une remise en cause du régime dans son ensemble par le prolétariat et le mouvement des masses, il y a une série de faiblesses structurelles du régime de domination qui menacent de miner ses bases au point de fragiliser la domination bourgeoise, face à un possible mouvement des masses dans un futur proche.

Les luttes entre les institutions du régime s’expriment dans la contradiction entre l’approfondissement des mesures fiscales nécessaires à la crédibilité des investisseurs internationaux et les fonctions de l’état dans ses différents secteurs, non seulement en ce qui concerne " l’harmonie entre les pouvoirs ", mais aussi concernant le fonctionnement minimum des services publics et l’intervention dans l’économie pour assurer l’accumulation capitaliste. On l’a observé dans le conflit entre le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire, dans lequel le besoin d’équilibrer les finances de l’Etat va à l’encontre des intérêts de la haute magistrature et des juges. On a pu le voir également dans la dispute avec les différents états de la fédération par rapport à la réforme fiscale, dans laquelle le même problème fait face aux lobbies des hommes d’affaires régionaux. Un différend opposa également l’Etat aux communes, ces dernières dépendant des fonds de l’Etat pour garantir le fonctionnement le plus élémentaire des services publics. En ce sens, aujourd’hui naissent des disputes entre le gouvernement fédéral, les gouverneurs des états et les maires, visant à savoir qui assumera les coûts de l’équilibre fiscal. Il y a, encore, concernant la réforme fiscale, une ébauche de conflit entre les états les plus développés, comme Sao Paulo et Minas Gerais, et les plus arriérés, comme ceux du Nord et du Nord-est du pays. Ces contradictions ne permettent pas d’écarter l’hypothèse selon laquelle certains secteurs bourgeois, sous la pression de la pénurie de ressources publiques et en fonction de la dispute entre les états et les communes pour le partage des impôts, adoptent des mesures unilatérales comme le moratoire décrété par Itamar Franco en 1998, quand il était gouverneur de Minas Gerais.

Ce que l’on observe dans les disputes à la Chambre des députés, autour des négociations pour l’approbation de la réforme de la sécurité sociale, sont des indices mineurs vis-à-vis des différends qui surgiront lors des discussions des autres réformes, comme la réforme fiscale, puisqu’elles incluent des disputes entre la base du gouvernement et l’opposition, exprimant les plus divers intérêts corporatifs du pays. Le développement de ces éléments peut même provoquer une relation conflictuelle entre le gouvernement et le Congrès national, plus importante que celle qui eut lieu au premier semestre de cette année.

En ce qui concerne la recrudescence de la lutte de classes remettant en cause des institutions dans quelques secteurs, elle est le résultat de la contradiction entre les immenses espoirs déposés sur le gouvernement Lula et l’étroite marge de manœuvre dont il dispose pour octroyer les plus modestes concessions. Lula lui-même doit faire réprimer les actions radicales qui dépassent le cadre légal. Le gouvernement déclare ouvertement sa prédisposition à la répression des travailleurs sans terres qui se placent hors la " loi ". Néanmoins, le fait qu’il n’ait pas encore fortement réprimé la vague d’occupations de terres et les blocages de routes qui ont eu lieu ces derniers mois, ou l’inapplication de la loi qui interdit l’expropriation de terres récemment occupées, indique une certaine " crainte " par rapport aux conséquences que ces mesures peuvent entraîner. C’est la crainte de perdre le contrôle relatif que le gouvernement exerce toujours sur les directions de ce mouvement, la crainte des réactions d’importants secteurs de sa base urbaine, surtout des plus éclairés comme les intellectuels, les professeurs et les étudiants du PT qui peuvent renforcer les ailes les plus à gauche du parti. Ces phénomènes montrent la contradiction entre les " énergies libérées " par l’élection de Lula et la condition du PT de " gardien " de la loi en dernière instance.

La principale conséquence de ce cadre général est la faiblesse des méthodes d’endiguement du gouvernement, que l’on supposait être très solides. Elles ont beau ne pas avoir été éprouvées par de grands conflits avec le prolétariat, gardant un certain prestige dans de larges secteurs du mouvement des masses, la CUT par exemple montre déjà une grande faiblesse. En ce sens la direction du MST qui avait demandé aux sans terres de ne pas occuper des terres pendant une rencontre avec le gouvernement a vu, dans nombre de régions, les paysans ignorer cette consigne.

Quant aux disputes entre fractions bourgeoises, il faut se demander si ces divisions peuvent provoquer des changements dans le cadre actuel du régime, avec des divisions et des regroupements de secteurs bourgeois dans un système de partis qui engloberait de façon plus directe les divisions stratégiques de la bourgeoisie nationale. Dans une perspective plus stratégique, on peut dire que, en même temps que les secteurs hégémoniques de la bourgeoisie brésilienne cherchent à s’adapter aux tendances plus générales du capitalisme mondial, de concentration et d’internationalisation du capital, et visent à jouer le rôle de partenaire junior de l’impérialisme en cherchant son espace dans la division internationale du travail, d’autres secteurs importants de la bourgeoisie nationale essaient de résister, de faire partie des forces productives qui devront forcément être détruites pour que la valorisation du capital de plus en plus monopolistique soit assurée. En raison des transformations plus structurelles du régime de domination accélérées par la victoire de Lula, la tendance à la constitution d’un " parti de l’ordre " peut devenir une réalité. Cette position est soutenue dans un discours de plus en plus fréquent sur le " chaos social " du pays. Selon ces voix, " il faut remettre de l’ordre " dans le pays, une tâche pour laquelle Lula se " montre incapable ". En ce sens, de nombreux analystes politiques affirment qu’il serait " bon pour le régime " que le PFL cherche à élargir ses bases pour former un " parti conservateur fort " tout en regrettant que cela ne se soit pas encore produit.

