Chili 30 ans après
Les leçons d’une lutte pour le " pouvoir populaire "
Par Franck Gaudichaud
Trente ans après le coup d’Etat du 11 septembre 1973 au Chili, on peut apercevoir les reflets du miroir déformant que nous renvoie, aujourd’hui encore, ce "pays allongé ", comme le nommait le grand poète (stalinien) Pablo Neruda. Il semble que le Chili reste un "pays-symbole", trimbalant derrière lui sa cohorte d’images mythifiées, voire mystifiées, entrées dans le grand livre des mémoires par la porte du réductionnisme historique. Souvent, ici, de l’autre côté de l’atlantique, ne nous reste-t-il que quelques clichés, jalonnant de-ci de-là l’histoire chilienne : l’image d’un Pinochet-archétype des dictateurs latino-américains, la photo jaunie d’un Salvador Allende, héros solitaire, défendant jusqu’à la mort le palais présidentiel et la légalité (bourgeoise) qui l’avait porté au gouvernement. Et après ? Après les contours demeurent flous…
L’histoire du "pouvoir populaire " durant le gouvernement de Salvador Allende (1970-1973) et des luttes d’une fraction importante du prolétariat au sein d’organisations radicalement nouvelles : les cordons industriels et les commandos communaux, continue pourtant d’être occultée ou déformée, et notamment par la gauche social-libérale actuellement au gouvernement. Parce qu’elle ne constituait pas le schéma dominant de l’Unité Populaire (UP), parce qu’elle est restée en marge des objectifs de participation gouvernementale voulus par les grands partis de la gauche chilienne, ce processus de dualisation de pouvoir a souvent été laissé de côté, par les innombrables ouvrages, revues, intellectuels qui se sont attachés à restituer les événements tumultueux des "mille jours " de l’UP. Il est pourtant clair que la dynamique de ce combat d’ouvriers, de paysans, de pobladores et d’étudiants mit à nu les contradictions de la supposée " voie pacifique au socialisme " ou " voie chilienne au socialisme ".
Mais pour comprendre la dynamique de la lutte de classes dans cette période, il faut revenir rapidement sur la composition de l’UP : une coalition hétérogène tant d’un point de vue social que politique. L’Unité dirigée par S. Allende tente de coordonner des partis politiques allant du Parti Communiste au Parti radical (représentant indirect de certaines fractions de la bourgeoisie chilienne), en passant par le PS et des secteurs démocrates-chrétiens en rupture avec leur organisation (comme le MAPU et plus tard la Gauche Chrétienne). La stratégie de l’UP notamment par son projet d’alliance avec la dénommée " bourgeoisie nationale progressiste " s’inscrit dans la continuité des " fronts populaires " chiliens de la fin des années trente, quoique avec des caractéristiques fort différentes, particulièrement du fait qu’elle est sous hégémonie de deux partis majoritairement ouvriers et populaires : le PC et le PS. Son
programme est caractérisé par un programme de réformes radicales et progressistes, on pourrait dire de type " démocrate-bourgeois radical ". Celui-ci s’inscrit largement dans le sillage de la tactique inspirée du XX° congrès du PCUS par la bureaucratie brejnevienne (rappelons le poids incontournable du PC sur l’ensemble de la coalition). Pour résumer, la tactique générale de la " voie chilienne au socialisme " s’appuie essentiellement sur quatre thèses centrales, liées entre elles, ce qui la différencie considérablement de la théorie et de la praxis des " classiques du marxisme " en ce qui concerne le processus de transition au socialisme. C’est pour cette raison que la " voie chilienne " est à l’époque présentée comme une innovation et la possibilité d’une transition " démocratique " :
La volonté de l’Unité Populaire était de sortir des ornières des gouvernements précédents (dont le populisme démocrate-chrétien), avec comme objectif d’appliquer un certain nombre de réformes importantes et une importante redistribution des richesses c’est-à-dire un transfert depuis le capital vers le travail. Cette modernisation de l’économie et la démocratisation de la société chilienne s’articulait fondamentalement autour de quatre axes de reformes dans l’esprit de la gauche qui arrive au gouvernement en novembre 1970 :
Le début de l’application de ce programme politique est possible grâce à la formidable mobilisation sociale en cours au Chili et aux immenses espoirs qu’incarne Salvador Allende, médecin socialiste franc-maçon. Le " camarade-président " représente alors pour la grande majorité du mouvement ouvrier et de larges fractions des classes populaires, l’espoir de la justice sociale et de la remise cause du capitalisme dépendant dans ce pays. Soulignons que la période du gouvernement de S. Allende est celle d’une dynamique de démocratisation intense de la société chilienne, qui ébranlent toutes les structures de la formation sociale de ce petit pays du tiers-monde.
