Renouer avec l'internationalisme ouvrier

Par Ruth Werner et Facundo Aguirre

 

Pendant que les balles de l'armée bolivienne, en défense du gouvernement néolibéral et soumis, ôtaient la vie d’ouvriers et de paysans, Kirchner et Lula da Silva soutenaient l'assassin Sanchez de Lozada. La signature du "Consensus de Buenos Aires" a permis à ces chefs d'Etat de jouer un rôle de médiateurs visant à "sauver la démocratie" armée bolivienne et à légitimer le meurtrier Goni. Celui-ci n'a d'ailleurs pas tardé à accepter l'aide que lui offraient "les progressistes" qui promettaient une médiation entre le gouvernement et les masses soulevées. Le "Consensus de Buenos Aires" est opposé à la volonté du peuple bolivien qui n'accepte pas de négocier avec l'assassin de plus de 100 personnes. Face à la rébellion, Kirchner et Lula laissent tomber leur masque progressiste et montrent leur véritable visage, celui de politiciens réactionnaires qui cherchent à soutenir l'oligarchie bolivienne au nom du "processus démocratique". Celui qui s'est identifié comme le "fils des Mères et des Grandes-mères de la Plaza de Mayo" agit en accord avec l'OEA et l'impérialisme américain au lieu de rompre les relations avec le gouvernement bolivien.

 

La Bolivie et l'Argentine

 

Des vents révolutionnaires soufflent en Bolivie. Les mêmes vents de subversion qui ont soufflé en Argentine, pendant les journées révolutionnaires du mois de décembre 2001 et qui ont entraîné le départ de Fernando de la Rúa. Pour tous ceux qui, comme nous, sont alors descendus dans la rue, les événements boliviens ont un sens particulier. Car il s'agit d'un pays frère, (en Argentine il y a un million de Boliviens), et parce que ceux qui volent et exploitent le peuple en Bolivie ou en Argentine sont les mêmes. La concession du gaz par le gouvernement de Goni au puissant consortium Pacific LNG, dont faisaient partie le groupe Repsol YPF, British Gas et Pan American Energy LLC, montre que, comme en Argentine, pillée par les banques et les entreprises privatisées- la CityBank et Repsol entre autres - les grands groupes capitalistes sont l'un des ennemis à vaincre. C'est pour cela que notre cause est commune, le généreux sang qui a coulé sur l'Altiplano est notre propre sang.

La rébellion bolivienne a été organisée par des ouvriers, des paysans et des indigènes, qui ont dû faire face à la résistance et à la haine raciste de leur oligarchie dominante. La grève générale et l'insurrection et les méthodes de la classe ouvrière ont effrayé la bourgeoisie et l'ambassade américaine. Ce cadre d’actions marque la différence par rapport aux événements de décembre 2001 en Argentine, où les l'absence de la force de la classe ouvrière et l'abandon des masses de chômeurs de la scène politique avaient été les éléments les plus marquants, en raison des méthodes d'endiguement social. En Argentine la lutte de classes n'est pas arrivée au stade de maturation bolivien, ce qui a permis la continuité du péronisme, et a atténué la combativité du mouvement en permettant ainsi une tentative de recomposition du vieux régime par la nouvelle ère Kirchner. En Bolivie, les partis bourgeois sont réduits à une peau de chagrin. Le réformisme y est beaucoup plus faible qu'en Argentine, car il n'a pas pour origine, comme dans le cas de Kirchner, une vieille oligarchie politique, mais plutôt des mouvements sociaux radicaux (-quatre soulèvements en deux ans-) comme celui des planteurs de coca ou celui des aymaras, comme le prouve l'influence d'Evo Morales et de Felipe Quispe, avec lesquels le réformisme bolivien doit dialoguer. Les intellectuels progressistes, qui font l'éloge du style Kirchner, nous parlent de la "construction du pouvoir à partir du pouvoir": un changement d'en haut, où l'autorité sur les masses est rétablie, et où les masses ne jouent qu'un rôle d'observateur des décisions politiques du gouvernement qui, au-delà de sa démagogie, maintiendra le gel les salaires, ne résorbant ni la pauvreté structurelle ni le chômage. En revanche, la rébellion d'une Bolivie ouvrière et paysanne représente une rupture avec le pouvoir établi et l'émergence d'un nouveau pouvoir constituant des forces qui représentent une démocratie des masses autodéterminées, antagonique et incompatible avec l'ordre établi et respecté à la fois par le "ménémiste" Sanchez de Lozada et par Kirchner ou Lula.

La Bolivie et l'anticapitalisme

 

Le capitalisme semi-colonial bolivien est dans une grave crise. La "guerre du gaz" n'est que le dessus de l'iceberg des contradictions profondes d'une société où les 20% plus riches de la population possèdent 54% des richesses, tandis que les 20% plus pauvres, en grande majorité des indigènes, n'en possèdent que 4%. La Bolivie bourgeoise ne peut plus rien offrir aux masses. Ses élites autochtones ont déjà bradé toutes les richesses du pays. La bourgeoisie de Santa Cruz, la région la plus riche du pays, menace de sécession pour fuir le "chaos". La survie de la domination impérialiste et du capitalisme pourrait entraîner l'éclatement du pays. La Bolivie est l'expression de tout ce que ce système peut offrir aux ouvriers, aux pauvres et aux paysans: la pénurie. C’est ainsi que l'impérialisme soumet les peuples opprimés aux pires humiliations. La rébellion du peuple bolivien nous montre qu'il faut vaincre les prétentions impérialistes dans un monde où les Etats-Unis, qui s’appuient sur leur force de frappe, essaient d'imposer leur hégémonie partout sur la planète, ce qui se traduit par un nouvel ordre néo-colonial pour la périphérie. En Amérique Latine les classes dominantes locales et leurs gouvernements acceptent les règles du jeu ou, dans le meilleur des cas, cherchent à arracher quelques avantages à ce nouveau statut colonial. L'opposition et la lutte contre l'impérialisme ne peuvent pas être assurées par ceux qui se disent contre le néolibéralisme tout en acceptant les plans du FMI, mais plutôt par l'initiative et la décision de la classe ouvrière et des peuples de la région.

