Bolivie: Grève générale, soulèvement de masse et insurrection

 

Les événements d'octobre ont une importance historique. Sous les coups du soulèvement ouvrier, paysans et populaire qui a eu pour axe la grève générale indéfinie convoquée par la COB et dans l'insurrection alteña comme plus haute expression, Sánchez Losada "homme symbole" du néo-libéralisme en Bolivie, homme de confiance des transnationales et de l'impérialisme est tombé. Ainsi, s’ouvre la première page d'une nouvelle période révolutionnaire, comparable à celle qui a mené à l'insurrection du 9 avril, à la grande ascension des mouvements de masses des année 70 ou encore au cycle 1982-85. Leurs enseignements que nous pourrons tirer de ces évènements sont vitaux pour préparer les grandes luttes cette prochaine période. Dans cette note et d'autres dans ce même journal, nous voulons présenter les premiers éléments d'un bilan et les perspectives ouvertes.

 

La crise nationale

Ce revirement historique s’est nourri de la profonde crise du capitalisme bolivien. Durant deux décennies l'application des programmes néo-libéraux a asservi le pays sous le capital impérialiste et aggravé à l'extrême la situation de misère des masses des campagnes et des villes. Depuis 2000, quand le soulèvement de la "guerre de l'eau" à Cochabamba a montré que les masses commençaient à récupérer après de longues années d'offensive bourgeoise et impérialiste, deux processus se développent : d'abord, la crise du régime de domination politique bourgeoise. En 2000, il était déjà évident qu’une profonde brèche existait entre "des dirigeants et dirigés", ou comme aiment dire les politologues "entre l'État et la société civile". Après la démission et le décès de Banzer, les élections de 2002 ont été une tentative de dévier le mécontentement de masses et de refermer cette brèche. Mais cette tentative a rapidement fracassé et, après février, la brèche s’est agrandie, jusqu'à exploser en octobre. Le second processus est l’entrée en scène des masses, qui si au début était principalement paysanne, s’est étendue aux villes en incorporant les travailleurs à travers d'importants processus de luttes. La "guerre de l'eau", les blocus de septembre le 2000 sur l’Altiplano, les Journées de février et le soulèvement insurrectionnel d'octobre de cette année, qui est la plus grande et profonde irruption de masses des deux décennies ont affecté le pays jusque dans ces fondations. De cette manière, les éléments objectifs et subjectifs de la "crise générale" ou "crise nationale" ont mûri jusqu'à ce que l'irruption des masses en octobre lui ait donné un tournant ouvrant un nouveau cycle historique d'intense lutte de classes.

 

Une situation révolutionnaire

Pour cela, nous pensons qu’un nouveau processus révolutionnaire s’est ouvert. Il est très probable, que ce processus durera plusieurs années et traversera diverses phases ou situations, d'aggravation ou de recul, au cours duquel un duel décisif entre les forces de la contre-révolution bourgeoise et impérialiste et la révolution ouvrière et paysanne est ouvert. Les mobilisations et confrontations du 19 et 20 septembre entamaient un mois de mobilisations tumultueuses et croissantes qui connaîtront leur dénouement le 17 octobre. S’ouvre alors une situation révolutionnaire, caractérisée par la crise de la classe dominante et de son régime, l’ascension ouvrière, paysanne et populaire profonde, le passage à l'opposition des classes moyennes et la radicalisation des secteurs avancés. Dans cette situation, les journées les plus aiguës, comme l'insurrection alteña du 11, 12 et 13 Octobre qui tient en échec la tentative de militarisation et changement gouvernemental du 17, marquent une crise révolutionnaire, c'est-à-dire, une aggravation extrême de la crise du pouvoir bourgeois. Le gouvernement de Goni a perdu le contrôle et, de fait, la grève générale qui accompagnée de l'insurrection spontanée de El Alto a posé de manière aiguë le problème du pouvoir : Qui doit gouverner le pays ?