Dès ses origines, l’UP s’est trouvée imprégnée d’une contradiction majeure : elle était le produit du développement de luttes radicales à la base, et appelait de ses vœux le " pouvoir populaire "; mais tout en désirant que celui-ci ne remette pas en cause directement les institutions chiliennes et son armée, ni même ne s’écarte des mesures prévues par son programme : ce " poder popular " (pouvoir populaire) devait surgir d’une incorporation progressive et graduelle des représentants du peuple au sein des instances de l’Etat, ce qui devait finir à le transformer " de l’intérieur ".
Selon Salvador Allende, l’exercice du pouvoir populaire est destiné à appuyer les actions gouvernementales, tout en libérant les travailleurs et leur donnant la possibilité d’exprimer
démocratiquement leurs volontés face à l’oligarchie chilienne. Ce pouvoir devait tout d’abord passer par les Comités de l’Unité Populaire (CUP). Ces comités avaient été organisés dans les usines, dans les quartiers, afin d’organiser des forces favorables à l’UP durant la campagne pour les présidentielles. Ils devaient par la suite mobiliser et former politiquement les travailleurs pour aider le gouvernement, et orienter son action. Cependant, ceci s’avère rapidement illusoire, les CUP disparaissant quasiment dès la victoire consommée, du fait de l’absence d’objectifs précis qui leur étaient assignés en dehors de la campagne électorale.
Toujours dans la même optique est mis en place un système de participation des travailleurs au sein des entreprises nationalisées, dite Aire de Propriété Sociale. Cette cogestion était envisagée par le biais d’une intégration accrue de la Centrale Unique des Travailleurs (CUT) dans l’orientation du secteur nationalisé, au niveau central comme au niveau local. C’est dans cet esprit que Salvador Allende déclarait le premier mai 1971 : " Fortifier le pouvoir populaire et le consolider, revient à rendre plus puissant les syndicats en les rendant conscients qu’ils constituent un des piliers fondamentaux du gouvernement ". Outre son caractère démocratique (finalement assez limité), cette participation des travailleurs est pensée comme un instrument de rentabilité et de productivité des entreprises. Cette volonté se traduit par la propagande du PC autour du thème, sans cesse répété, de la " la bataille de la production " vers le socialisme. Cohérente avec cette stratégie d’extension progressive des conquêtes des travailleurs, l’UP comme la direction de la CUT voyaient dans la rentabilité du secteur étatisé le meilleur allié pour s’attirer les faveurs de fractions croissantes de la population, en même temps que le moyen d’accroître le pouvoir d’achat des classes pauvres (+ 38% pour les ouvriers la première année). Le projet de nationalisation du gouvernement, ne s’adresse initialement qu’à une partie de l’économie nationale, essentiellement le secteur moderne et monopolistique. Cédant à la pression de la Démocratie-chrétienne et du patronat, ce projet est réduit par le gouvernement à 91 entreprises, soit environ 10 % des travailleurs industriels (55800 personnes) et moins de 1 % des 35000 entreprises chiliennes. Ainsi, il délaisse sans perspectives la très grande majorité des ouvriers de la petite et moyenne industrie, considérée comme " non stratégique ", mais également des pans entiers de l’industrie du textile, du bâtiment et de l’alimentaire : soit plus de 500 000 travailleurs.