 

Pour un nouvel Etat, une République ouvrière et paysanne

 

La situation bolivienne est une cuisante infirmation des thèses de ceux qui décrétaient la mort des mouvements révolutionnaires. Ils n'ont jamais compris que les révolutions ne peuvent pas être écartées par décret. Ceux qui ont crû que la négation du marxisme impliquerait la disparition du danger de la subversion n'ont jamais compris que ce qui pousse les masses à l'action ne sont pas des considérations théoriques, mais les profondes inégalités de la société des classes, qui poussent les gens à ne plus avoir peur de la mort et à mettre en leurs vies danger. Cela représente également un revers pour les tendances autonomistes et "post-modernes" qui soutiennent que les classes opprimées ne doivent pas lutter pour leur propre pouvoir. Ces groupes essaient, de cette façon, d'éviter la confrontation ouverte avec l'Etat décrétant le besoin de fuir la confrontation et de se réfugier dans des expériences sociales alternatives de cohabitation avec l'ordre actuel. La "guerre du gaz" est devenue une rébellion politique contre le gouvernement et les forces de répression de l'Etat. Elle montre que quand l'insurrection éclate, le pouvoir constituant des masses ne peut pas échapper à la lutte pour le pouvoir contre l'ordre établi. En 1952, les masses boliviennes ont vaincu l'armée mais n'ont pas réussi à abattre l'ordre bourgeois. Cinquante et un ans après, au cours d'un nouveau siècle, les premiers pas de cette révolution bolivienne reposent les questions sociales et le problème du pouvoir. La commune de El Alto en rébellion est le symbole d'un pouvoir qui, en pleine insurrection et grève générale, est en train de se constituer. Un double pouvoir qui, dans la démocratie directe des masses, contient les institutions embryonnaires d'un nouvel Etat, supérieur à la démocratie bourgeoise. Le pouvoir de la constitution capitaliste est fondé sur la neutralisation et l'atomisation de la force collective de la classe ouvrière et du peuple pauvre, pour que toute manifestation politique ne soit faite que par le citoyen, par l'individu, au moment du "suffrage universel", créant l'illusion de l'égalité et de la souveraineté du peuple. L'expérience réelle à laquelle nous avons assistée ces dernières années (en Amérique Latine) a clairement démontré que le respect à la volonté populaire est une pure fiction et que l'égalité bourgeoise, dans la société capitaliste, n’est qu’une formalité qui cache que le pouvoir se soumet aux directives du capital. Les événements actuels de Bolivie dévoilent la nature exacte de l’Etat qui n’est que l'instrument de l'oppression du capital. Pour aboutir, la révolution bolivienne, devra détruire l'Etat bourgeois. La création d'une nouvelle Bolivie qui mette un terme à l'exploitation, qui rende la terre aux paysans, qui établisse le droit à l'autodétermination et à l'autonomie des peuples autochtones, ne pourra être basée que sur un nouvel Etat, une république des travailleurs et des paysans, organisés dans les mines, dans les unités de production, dans les quartiers, ainsi que dans les communautés rurales et indigènes, où le peuple puisse décider et exécuter l'ensemble des sujets de la société. Une république qui abolisse la propriété privée des moyens de production, qui élimine les privilèges et le racisme, qui stimule la fraternité des travailleurs et des paysans au-delà de toute frontière, à la lutte pour la révolution socialiste internationale et pour une Fédération socialiste d'Amérique Latine. Un Etat a comme principal objectif la création d'une société sans classes où l'Etat disparaîtra.

 

L'internationalisme des travailleurs

 

La rébellion de 2001 en Argentine, la défaite du coup d'état fasciste au Venezuela, l'actuelle insurrection bolivienne, toutes ces expériences font partie de la contre tendance aux ambitions impérialistes. Ces actions sont liées à la résistance nationale palestinienne et irakienne, ainsi qu'aux mouvements d'opposition à la mondialisation et à la guerre en Europe, qui dévoilent l'existence d'un important secteur anticapitaliste. Il faut créer un nouvel internationalisme militant, des travailleurs, des paysans et des peuples opprimés, qui assure l'unité stratégique et politique de la lutte des classes partout dans le monde. Un nouvel internationalisme qui ouvre la voie à la fraternité nécessaire à la victoire contre le système capitaliste et l'impérialisme. En ce sens, aujourd'hui nous appelons les mouvements de chômeurs, les activistes ouvriers, les militants des assemblées populaires, les fédérations et les centres d'étudiants, tous ceux qui luttent pour la démocratie et contre l'impérialisme, l'extrême gauche, à créer des comités de soutien et de solidarité à cette lutte, avec de la communauté bolivienne dans le monde.