 

 

 

 

Grève générale, soulèvement de masse et insurrection

La grève générale indéfinie convoquée par la COB depuis son assemblée à Huanuni, et bien qu’elle ait été appelée sans préparation de la base, s'est transformée en point de référence pour le torrent mobilisations, manifestations, grèves, etc. qui ont terminé par le soulèvement d'octobre. Dans ce cadre, la grève civique (Paro Civico) de El Alto s’est développée et s’est confronté aux Forces Armées se transformant en une insurrection sociale locale, élément le plus avancé que l'action spontanée des masses et rendant effective la "grève générale indéfinie". Cette dernière s’est étendu et approfondi avec l’incorporation de La Paz se transformant en un processus de mobilisation nationale ayant pour axe central de mobilisation la démission du président. Un soulèvement révolutionnaire de masses de dimensions nationales qui a incorporé à presque tous les secteurs était en cours, entraînant même à des franges de la petite bourgeoisie urbaine. La "grève générale indéfinie" comprise comme grève politique de masses pose le problème du pouvoir, mais ne peut pas le résoudre par elle-même. Elle doit se transformer en insurrection et entraîner à tout le peuple. Cela requiert des organes de pouvoir des masses en lutte, la formation de milices et surtout, une direction qui veut consciemment aller jusqu'à la fin, c’est à dire, une direction révolutionnaire. Ces trois éléments étaient absents en octobre et ont facilité le changement au sein du Parlement qui a pu en finir avec ce soulèvement de masses. La perspective de nouveaux combats supérieurs ne rendra que plus impérieuse cette exigence.

 

Embryons de double pouvoir

De fait, deux pouvoirs se sont affrontés : le pouvoir étatique, qui durant plusieurs jours a perdu le contrôle d’une importante partie du territoire et du principal ensemble urbain du pays, spécialement à El Alto, et le pouvoir embryonnaire de la mobilisation ouvrière et populaire, qui lui conteste toute autorité et fait face dans tous les domaines, même s'il n'a pas pu se doter d'institutions qui le matérialisent. Objectivement, les comités de quartiers de El Alto et les multiples assemblées qui prenaient les plus diverses décisions sur les pas à suivre dans la lutte, particulièrement dans le domaine de l'autodéfense, commençaient à exprimer cette situation, et ce bien que le processus spontané ait débordé largement ses cadres. Les Assemblées de Secteur ont joué un rôle centralisateur important. L'énorme autorité et le pouvoir de convocation de la FEJUVE et de la COR se sont appuyés sur ce processus de bases. À la chaleur de l'insurrection populaire, la possibilité de créer une Commune Alteña a été posée. Une Commune Alteña qui prendrait dans ses mains toutes les tâches de mobilisation, défense, approvisionnement, etc., et qui constituerait un cadre centralisateur puissant pour le soulèvement national. Ces tendances spontanées des masses à prendre tous les problèmes dans leurs mains et à opposer leur propre pouvoir à celui de l'état bourgeois n'ont pas été développées et ont reculé après le 17. Cependant, aucun organisme n’a été créé et pour rendre compte de la naissance de ce double pouvoir, pour le développer et le centraliser régionalement et nationalement. La vitesse des événements, mais avant tout l'opposition absolue des dirigeants nationaux de la COB, le MIP ont freiné la possibilité de développer la coordination et les Comités de grève et de mobilisation. Toutefois, ces premiers pas constituent une précieuse expérience d'auto organisation pour les masses qui facilitera la création d'organismes supérieurs de front unique des masses en lutte dans le futur.

 