De par son passé, la CUT représente avant tout les salariés liés à l’Etat et à ses prérogatives. Ce lien de dépendance est considérablement renforcé sous Allende, avec l’intégration progressive de la centrale à la direction de l’Etat et de ses entreprises. En témoigne le nouveau cabinet du début novembre 1972, où la première tache de S. Allende pour " calmer ses troupes " à la suite de l’insurrection d’octobre, est de mettre en place un gouvernement civilo-militaire : l’on y retrouve au coude à coude avec trois hauts chefs des forces armées, Rolando Calderon (secrétaire général de la CUT) au ministère de l’agriculture et Luis Figueroa (président de la centrale) au ministère du travail. A cette date, le gouvernement prend clairement le visage d’un bonapartisme sui generis en jouant un rôle d’arbitre du conflit de classe.
Si l’on peut constater le fort fonctionnement bureaucratique et verticaliste de la CUT, cette organisation syndicale n’en a pas moins une forte influence sur l’ensemble du monde ouvrier. Depuis sa création en 1953 jusqu’au début des années soixante, elle a su développer une action indépendante des partis (le PC est réduit à la clandestinité et le PS divisé). Pendant cette période, elle se réclame de la lutte " classe contre classe ", dans la tradition de la FOCH conduite par Recabarren au début du siècle. Par la suite, elle va passer progressivement sous l’influence du parti communiste, sorti de la clandestinité en 1958. Malgré cette mainmise sur l’appareil syndical, la remontée de courants radicaux dans le mouvement ouvrier à la fin des années soixante, se traduit par une érosion sensible du PC. On voit peu à peu progresser l’influence du PS, mais aussi de la gauche révolutionnaire (MIR), qui tente d’organiser les ouvriers à partir de 1972, par le biais du " Front des Travailleurs Révolutionnaires " (FTR). Héritière d’une tradition de lutte autonome et poussée par la radicalisation des revendications des pauvres de la ville et de la campagne, une partie de la classe ouvrière chilienne va donner naissance à un mouvement unique par son ampleur, en Amérique Latine. Il s’agit de la mise en place du contrôle ouvrier sur la production et le ravitaillement, en dehors de tout schéma préconçu par l’UP. Au cours des affrontements d’octobre 1972 et des grandes mobilisations de 1973, les mots d’ordres de type purement économique s’articulent avec des revendications politiques de certaines fractions ouvrières radicalisées : cette connexion se traduit par la formation des Cordons industriels. Lorsqu’en octobre, le grand patronat, commerçants, professions libérales, ingénieurs profitent de la grève des camionneurs (financée à coup de milliers de dollars par la CIA) pour bloquer la production du pays et l’économie du pays, les ouvriers occupent massivement les usines et certains parviennent à les remettrent en route sous leur propre contrôle. Ces cordons industriels sont formés sur la base d’une coordination territoriale de plusieurs dizaines d’usines et regroupent en majorité des délégués des petites et moyennes entreprises. Ils se constituent indépendamment de leur branche économique d’appartenance et de la structure syndicale. Après avoir été essentiellement dirigés autoritairement (c’est-à-dire " par en haut ") dans l’urgence d’octobre, par des leaders syndicaux et des militants PS et MIR, des assemblées de travailleurs sont mises en place dans les usines les plus combatives. Le but affiché était que l’assemblée élise deux ou trois délégués, révocables à tout moment, qui eux-mêmes voteraient les décisions au sein de l’assemblée des délégués du Cordon. Pourtant rapidement, les salariés du Cordon entrent en contradiction avec les limites de la stratégie de la gauche et tendent à se démobiliser sous la pression des appareils syndicaux et politiques hégémoniques. Ces formes d’organisations alternatives font néanmoins un pas supplémentaire dans le sens d’une unification de leur lutte, en créant, en juillet 1973, la coordination des Cordons industriels de la province de Santiago.