 

Perspectives

 

Les derniers mois ont mis en relief une série d’éléments qui expriment les limites de la stabilité relative du début du gouvernement. Le pays vit dans une conjoncture transitoire qui indique l’existence d’une nouvelle situation politique, dans laquelle commencent à se développer des éléments pré-révolutionnaires. Les éléments qui caractérisent cette conjoncture sont l’apparition de divisions entre les fractions de la bourgeoisie par rapport à la politique économique adoptée par le gouvernement, le basculement à gauche de secteurs de l’avant-garde, avec des éléments de rupture avec le gouvernement concernant ses mesures anti-populaires et pro-impérialistes de celui-ci, ainsi qu’une recrudescence de la lutte dans les campagnes caractérisée par une nouvelle vague d’occupations de terres face à laquelle la bourgeoisie agraire répond violemment, pour ne pas citer que quelques uns des secteurs sociaux en lutte.

Au niveau économique, les mesures du gouvernement visant à l’équilibre entre les demandes économiques externes et internes sont de plus en plus fragiles et de moins en moins approuvées. En même temps, la politique de licenciements du patronat, entraînée par la récession industrielle et la stagnation générale de l’économie, contribue à la dégradation du scénario de crise sociale dans les mois à venir. Tout cela cause des dissensions au sein même de l’équipe du gouvernement avec d’un côté ceux qui soutiennent une politique économique plus active de l’Etat et de l’autre la résistance de l’aile monétariste qui veut respecter les chiffres accordés d’excédent fiscal écartant toute possibilité d’une intervention importante de l’Etat dans l’économie comme le souhaiteraient les " développementistes " qui veulent une augmentation de la production afin de stimuler la croissance. Même si Lula tente d’augmenter les dépenses de l’Etat au second semestre utilisant ce qu’il a pu obtenir d’excédent budgétaire au-delà du taux d’excédent primaire accordé avec le FMI lors du premier, il ne pourra pas faire des concessions capables d’atténuer la dégradation des conditions de vie des masses sans s’opposer au courant qu’il représente aujourd’hui.

Après l’important soutien initial apporté à la politique orthodoxe adoptée par d’importants secteurs de la bourgeoisie impérialiste et de ses gouvernements, les grèves, les différends avec le pouvoir judiciaire et le vote définitif des réformes au Congrès national vont déterminer la vraie force politique du gouvernement Lula pour garder le cap droitier adopté. En même temps, la manière dont le gouvernement pourra ou non contrôler les conflits à la campagne, discipliner non seulement les directions mais surtout les millions de paysans " sans terres " qui luttent actuellement, devient l’épreuve de force de Lula pour vraiment se présenter comme l’élément de contention des masses. On verra encore comment il fera face aux nombreux conflits urbains des différents secteurs sociaux, ou à la dynamique de la réapparition des grèves, non seulement chez les fonctionnaires, mais aussi dans les pôles industriels du pays. Pour la bourgeoisie dans son ensemble, il est très important que le gouvernement montre sa fermeté, en répondant durement aux mouvements des " sans terres " et à l’ensemble des luttes sociales. D’un autre côté, l’espoir des masses dans le gouvernement et la confiance dont Lula bénéficie peuvent être affaiblis dans le cas où le gouvernement serait obligé de recourir à la répression, pour calmer la bourgeoisie et essayer de discipliner le mouvement des masses.

Dans le cas où ces phénomènes continueraient à se développer, la perspective la plus probable est celle d’une crise et d’un fort affaiblissement du gouvernement qui peut être le prélude à un saut qualitatif dans la crise économique et sociale. Mais cette hypothèse pourrait ne pas se confirmer si Lula se penchait plutôt vers sa base d’origine, qui cherche avant tout la croissance, jouant un rôle d’endiguement des tendances actuelles, mais rien, au moins pour le moment, ne suggère un tel basculement.

Si le gouvernement maintient sa politique, les prochains mois seront ceux d’une hausse de l’instabilité politique et sociale dans tous les domaines, accélérant l’expérience des travailleurs avec le gouvernement du PT. Face au démasquage et à la crise que la politique de Lula a entraînés dans des secteurs d’avant-garde et à la base du PT, les travailleurs brésiliens ont besoin d’un nouveau parti de la classe ouvrière. Les partis de l’extrême gauche comme le PSTU ou des élus de la gauche pétiste insistent sur le besoin de la création d’un " nouveau parti ". En ce sens, on propose à toute l’avant-garde ouvrière et populaire et aux groupes d’extrême gauche de faire un bilan de l’expérience du PT comment l’effort de millions de travailleurs a été utilisé par une bande d’arrivistes petits bourgeois et bureaucrates comme base de manœuvres pour gouverner au service des intérêts de la bourgeoisie. Dans cette incontournable discussion, nous les révolutionnaires proposons que les travailleurs, avec leurs institutions de classe, soient les sujets de la discussion et élaborent la politique de ce nouveau parti, et que celle-ci ne soit pas une prérogative des politiciens professionnels, proposant ainsi un programme révolutionnaire pour donner une issue progressive à la crise qui secoue le pays.

Les prochains mois détermineront où va la situation générale du gouvernement et du pays. En tout état de cause, les énormes contradictions qu’ont été mises en avant indiquent que la situation brésilienne s’achemine vers un point d’ébullition qui aura de grandes répercussions, non seulement pour le Brésil, mais pour toute l’Amérique du Sud.