Manifestations de guerre civile

Aprés Warisata, la consigne de "guerre civile" a été reprise par les secteurs d'avant-garde comme l’expression de la volonté de faire face et de mettre en échec le gouvernement par tous les moyens à sa portée. Effectivement, depuis les premières journées d'octobre avec ses confrontations et ses massacres qui se sont succédés durant plusieurs jours, on a vécu une situation de guerre civile, caractérisée par une confrontation ouverte, physique et y compris armée entre les masses mobilisées et les forces de l'État bourgeois, cassant ainsi le cadre de la légalité bourgeoise. L'escalade répressive, au lieu de faire plier la résistance, a reçu une réponse des masses chaque fois plus audacieuse, jusqu'à arriver à l'insurrection Alteña. Malgré les dizaines de morts et les centaines de blessés, le peuple alteño a tenu en échec la tentative de militarisation, s’est approprié le territoire avec des milliers barricades et de fossés et s’est doté des premiers éléments d'organisation (avec les comités de surveillance et l'instruction de créer des Brigades d'auto-défense par le biais des comités de quartiers). Il y a eu aussi quelques indices d'armement. Il faut aussi souligner le comportement des secteurs avancés comme les mineurs et d'autres qui ont marchés sur La Paz en suivant une dynamique spontanée "d’encerclement et d’assaut" des sièges et des symboles du pouvoir (même si les manifestations monstres qui se sont succédés jour après jour à La Paz et d'autres villes elles ont été principalement pacifiques). El Alto et la plus grande partie de la ville de La Paz, ainsi que l’Altiplano pacègne, se sont transformées en "zones libérées" où la policer s'est résignée à ne pas intervenir. Quelques actions avancées, comme la destruction de plusieurs commissariats, de quelques motos et véhicules de police, les tentatives d'empêcher le passage des camions citernes vers La Paz ou d’encercler quelques casernes illustrent les dispositions combatives des secteurs d'avant-garde.

 

On aurait pu obtenir beaucoup plus

Lors des réunions et pléniers de la COB du 17 et 18 Octobre, beaucoup de voix disaient leur mécontentement : on aurait pu obtenir beaucoup plus, mais "quelque chose" avait manqué. Malgré la combativité et de l'héroïsme démontré dans les rues par les masses, bien que le gouvernement ai été poussé dans ses derniers retranchements et confiné dans la résidence de San Jorge, jusqu'à ce que sa permanence y soit insoutenable, il n'a pas été possible d’aller plus loin sur le chemin vers à un gouvernement ouvrier, paysan et populaire.

On aurait, au moins, pu " dévaloriser " l'État bourgeois et casser ses institutions fondamentales. Même si la bourgeoisie avait pu changer, le nouveau gouvernement aurait été beaucoup plus faible. On aurait pu, sur les ruines du régime, imposer une Assemblée Constituante, qui aurait permis d'accélérer l'expérience du mouvement de masses avec les illusions démocratiques et de le rapprocher de la nécessité de prendre le pouvoir entre ses propres mains comme seule solution. A la chaleur de ces évènements et au lieu de fermer la crise révolutionnaire, au moins conjoncturellement, on aurait pu la développer en ouvrant une phase de lutte ouverte pour le pouvoir dans des conditions beaucoup plus favorables pour les masses, en forgeant des organes de pouvoir et un nouvel "état major" révolutionnaire qui préparerait l'insurrection.

 

Le rôle des directions

Si l’on n'a pas pu aller plus loin, la responsabilité politique retombe sur les principales directions. Le MIP ou la COB qui, non seulement, ont refusé de mettre sur pied des Comités de grève et de mobilisation ou tout autre organisme de coordination démocratique pour centraliser la lutte, mais qui n'ont pas non plus préparé politiquement et au niveau organisationnel la mobilisation pour la dispute du pouvoir. Leur politique de trahison ouverte de l'héroïque soulèvement de masses, a joué un rôle prépondérant dans la sortie de la crise du régime. Le MAS, compromis dans la défense de la démocratie bourgeoise et dont la stratégie est de gagner les prochaines élections, a essayé de freiner autant que possible le processus de mobilisations et de le limiter à la "révision" de la politique du gaz. Ainsi, quand le cri " Que Goni s’en aille " était déjà fort et puissant, il a commencer à demander la démission de celui-ci et sa succession par voie constitutionnelle, soutenant les négociations pour qu’assume Mesa, à auquel il a donné un soutien politique décisif (bien qu'indirect, sans intégrer le nouveau gouvernement). El Mallku, bien que le processus soit bien avancé et en dépit de ses discours combatifs, a maintenu un échange de lettres avec les ministres de Goni et a terminé par partager sa tribune avec le nouveau président, Carlos Mesa, devant des milliers de paysans et lui a donné une trêve de 90 jours. Il a ainsi contribué à faire croire que Mesa pourrait satisfaire les revendications des campagnes. Depuis le début du conflit, la COB a adopté des positions plus combatives, en convoquant à la grève générale et en exigeant que Goni s’en aille. Mais à aucun moment, Solaires a indiqué une perspective politique pour les travailleurs. Il a, au contraire, défendu sa propre variante de "succession constitutionnelle" (à travers la Coupe Suprême de Justice) et n’a développé qu’une perspective de pression pour terminer en garantissant la succession de Mesa en accordant de fait un "crédit" et une trêve au nouveau gouvernement. Ils ont tous été de farouches opposants et ennemis du mouvement. Ils ont tous agi afin que celui ci ne puisse pas se doter d’une issue politique propre et indépendante.