C’est le Cordon Cerillos dans la commune de Maipu, à Santiago, qui avait enclenché ce processus de rupture et d’insurrection. Il s’était formé dès le 28 juin 1972, dans le sillage d’une série de grèves industrielles au cours desquelles des travailleurs (de la métallurgie en particulier) réclamaient eux aussi leur droit à appartenir au secteur étatique. Dans ce but, ils n’avaient pas hésité à occuper le ministère du travail, pourtant dirigé par une " camarade-ministre ". Dans sa plate-forme de lutte du 30 juin, le Cordon Cerrillos appelait notamment au " contrôle ouvrier de la production à travers des conseils de délégués révocables à tout moment, dans toutes les industries, mines et propriétés foncières ", ainsi qu’à l’instauration " d’une assemblée populaire en remplacement du parlement bourgeois ". Il se déclarait prêt à " appuyer le gouvernement et le président Allende dans la mesure où celui-ci interprétera les luttes et mobilisations des travailleurs ", marquant ainsi sa défiance à l’égard de la politique de l’UP, tout en réaffirmant la légitimation populaire du gouvernement.
Pendant la crise d’octobre 72, à la suite du soulèvement militaire du colonel Souper en juin 1973 (appelé Tancazo), puis après la nouvelle grève patronale de juillet de la même année, ces formes d’organisations populaires vont connaître une formidable extension à travers tout le pays. Elles s’attacheront à maintenir coûte que coûte la production, à s’occuper des problèmes
de transport en réquisitionnant bus et camions, à faciliter le ravitaillement en aidant les " Juntes de Ravitaillement " (JAP) mises en place par le gouvernement, mais en leur insufflant un contenu élargi par l’ouverture des commerces en grève. A Santiago, se sont les Cordons Cerrillos et Vicuña Mackenna qui joueront le rôle le plus important, mais aux cotés des Cordons O’Higgins, San Joaquin, Santa Rosa, Recoleta, Mapocho-Cordillera, Santiago Centro et Panamericana-Norte. Dans la capitale, les cordons concentrent plusieurs dizaines de milliers de travailleurs, mais on les trouve du Nord au Sud également : à Arica, à Concepcion ou encore à Talcahuano.
Cette montée en puissance de l’organisation de la classe ouvrière sur des bases autonomes, se fait en corrélation avec la structuration d’une alliance populaire, au sein des " Commandos Communaux ". Les Commandos Communaux sont pensés comme des organismes fondés par un quartier ou plusieurs quartiers et qui permettent la réunion au niveau communal, de délégations d’ouvriers, paysans, étudiants et de ménagères. Le but était d’agir contre les problèmes de l’approvisionnement, du développement exponentiel du marché noir, des manques de contrôle sur le secteur de la distribution ou des transports, des difficultés pour l’accès à la santé ou au logement. Cette forme originale du développement de la démocratie directe est facilitée, au Chili, par la dynamique du mouvement pobladores, qui depuis la fin des années soixante, s’organise par lui-même dans les zones de périphérie urbaine (les poblaciones). Par exemple, ils facilitent la mise en place de la Canasta Popular (le panier populaire), décidée pour combattre le renchérissement du prix des denrées de première nécessité, en raison de l’explosion du marché noir. Pourtant, plus encore que les Cordons Industriels, ils ne parviennent pas à se développer efficacement pour atteindre le rôle qu’ils leur était assigné par la gauche révolutionnaire : celui d’incarner les soviets à la chilienne. D’ailleurs, il y aura un âpre débat entre les militants de ces organisations pour savoir si la priorité devait être accordée aux Cordons (volonté du PS) ou aux Commandos (volonté du MIR). Il apparaît que cette discussion était surtout le reflet de l’implantation de chaque parti. En effet les Cordons étaient dominés au niveau de leur direction par des socialistes, tels que Hernan Ortega (Cordon Cerrillos) ou Armando Cruces (Cordon Vicuna Mackenna), alors que les quelques commandos fonctionnant réellement étaient dirigés par des miristes. Malgré leur politique d’ouverture et des progrès importants au sein de l’industrie, conséquence de la radicalisation ouvrière, le MIR est avant tout enraciné dans les secteurs du semi-prolétariat urbain. Ces militants sont parvenus à gérés de manière remarquable des quartiers entiers, tels celui de la Nueva La Havana, véritable village autogéré, à l’intérieur de Santiago.
En ce qui concerne les cordons industriels, leur praxis dépasse largement les mécanismes syndicaux traditionnels, et en premier lieu ceux de la CUT. La centrale, apparaît dés lors, comme structurellement déficiente pour répondre au niveau de combativité des travailleurs. Les accusant de parallélisme ou de divisionnisme, et niant ainsi leur rôle essentiel face aux attaques du patronat, la CUT tentera freiner leur constitution. De même, malgré le fait que nombre des militants de base soient partie prenante des Cordons, aux côtés d’ouvriers socialistes, miristes et démocrates-chrétiens, le Parti Communiste attendra jusqu’à la grave crise du Tancazo, pour reconnaître officiellement les Cordons et permettre à ses affiliés d’y participer mais dans la perspective de mettre le " pouvoir populaire " sous contrôle gouvernemental. L’accusation de double emploi touche aussi les commandos communaux, structures pourtant différentes de celles de la CUT. Le PC rejetait toute " création d’un pouvoir alternatif au gouvernement ". Ce a quoi le MIR répondait par la réaffirmation d’une volonté de voir naître un véritable pouvoir populaire, en refusant de " maintenir la subordination des masses à la démocratie bourgeoise " et à la stratégie réformiste. Quant au PS, à la recherche d’une synthèse impossible, il reconnaissait " le développement d’un pouvoir populaire alternatif aux institutions bourgeoises, mais pas au gouvernement ", car selon lui, " le pouvoir populaire, surgit de la base, lui est complémentaire ". La distance entre le gouvernement Allende et le " poder popular " s’est accentuée à mesure que le modèle économique de redistribution s’est essoufflé, pour sombrer dans la paralysie et la crise. D’où, les critiques des militants de l’aile gauche de l’UP, alliés sur le terrain à ceux du MIR. Ainsi du
manifeste paysan de Linares en décembre 1971 à l’assemblée populaire de Concepcion (juillet 1972), il y a une volonté répétée de faire pression sur le gouvernement et d’imposer une ligne de mesures bien plus avancées, notamment par la constitution immédiate d’une assemblée du peuple unique.
Dés janvier 1973, les Cordons s’étaient opposés violemment au projet du ministre communiste Orlando Millas, qui appelait, après les occupations d’octobre, à rendre les usines " non stratégiques ", afin de ne pas alourdir la charge du gouvernement civilo-militaire. Cette levée de boucliers obligea d’ailleurs le ministre à faire machine arrière ; et en mars, le gouvernement put rasseoir sa légitimité de " gouvernement du peuple " avec l’obtention de plus de 43 % des suffrages aux élections législatives. De plus, durant toute l’année 1973, l’armée, bien loin d’être une force neutre, comme l’affirmait le Président Allende, commence son travail de répression. Profitant d’une loi votée en 1972 sur le " contrôle des armes ", les militaires interviennent dans les usines, confisquent le peu d’armes qu’ils y trouvent et évaluent les résistances : il y a durant cette période plusieurs morts et de nombreux blessés, répression qui n’est à aucun moment dénoncée ou remise en cause par le gouvernement. Après la crise de juin, alors que l’ensemble des organismes de pouvoir populaire ont pu consolider leurs assises et que tous les journaux proches des classes dominantes crient à la dictature du prolétariat, la CUT réitère ses appels à rendre une partie des usines occupées. Pour assurer l’ordre, dès le 9 août, un nouveau cabinet civico-militaire est formé, dit de sécurité nationale, où l’on trouve les trois généraux des Forces Armées et le commandant en chef de la police. Cette nouvelle réponse négative du gouvernement à l’intensification des luttes sociales, fait dire à Armando Cruces (du Cordon Vicuña Mackenna) dans un communiqué : " les militaires au gouvernement, de même qu’en octobre, représentent une garantie pour les patrons et non pour la classe ouvrière ". En vain, car un mois plus tard c’est le coup d’état du 11 septembre 1973, dirigé par un certain général Pinochet, nommé récemment à la tête de l’état-major par Salvador Allende, qui y laissera la vie en même temps que des milliers de Chiliens anonymes.