Le changement constitutionnel

Grâce à cela, la classe dominante a pu s’assurer que l’inévitable chute de Goni n'entraîne pas toute la superstructure politique et institutionnelle. Elle a pu conserver la "légalité" du changement de personnel du Pouvoir Exécutif et préserver le Pouvoir Législatif et Judiciaire intactes. Les Forces Armées et la police, bien qu'affaiblies, ont maintenu leur cohésion interne et ils n'ont pas été défaits. Le "caractère institutionnel" a été maintenu et le changement de gouvernement a eu lieu constitutionnellement par le biais du Parlement (réuni d'urgence le même 17) avec le concours des partis. La bourgeoisie a pu s’appuyer sur le développement inégal du processus, (centré sur La Paz et sur l’Altiplano), ce qui lui a permis de maintenir à Santa Cruz et Tarija un point d'appui réactionnaire. Malgré le coup dur asséné au régime et aux institutions de l'État, elle a pu recourir aux mécanismes de démocratie bourgeoise (affaiblis mais encore utiles pour démonter l'impulsion insurrectionnelle des masses). Avec la collaboration du MAS et des principaux dirigeants, elle a pu dissoudre la crise révolutionnaire et en finir avec le virtuel vide de pouvoir qui avait été ouvert depuis les 12 et 13 Octobre. De cette manière, bien que le puissant soulèvement d'octobre ait asséné un coup très dur à l’édifice étatique de domination bourgeoise, il n'a pas pu le démolir. Une phase supérieure de lutte directe pour le pouvoir ne s’est pas ouverte (c'est-à-dire que cette crise ne s’est pas transformée en une révolution ouverte, comme le 9 avril 52 ou comme lors de la révolution de février 1917 en Russie, quand les masses ont fait abdiquer le Tsar, quelques mois avant de prendre le pouvoir entre leurs propres mains). Toutefois, cette crise a changé la relation de forces entre la classe dominante et les masses et a laissé ouverte une situation de caractéristiques révolutionnaires où de nouveaux soulèvements de masses seront présents et où le problème du pouvoir sera toujours à l’ordre du jour.

 

Une conjoncture instable

C’est en composant avec cette nouvelle situation que la classe dominante et son gouvernement doivent agir. Comme Mesa a annoncé lors de son discours, il s'agit d'assurer un "gouvernement de transition" pour recomposer le régime politique titubant et de désactiver la pression menaçante des masses. Il peut compter sur la trêve accordée par, le MIP et la COB, sur le soutien des couches moyennes ainsi que sur les illusions qu’il procure dans d'importants secteurs populaires. Mais, comme le montrent les occupations des paysans sans terre, l'esprit de lutte pour les demandes les plus ressenties est toujours présent et peut se heurter plutôt que prévu avec le nouveau gouvernement. D'autre part, la bourgeoisie montre des divisions et des conflits qui peuvent miner l'équilibre politique fragile que Mesa essaie de tisser. La nouvelle conjoncture est extrêmement instable. La tentative bourgeoise de recomposer le régime politique et de désactiver l’ascension révolutionnaire prendra-t-elle le pas sur la tendance des masses à passer à l’offensive ? Les demandes qui ont motorisé la mobilisation sont encore insatisfaites : la lutte pour la défense du gaz, pour la terre et le territoire, pour le travail, le salaire et les conditions de travail, la santé et l'éducation, etc.. Le mouvement de masses a fait une redoutable expérience de lutte et a vérifié dans l'action ses propres forces. Il sera très difficile pour la bourgeoisie obtenir le retrait de la scène du mouvement de masse et d’empêcher de nouveaux combats révolutionnaires. Cette perspective définit les tâches de la prochaine période et avant tout, celle de la lutte pour une nouvelle direction révolutionnaire.