Si l’on veut faire un premier bilan objectif sur les Cordons industriels, il est inévitable de souligner que, malgré l’ampleur du phénomène de dualisation des pouvoirs (production, circulation, ravitaillement, sécurité des quartiers pris en main par les ouvriers), ils n’en ont pas moins eu un caractère limité et temporaire. Ils ne parviennent pas à s’unifier politiquement, ni même à s’appuyer sur la base d’une alternative au modèle (en crise) appliqué par le gouvernement. Il apparaît que ces organisations ouvrières et populaires se trouvèrent désarmées, aussi bien au niveau organisationnel que politique, face aux réponses négatives que leur donnent l’exécutif et la direction de l’UP. Leurs actions, leur montée en puissance se sont effectuées essentiellement de manière défensive et passagère, alors que le premier rôle avait été laissé aux attaques du patronat. Leur coordination reste en dehors de ces périodes, une simple superstructure, servant plus de cadre de réunion aux différents dirigeants syndicaux et politiques implantés dans les Cordons, que d’organe d’expression des masses. Indéniablement, l’évolution des Cordons n’est pas du tout linéaire mais connaît d’importants reflux, dépendants des réactions du gouvernement auxquels la plupart des militants restent liés (tant par leur parti que par leurs conceptions politiques). Après chaque crise, malgré une amélioration significative de leur capacité de mobilisation, il leur est demandé de respecter les engagements contractés par l’UP en 1970. De ce fait, on assiste à chaque fois, à un retour à l’isolement et l’atomisation des travailleurs au sein de leurs usines respectives.
Le MIR, sorti de la clandestinité depuis à peine quatre ans, reste impuissant à faire changer ce modèle, oscillant entre sur-volontarisme, critiques acerbes à l’Unité Populaire et la tentation de s’allier avec son aile gauche, surtout du PS, qui possédait une importante implantation ouvrière. Malgré le succès indéniable de la diffusion de leurs idées, les miristes maintiendront la composition militariste et très fermée de leur organisation : leurs " fronts de masses " tels que le Front des Travailleurs Révolutionnaires (FTR) étaient en fait directement dirigés par le Comité Central du MIR, sans que les militants de base n’aient le droit de discuter de manière ouverte et démocratique sa politique. D’autres militants de la gauche révolutionnaire, comme le Parti Socialiste Révolutionnaire (PSR), essaieront eux aussi d’effectuer un travail politique envers la base ouvrière du PS (interne et externe), qui adoptait des positions politiques entrant de plus en plus en contradiction avec l’orientation du gouvernement et de la direction de l’UP. Pourtant d’une manière générale, l’hégémonie du PS et du PC sur les secteurs les plus avancés
politiquement du prolétariat reste incontestée. La gauche révolutionnaire est d’ailleurs souvent marquée par des pratiques substituistes qui nuisent à son développement, des pratiques antidémocratiques qui s’auto-alimentent de la difficulté à progresser dans un espace politique saturé par les deux grands partis ouvriers au gouvernement.
Dans ces conditions, ce pouvoir populaire qui commence à s’unifier, à établir des embryons de double pouvoir et cherche à se donner une direction politique révolutionnaire, n’eut ni le temps ni la force, de se préparer pour empêcher le coup d’Etat contre-révolutionnaire. Depuis longtemps, les classes dominantes, désormais mieux structurées, ne s’encombraient plus de principes légalistes et complotaient ouvertement en vue de l’intervention militaire (avec l’aide en argent et en matériel de guerre du gouvernement des Etats-Unis). Salvador Allende, quant à lui, essayait de maintenir un équilibre introuvable de conciliation avec l’armée, certaines fraction de la bourgeoisie et d’appel au calme sur le thème du " No a la guerra civil ". En août 1973, n’ayant semble-t-il pas compris la leçon, Allende réintègre à nouveau des militaires au gouvernement. L’Unité Populaire fut incapable de s’appuyer sur cette " révolution par en bas " qui surgissait de tous cotés, qui réclamaient la fermeture du Congrès, le nettoyage de l’armée des officiers réactionnaires et sa démocratisation, la nationalisation sous contrôle populaire de la distribution afin d’empêcher le marché noir, le contrôle ouvrier de la production et du pays, l’organisation de comités défense et la distribution des armes au peuple. Le 4 septembre 1973, le centre de Santiago s’inonde d’une marée humaine de plus de 800 000 personnes (alors que la capitale compte à peine 3 millions d’habitants !) qui réclame la " main dure " (mano dura) contre la réaction et la nécessité de se préparer en vue de l’imminence du coup d’Etat. Quelques jours plus tard, ce sont quelques dizaines de militants professionnels qui affrontent tanks et avions de chasse dans la Moneda en flamme alors que rien n’a été fait pour mobiliser la classe ouvrière la plus organisée d’Amérique Latine…
Une autre alternative est possible…
" Avant nous avions la crainte que le processus de passage au socialisme soit en train de céder pour arriver à un gouvernement de centre, réformiste, démocrate-bourgeois qui tendait à démobiliser les masses ou les poussait à des actions insurrectionnelles de type anarchique, par instinct de conservation. Mais désormais, en analysant les derniers évènements, notre crainte n’est plus celle-là ; maintenant nous avons la conviction que nous sommes sur une pente qui nous conduira inévitablement au fascisme ": c’est en ces termes que la coordination provinciale des Cordons Industriels de Santiago s’adressait, le 5 septembre 1973, au premier mandataire du Chili. Il s’agissait d’une lettre rendue publique 6 jours exactement avant le coup d’état. Elle se terminait ainsi : " Nous vous prévenons, camarade, avec tout le respect et la confiance que nous vous portons encore, que si vous ne réalisez pas le programme de l’Unité Populaire, si vous n’avez pas confiance dans les masses, vous perdrez l’unique appui réel que vous possédez comme personne et comme gouvernant, et vous serez responsable de porter le pays, non à la guerre civile, qui est déjà en plein développement, mais à un massacre froid, planifié, de la classe ouvrière la plus consciente et la plus organisée d’Amérique Latine ". Ces paroles résonnent encore, 30 ans après : elles sont le témoin qu’il existait une autre alternative possible au Chili que celle du respect aveugle et jusqu’au-boutiste des institutions bourgeoises et de ses forces armées. En 1973, le Chili est l’épicentre de la lutte des classes en Amérique Latine, après la défaite de la classe ouvrière d’août 1971 en Bolivie : ni les classes dominantes locales, ni l’impérialisme n’entendaient laisser ce nouveau maillon faible qu’incarne alors le Chili, aux mains des classes populaires. L’épreuve de
force, préparée à la suite d’affrontements partiels, se produit le 11 septembre 1973. Le mouvement ouvrier et populaire se trouve alors complètement désarmé tant politiquement que militairement, ce qui aboutit à une répression féroce et sanglante, une dictature de 17 ans et la transformation du Chili en laboratoire du capitalisme néo-libéral.
Bibliographie Sélective :
En français :
- A. Joxe, Le Chili d’Allende, coll. Archives, Gallimard, Paris, 1974.
- M. Najman, Le Chili est proche : révolution et contre-révolution dans le Chili de l’Unité Populaire, Coll. Cahiers Libres, F.Maspero, 1974.
- F. Gaudichaud, " L'Unité populaire par ceux qui l'ont faite ", Le Monde Diplomatique, Paris, septembre 2003
En espagnol :
- H. Cancino Troncoso, La problemática del poder popular en la vía chilena al socialismo, Aarhus Universitet, Aarhus, Danemark, 1988.
- M. Silva, Los Cordones industriales y el socialismo por abajo en Chile, Santiago, 1999.
- F. Gaudichaud, Poder Popular y Cordones industriales. Testimonios sobre la dinámica del movimiento popular urbano durante el gobierno de Salvador Allende, Lom-DIBAM, Santiago, 2003 (à paraître)